Il suffit d’un poème… Jean-Luc Steinmetz

Il suffit d’un poème, parfois seulement quelques vers, pour avoir envie de s’attacher à la lecture d’un poète. Précisément parce qu’on y entend ce que toute langue contourne la plupart du temps. Dans son nouveau livre de poèmes, «28 Ares de vivre», Jean-Luc Steinmetz arpente notre champ des possibles.

Il suffit d’un poème, parfois seulement quelques vers, pour avoir envie de s’attacher à la lecture d’un poète. Précisément parce qu’on y entend ce que toute langue contourne la plupart du temps, trop appliquée à son expression écrite. Cette déchirure faite dans les manières contournées du langage (rhétoriques, formelles…) est une promesse déjà réalisée ; celle de livrer passage à une vie qui s’y risque, en rendant illimitée son expression.

Jean-Luc Steinmetz a dès ses débuts été hanté par cette impérieuse nécessité d’abouter l’écriture à l’existence par les deux bords qui menacent, tous deux avec une égale force, de nous en exclure : notre intériorité, notre mondanité. Les premiers vers de son récent livre de poèmes, 28 Ares de vivre, engagent d’emblée à pareille concrétion perceptive :

Même si j’ignore ce qui passe à travers
les rayons, les gouttes de pluie,
ouvrant ou refermant les yeux
je vois ce qui se voit sur l’autre bord.

Mais 28 Ares de vivre, ce titre choisi par Jean-Luc Steinmetz, signifie bien autre chose encore, car ce poète a – comme peu parmi nos contemporains – un sens concret de l’étendue et de la durée de nos périmètres de vie – c’est cela, les « ares » et le « vivre » –, de plus en plus mis à mal par nos sociétés, empire que le poème peut leur contester :

J’aime une large marge à ma vie
sans craindre ce qui la sépare :
les claires-voies nombreuses, les grilles, les bornes
les talus d’indifférence.
Sur un espace réduit jour après jour
je rencontre encore prairies et déserts
et beaucoup d’air à respirer jusqu’au fond.
Je refuse l’étroitesse corrodée
m’écarte du fil des choses cousues aux mots.
[…]

Jean-Luc Steinmetz © Castor Astral Jean-Luc Steinmetz © Castor Astral
Vu de notre aujourd’hui (Aujourd’hui de nouveau est le titre donné par Steinmetz* à un de ses plus marquants livres de poèmes), ce qui frappe chez cet auteur né en 1940, c’est qu’il n’a guère laissé au hasard que sa poésie, ce désordre sciemment fomenté. Son travail critique, lui, en fait un arpenteur considérable des lettres, écumant tout ce qui porte le sceau de la modernité poétique : du romantique « noir » Pétrus Borel à Rimbaud, Mallarmé ou Lautréamont dont il a établi les Œuvres complètes à la Pléiade**, ses « reconnaissances » sont innombrables.

Un essai en particulier, La Poésie et ses raisons (Éditions Corti, 1990), lui a permis de désigner les plus immédiates à ses yeux avec Francis Ponge, Philippe Jaccottet, Jean Tortel.

Ce cheminement en lui-même nous serait parfaitement connu, du moins sans grande surprise, si l’ingrédient de départ à cette activité critique n’avait plongé ses « raisons » chez Steinmetz dans l’avant-garde poétique, autour de Mai-68, au travers de la revue TXT dont il fut, avec Christian Prigent, le fondateur et pour sa part relativement éphémère collaborateur.

Comme il le concède lui-même dans un entretien à la revue Nu(e) de Béatrice Bonhomme, dans un numéro qui lui est consacré, le poète de L’Écho traversé *** en passa après cette expérience par « 17 ans de silence de publication ». Sans doute a-t-il tôt perçu combien l’avant-gardisme est une scène artistique à part en ceci qu’elle ne consacre que des exceptions, des figures iconiques, dont la dramaturgie attachée à « l’époque » ne console en rien des conventionnalismes, des afféteries poétiques (de toutes les époques pour le coup), justement brocardés par ailleurs. Certes, Steinmetz dans son travail critique n’y déroge guère, aux grandes figures (on l’a vu). Mais le poète en lui ne s’est jamais dépris de l’autre pôle à la jouissance dans l’écriture qu’est l’affect.

couve-steinmetz

C’est de l’un à l’autre pôle que se noue la relation, qu’intervient le dialogisme poétique afin que s’estompe le sentiment aveuglant d’être seul à exister au monde. C’est aussi tout le sens dont il faut emplir notre triste « mondanité » d’êtres jetés en pâture à un monde déshumanisé, amputés du vivant.

Les 28 Ares de vivre de Jean-Luc Steinmetz ne sont autres que les vingt-huit poèmes qui constituent la principale partie de son livre de poèmes. Il les a placés, pour notre aujourd’hui, sous la coupe de Henry David Thoreau.

Il suffit d’un poème. Voici le premier de 28 Ares de vivre, dans son intégralité :

Même si j’ignore ce qui passe à travers
les rayons, les gouttes de pluie,
ouvrant ou refermant les yeux
je vois ce qui se voit sur l’autre bord.
J’aime confondre l’air et le feu,
prendre l’eau pour une parole.
Je m’envole avec l’orient
m’allonge avec l’occident.
Des mots anciens surviennent
si neufs qu’ils me surprennent encore aujourd’hui.
Je me tiens au gué.
Et pourtant avance dans les rues.
Je suis identique à la métamorphose.
Ce que je forme se dit plus loin, plus haut.
Extrême coureur
puissant vagabond
ouvre les portes, la bouche, les pores
les livres, les lèvres au vin de nuit, au vent.
Progresse sur l’heure avec l’aisance d’un piroguier.

Jean-Luc Steinmetz, 28 Ares de vivre, Le Castor Astral, 152 p., 13 euros.

* Paru en 1990, aux éditions Ubacs.
** À la même enseigne de la Pléiade, il a également établi – c’est notable – les Voyages extraordinaires de Jules Verne, en quatre volumes.
*** Réédition revue et augmentée en 1995 [Chambelland, 1968].

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