Ludovic Janvier et Doina Ioanid, otages de notre désir de poésie

Nous n’irons plus au stade, ni dans aucun autre lieu public, sans être otages de notre désir de poésie, c’est-à-dire sans y entendre avec les poètes Ludovic Janvier et Doina Ioanid cette part de parole commune qu’ils en extirpent, forcément singulière dans un monde aux murs sans écho.

Je ne connais pas plus juste et bel hommage qui ait été rendu au poète et romancier Ludovic Janvier, disparu le 20 janvier. D’abord parce que cet hommage anticipé était un salut et qu’il visait non pas l’un mais la multitude, la collectivité. C’était après le 13-Novembre (cet héméronyme d’un désastre collectif).

Quelques jours après les sinistres attentats qui eurent aussi pour cadre le Stade de France à Saint-Denis, le poète Georges Guillain avait choisi de publier sur son site Les découvreurs un poème de Ludovic Janvier intitulé « Grand stade ». Ce long et fort poème au verbe dru, âpre, envoûtant, est bien dans la manière de ce spécialiste de Samuel Beckett, qu’il a été un des premiers à faire découvrir du temps de l’université de Vincennes.

Ludovic Janvier (dr) Ludovic Janvier (dr)

Ce poète pour qui il n’y a de sources véritables au monde que remontées, puis colorées de mots (La Mer à boire, Des rivières plein la voix…), assène dans « Grand stade » un de ces exercices de lucidité poétique à faire pâlir bien des ouvrages de critique politique. Il faut lire ce poème jusqu’au bout, en passer par la fibre amoureuse d’un sport qui l’anime, ressentir cette fièvre spectaculaire, à l’unisson d’un stade. Il faut s’en imprégner, en ayant toujours à l’esprit, mot à mot, l’utopie que devrait revêtir pour nous l’expérience chorale, toujours singulière, toujours utopique d’une parole commune. De tout cela on se souvient avec Ludovic Janvier jusque devant l’abîme d’horreur de ces grandes enceintes d’où jaillissent des milliers de voix déconnectées pour une éternité, quand y est révélé le règne de l’impersonnel collectif de la terreur :

J'ai perdu le nom de ce Grec supplicié
défait nerf à nerf par deux mains de ravage
et tellement battu que dix ans plus tard
il cherche encore à chaque mot ses mots
au lieu de dire il montre ses dents ses bras son cou
il n'ose pas prononcer couilles ni douleur
voix des Cyclades empesée de nuit
qui rôde en hurlant bas loin de la parole
(on entend sous la peau dure un chaos de silences
et sous les silences aller venir les cris
en prison pour toujours dans l'inhabitable)
son tortionnaire a l’air content comme un boxeur
qui rentrerait de l'entraînement
après quelques mois de prison pour la symétrie
il pérore avec des projets plein la bouche
peinard à chaque moment de son air entendu

Lire ici la suite du poème en ouvrant l’onglet dédié sur la page du site.

« Grand stade » est extrait du beau recueil Doucement avec l’ange qui avait reçu le prix des Découvreurs en 2002 (et précédemment en 2001 le prix de poésie Charles Vildrac, de la Société des gens de lettres).

Les découvreurs viennent à nouveau de célébrer Ludovic Janvier (découvrir cette association ici). Pour plus d’information sur Ludovic Janvier, voir aussi le site de Poezibao.

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On peut arguer d’un des magnifiques aphorismes de Hugo von Hofmannsthal (1874-1929), l'auteur de la Lettre de Lord Chandos, que le poème en prose doit sa qualité de poème au fait qu’il échappe au principe de causalité, qui est un ressort essentiel de la narration : « La poésie, à son degré le plus élevé, fait signe vers quelque chose sur quoi repose tout ce qui arrive, et qui est plus secret que la causalité [...] » (extrait du Livre des amis, dont une nouvelle édition, complète, vient de paraître aux éditions de la Coopérative dans une traduction de Jean-Yves Masson). Ce serait là une raison de plus de s’émerveiller de cet étrange réseau de relations qu’il tisse entre vers et prose.

Du mystère qui fait que c’est de la plus plate réalité que jaillit le fantastique, la poète roumaine Doina Ioanid (née en 1968) déborde comme nul autre, semble-t-il (se reporter quand même à son contemporain Ioan Es. Pop). C’est beauté de voir comment au couteau de la verticalité (cet espace qui choit de la ligne pour le poème en vers) une voix déchire la trame serrée de la prose pour faire entendre qu’elle est relation immédiate à soi c’est-à-dire à l’autre, et à un autre plus grand encore, que ne contiennent pas tous les « moi » du monde, ni tous les mondes.

Voyez comme cette prose pleine d’altérité, linéaire, horizontale qui emplit le « nous » du narrateur d’un interlocuteur bien tangible vient à s’en défaire pour évoquer le visage d’un Autre qui « se refait toujours de nouveau » :

« Nous nous promenons beaucoup. Les rues nous portent en silence. Au bord de la ville, dans un wagon abandonné, écaillé, envahi d’herbes folles, nous faisons l’amour sur le plancher couvert de scories. Ensuite, nous nous fermons : deux noix à l’amande cachée. Toutefois, je ne me donne pas pour battue. Avec mes ongles aiguisés (ils semblent faits exprès pour cela), je te défais. Les écales glissent à mes pieds. Je les recueille soigneusement. Là, fermés, bons visages et mauvais visages, lieux de jouissance et lieux de douleur. Avec avidité, mes ongles creusent, mais l’écorce de ton visage se refait toujours à nouveau. »

De la verticalité Doina Ioanid accroche aussi bien le haut que le bas dans une transe descendante qui n’a de commun que son sens du partage de la destinée :

« Cette tristesse n’est pas la mienne. C’est celle des vieux qui n’arrivent plus à monter les escaliers, de l’enfant interdit de parole, de l’homme furieux de son impuissance, de ce minable printemps qui se nourrit de mes morts, de la femme qui n’arrive plus à séduire son époux, des jours qui ne réussissent pas à rester, de la fille dévorée par la lumière du nord. Cette tristesse n’est pas la mienne et néanmoins je ne puis y échapper. »

Dans ce registre elle est affolante :

« La solitude vient ensemble avec la voisine du cinquième. De sa chair flasque et jaunâtre de femme, de ses cheveux crasseux, la solitude descend, se précipite et arrache la langue des passants. »

Doina Ioanid (photo Un Cristian) Doina Ioanid (photo Un Cristian)

Toute de dérision et de lucidité implacable tournées vers soi, elle est inoubliable cette voix ainsi délivrée d’entre toutes :

« Même si je suis une femme faible (plus chétive qu’une bibitte à patate), même si ce monde est loin d’être parfait et que les gens ne sont pas ce qu’ils paraissent, je suis quand même arrivée jusqu’à toi. Regarde, sans aucun guide, je suis arrivée jusqu’à toi. »

Ces poèmes sont extraits de Boucles d’oreilles, ventres et solitude, publié fin 2014 à l’enseigne de Cheyne Éditeur dans une traduction en français de Jan H. Mysjkin. D’autres livres de Doina Ioanid (elle-même traductrice du français au roumain) ont notamment été publiés à l’Atelier de l’Agneau.

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