À propos de Céline, par Fondane

Voici dans son intégralité un texte peu diffusé(1) de Benjamin Fondane sur Louis-Ferdinand Céline, publié fin 1933.

Voici dans son intégralité un texte peu diffusé(1) de Benjamin Fondane sur Louis-Ferdinand Céline, publié fin 1933.

Puissamment ancrée dans le panorama des idées de l'entre-deux-guerres, cette critique circonstanciée met au jour précocement ces nœuds de la passion presque sans égale que ne vont cesser d'exercer la personne et l'œuvre de Céline. Fondane venait de lire L'Église, pièce de Céline écrite dix ans plus tôt, que son auteur remania et fit représenter en 1936.

Ce texte précisément intitulé « À propos de L'Église », qui doit beaucoup dans sa composition aux ressorts de la dramaturgie, est exemplaire de la manière critique de Fondane, à double détente : bien que distancié (il ne se présente par exemple jamais comme juif) et ironique (il va jusqu'à pasticher le « style » célinien), il n'en extirpe pas moins inexorablement, à mesure que se déploie son argumentation soigneusement contextualisée, le cœur de son sujet, qui est cette fameuse notion d'individu que s'arroge l'écrivain : « Vous êtes tout juste un individu, cher monsieur Céline, et que peut un individu ? » Autrement dit, dans cette chasse aux hommes universelle que vous nous promettez, « le tour de l'individu viendra aussi », pensez-y !

En regard de l'actualité récente, ces « bons conseils » de Fondane à Céline, à un moment où il lui était encore possible de les écouter, ne manquent pas aussi d'à-propos : « Nous, hommes d'ordre, oublierons votre génie. » Mais il faut surtout y lire toute l'ironie tragique d'un écrivain qui a su voir au-delà de sa propre finitude (il est mort à Auschwitz).

P.-S. Olivier Salazar-Ferrer a publié un commentaire sur ce texte de Fondane et sa réception sur son blog à Mediapart (ici). On peut lire en complément à ce présent billet « À propos de Céline, par Fondane » mon point de vue sur la relation Fondane-Céline dans le fil de commentaires du billet d'Olivier Salazar-Ferrer.

Sur ce blog, différents billets sont consacrés à l'œuvre de Fondane : ici, ici aussi, là encore. Enfin, dans le journal de Mediapart, voir cet article.

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Plus ça va, et plus le monde devient gai. Les journaux prétendent le contraire, mais de quoi voulez-vous donc que vive un journal ? Crimes, explosions, menaces de guerre, révolutions, ce n'est encore que du menu fretin pour son pâle lecteur, nourri d'action et de pain chimique, et qui a besoin de ça, sur son estomac vide, pour pouvoir pendant huit heures, être le roi de l'univers. De même que, pour avoir de la chance, il doit entamer, du pied gauche, quelque excrément de chien délicatement posé sur le trottoir, l'homme d'aujourd'hui doit, pour être gai, marcher sur au moins un cadavre ; s'il n'y en avait pas, il faudrait en inventer pour lui ; aussi en invente-t-on tous les jours. Nous a-t-on assez bourré le crâne avec cette sotte histoire de la soi-disant grande guerre - la dernière ; personne n'ignore à présent qu'elle n'a jamais eu lieu ; aussi pour nous effrayer, on nous parle maintenant de la prochaine dernière. Elle n'aura pas lieu, c'est certain ; mais d'en parler ça vous amuse les enfants et ça vous berce les vieilles personnes en train de tricoter du songe, au coin de l'âtre ; ça entretient la gaîté universelle. Nous appartenons à une époque optimiste, souriante et satisfaite ; et comme personne ne croit plus aux revenants, ni au loup-garou, il a bien fallu créer un nouvel épouvantail ; on l'appelle le Fisc. Mais d'ici dix ans, la Science aura démontré que le Fisc n'a pas plus existé que Dieu, que Jésus-Christ et que le massacre des Albigeois. Heureusement que, même quand nous dormons, la Science, elle, ne dort pas. Elle marche, que dis-je, elle court, on ne peut plus l'arrêter.

Que faites-vous là, M. Céline, avec vos neuf lignes qui mènent au crime et une qui mène à l'Ennui ? Pourquoi faire votre Cassandre et prophétiser le malheur ? Pourquoi troubler notre digestion de pacifistes, de matérialistes, d'hommes assurés d'un avenir certain et meilleur ? Le monde meurt, dites-vous, ça sent déjà la charogne, il est temps de commander quelques corbeaux. Mais l'Institut de l'Hygiène, de la Longévité de la Vie, de la Panacée Universelle, tous les Instituts quoi, ne font que vous démentir. Mourir, le monde ! mais ne voyez-vous pas que tout au contraire, il se lave à grande eau, il se brosse les dents en fredonnant, il exerce ses muscles neufs, il se pavoise. Le monde est en train de naître, c'est évident, et c'est, par ailleurs, le titre d'un livre du comte de Keyserling. Tous les signes précurseurs sont là : la bourgeoisie fait ses valises, elle a hâte de céder sa place à l'ouvrier ; les instincts agressifs, sadiques, de l'Homme, on est en train de les sublimer ; en Allemagne, on se prépare à châtrer les dégénérés et les impuissants ; à Cuba, on chasse les assassins ; il est beaucoup question de réarmement mais, en silence, tacitement, pudiquement, on désarme. On ne parle que de réfection, de réorganisation, d'ordre, d'équilibre : que vous faut-il de plus ? D'aucuns iraient jusqu'à vous accuser de mauvaise foi, ou d'être à la solde de l'ennemi. Mais moi, j'ai comme l'idée que ça ne doit plus marcher très bien chez vous ; c'est le foie, hein ? On vous sent de mauvaise humeur ; ça ne va pas, vieux, il vaudrait mieux aller se coucher, tant qu'il fait jour ; vous êtes le seul homme d'aujourd'hui à vous mettre le doigt dans l'œil, à nier jusqu'aux évidences, à broyer du noir.

Je ne me lasse pas de lire et de relire les chroniques qui, tous les jours, vous malmènent - à juste titre. C'est bon d'avoir dit son fait à la société, à la bourgeoisie, à la France, au monde : c'était même nécessaire. Mais quel ton prenez-vous pour dire ça ! Ça se dit avec du brio, du brillant, de l'entrain, que diable ! ça se dit sur l'air de la Marseillaise. Le bourgeois est une charogne, c'est bien ; les impérialistes sont des cannibales, bravo ! - et les guerriers sont des lâches - bis ! mais l'homme, non, il ne faut pas toucher à ça ! L'homme est bon, m'entendez-vous ? bon, vertueux et pacifique. La nature a fait l'homme bon ; ce n'est que la civilisation qui l'a rendu mauvais et bête par surcroît, on le sait - mais la civilisation, justement, on est en train de la déboulonner. Alors ?

Mon cher Céline, je me suis laissé dire qu'on vous reproche toutes sortes de choses : que vous êtes un salonard, un sale bourgeois, un défaitiste, un mauvais médecin, un déserteur, que sais-je encore ! On exagère peut-être. Mettons même qu'on exagère pour de bon. Mais il y a de votre faute, là ! Quand on est un écrivain, on ne se réveille pas à 40 ans, on n'évite pas les cafés, ni les prix littéraires, ni les salons ; ça rend solitaire, taciturne, misanthrope, misogyne ; ça fait d'un homme, et du meilleur, un anarchiste. Dans les cafés, les prix littéraires, les salons, et même à l'Académie, vous auriez appris que pour être un homme aujourd'hui, je veux dire un être honorable, il faut faire confiance à l'homme ; on vous aurait enseigné à être respectueux, courageux ; et pour un peu, on vous aurait dit (mais vous savez, à l'oreille), qu'il n'est pas tout à fait interdit d'être matérialiste, voire un peu communiste. C'est la mode. Et la mode a du bon. La révolution n'est plus aujourd'hui, ce qu'elle était ; c'est une promesse de bonheur ; pas pour les ouvriers, ça va de soi ; mais une promesse quand même. On n'en a plus peur, alors en parler, ça suppose une issue, au cas où, décidément, ça ne marcherait pas. On la fera, si besoin en est, mais l'important, c'est de garder son sang-froid ; il ne faut pas s'effrayer pour si peu, et encore moins effrayer les autres. Je vous dis que nous sommes dans un monde qui veut être gai. Prenez-en votre parti !

Je viens de lire votre Église et je suis vraiment navré. C'est du propre que d'appeler un livre comme celui-là, l'Église ! C'est une vieille institution, je veux bien, et qui ne sert à rien, c'est entendu ; vous savez bien qu'elle se trouve, en premier, dans nos projets de démolition. Mais jusque-là, il la faut conserver, n'est-ce pas ; après tout, elle est si vieille qu'on lui doit un peu de respect et même de tendresse. Mais comment vous demander de respecter quoi que ce soit, nos institutions vénérables en premier, à vous qui n'avez même pas le sentiment du respect professionnel ? En avez-vous dit du mal de la médecine et des médecins ! Savez-vous qu'un médecin ne devrait jamais dire ça ! Puisque personne ne vous empêche de le penser, voyons ! L'autre jour, je demandais à un docteur de mes amis ce qu'il pensait de votre Voyage. Je crois que, franchement, il vous donnait raison ; mais pour la scène de l'accouchement, il a hésité un peu ; puis : « Voyez-vous, dans des cas comme ça, ma première impression, c'est qu'il faudrait appeler un médecin ! » Parole d'or, s'il en fut ! Eh bien, c'est un médecin qu'il fallait appeler à votre place, et, au moment d'écrire, vous devriez faire appel à un écrivain. Ça arrangerait tout en un tour de main.

Vous avez excellemment caractérisé votre personne en parlant de Bardamu : « C'est un garçon sans importance collective, c'est tout juste un individu. » Vous êtes tout juste un individu, cher monsieur Céline, et que peut un individu ? Vous avez du talent et même beaucoup trop, une « vision tragique du monde », comme ils disent, et c'est très bien ; mais ce n'est pas une raison de vous interdire la Légion d'honneur ! Un homme tant soit peu respectable se doit de l'avoir coûte que coûte. Un temps viendra, je l'espère, où tout le monde l'aura. Si l'insigne de l'Honneur venait à être supprimé, je vous le demande, à qui se fierait-on ? et que ferions-nous de notre sécurité ? Quand on a du talent, ça doit servir à quelque chose. Vous pouvez être communiste, personne ne vous en empêche, mais soyez gentil avec notre mère l'Église et soyez bon pour nos frères les médecins ! Après... mais après vous êtes libre de dire ce que bon vous semble. Libre, m'entendez-vous ? On ne vous demande qu'un tout petit effort, allez !

Si j'ai bien compris votre dernier livre - c'est de L'Église que je parle - votre bistrot se transforme en une clinique et votre clinique finit par faire place à une église, à une messe, où l'on officie le Rêve. Mais le Rêve, en avez-vous fait une belle chose ! Un phono qui joue un air nègre pour permettre à une effarante putain américaine de montrer ses jambes : et les gens viennent, s'amassent, se droguent, se prosterneront bientôt, devant ces jambes américaines qui se tortillent sur un air nègre ! Le noir lentement envahit tout ; le bistrot, les malades, les incurables, les ivrognes, et même votre science maigrichonne : le réflecteur plonge son couteau sur le seul coin de la danseuse, puis rien que sur la danseuse, puis sur ses jambes, sur ses orteils, seuls ! Toute l'humanité quoi, à genoux, devant le Sex-Appeal ! Ce serait du meilleur cinéma, s'il était permis de dire ces choses ! Mais avez-vous jamais vu ça, au cinéma ? Certes, on est prodigue de jambes, et même parfois de blancheurs éclatantes, voltigeantes, qui montrent jusqu'aux zones interdites, mais seulement ça finit par un mariage quand le film est gai, ou avec une tombe au champ d'honneur - quand c'est super-gai ! Je sais que le public n'est venu que pour les jambes, tout le monde le sait ; et les producteurs donc ! Mais il est inconvenant de le dire ! On peut mettre ça au milieu d'un film, en faire un excellent second acte, mais pas à la fin, et pas dans un cinquième ! Ce qui importe avant tout, c'est la moralité de l'histoire. On peut être pessimiste - et même il le faut - sur l'avenir de notre civilisation et de nos colonies, mais il faut redevenir optimiste à la fin et terminer par un baiser. Comme ça, vous avez tout dit et personne ne s'en aperçoit. « L'art français tout entier, tend vers la litote », écrivait, à peu près, M. Gide. Tout le secret de l'art est là !

Je vous demande pardon, mon cher Céline, de me mêler de ce qui ne me regarde pas - mais vous avez peut-être tort de croire que cela ne me regarde pas. Ça me fait mal de vous voir malmené tantôt par des communistes, tantôt par les bourgeois - et je ne parle pas des médecins ! Vous savez bien que Hegel, qui est très coté aujourd'hui, nous enseigne de nous pénétrer de l'Esprit du Temps. Qu'attendez-vous pour le faire ? Bientôt, il sera trop tard. Les démocraties s'en vont pour le plus grand bien de l'humanité et les tournesols se penchent déjà du côté des fascismes vainqueurs. Bientôt, on allumera des bûchers par-ci par-là, pour rire. Les juifs y passeront d'abord, bien sûr, et ça nous fera gagner du temps. Mais le tour de « l'individu » viendra aussi, n'en doutez pas, et que ferez-vous ce jour-là, vous qui êtes lâche, poltron, peureux ? Je vois d'ici la flamme devant laquelle vous renierez vos livres. Vous serez piteux, misérable, objet de la rigolade universelle et nous, hommes d'ordre, oublierons votre génie, ce génie qui n'aura pas servi la Cause. Il est temps, mon cher Céline, la nuit monte. Je sais qu'elle n'est pas définitive, mais elle monte quand même. Une aube nouvelle en sortira, certainement, qui ne lavera plus nos visages. Il n'est peut-être pas trop tard d'écouter et de suivre les bons conseils... Adieu !

Benjamin Fondane

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(1) Ce texte de Fondane a été publié dans le numéro de la revue Europe qui lui a été consacré en mars 1998, avec une présentation de Charlotte Wardi. Je remercie Michel Carassou, ayant droit de Fondane, de m'avoir autorisé à le mettre en ligne.

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