Un salut pyrénéen au poète Emmanuel Hocquard

Le poète Emmanuel Hocquard est mort un dimanche, le 27 janvier, à un âge indéterminé. Ceci n’est pas une annonce, ni une notice nécrologique.

 © Emmanuel Hocquard (dr) © Emmanuel Hocquard (dr)
Ces derniers temps, j’avais appris qu’Emmanuel Hocquard vivait dans un endroit qui m’est un peu familier, dans le piémont pyrénéen. Un endroit, c’est toujours mieux qu’une vague agglomération (même si on a largement abusé de ce mot en étirant les territoires). Un endroit, c’est peut-être même une commune où avec un peu de chance culture n’égale pas travail dans toutes les mauvaises directions que l’on fait subir à ces mots et aux vies. Peut-être même que l’on s’y souvient, ces temps-ci particulièrement, qu’entre le rond et le point, le trait d’union ne va pas forcément de soi, que toute règle typographique recèle nécessairement une inclination grammaticale qui doit avoir valeur générale et qui va essaimant comme à travers champs et chants : un rond-point, des ronds-points (« C’est écrit ? », s’aviserait le poète russe Lev Rubinstein).

Voici aussi (un peu) pour le poète, à la façon de la « poésie grammaticale » que lui a prêtée Dominique Rabaté dans ses explorations du lyrisme contemporain. Le bon usage de la langue n’existe que vu d’abord de l’autre côté, celui d’où chacun vient tous les jours au monde, et – sinon à quoi bon espérer échanger quoi que ce soit – sans le moindre souci de mondanité.

couve-hocquard
« Fiction de langue », a pu dire de son écriture poétique Emmanuel Hocquard. Mais au-delà de l’intention, est-ce si sûr ? Cette notion de « modernité négative » qu’il s’est appliquée, comme de bien entendu par lui (sans nul doute), a fini par devenir embarrassante. Ses « élégies » en font l’aveu, et si posture il y a, elle est féconde et pas que de littérateur. Quoi ? Il faudrait tenir le réel comme un idéal sur lequel l’accent du poème porterait tout entier pour en signifier le manque profond et irréversible ?

Ces questions ne sont pourtant pas tout à fait sans réponse, et si la mort d’Emmanuel Hocquard survenue le dimanche 27 janvier à Mérilheu (Hautes-Pyrénées) incite à relire tout un pan que l’on peut juger âpre de la poésie de langue française des années 1970 à 1990, il faut être particulièrement attentif à la sienne. À un Emmanuel Hocquard non pas stricto sensu poète littéraliste (le littéral sans le figural, qu’est-ce que cela signifie ?), mais amoureux définitif du poète américain Charles Reznikoff, hanté par le sens commun à partir duquel, précisément, le même mot, repris, diffère, se gauchit.

On y percevra jusqu’à ce passage « nouveau » pour le poème qu’a su montrer et dire Apollinaire dans l’épuisement même de l’élégie (Perdre / Mais perdre vraiment / Pour laisser place à la trouvaille). Car il faut bien recommencer par là, par les poèmes d’Emmanuel Hocquard où un réel a lieu :

Bruns, verts & noirs

Ne dis pas les éclats de verre sont les mots
ou sont comme les mots du poème

Chère B., oublie les mots
ne compte pas les années

Ne pense pas tu tiens dans ta main
les morceaux du poème, le temps

N’écris pas la couleur contient l’histoire

Ces cailloux ne disent pas mer Égée
sur les enveloppes

Ces tessons ne sont pas les syllabes
ces enveloppes ne contiennent pas de lettres

Ne rêve pas que tu étouffes chaque nuit

(extrait de Théories des tables, P.O.L, 1992)

 *

Voir ici pour plus d’information sur Emmanuel Hocquard. Sur Mediapart, voir également ici.

Selon les sources, l’année de naissance d’Emmanuel Hocquard varie entre 1937 et 1940. Par un curieux hasard, un poète cher, Guy Benoit, me rappelait ces jours-ci ce mot d’Emily Dickinson : « L’abîme n’a pas de biographe. »

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.