Si seulement Matzneff était le seul problème

Le scandale autour de faits anciens et connus à propos de l'écrivain pédophile Gabriel Matzneff risque de nous faire passer à côté du réel problème dont cette personne n'est qu'un petit révélateur. 3 à 6% des enfants sont victimes d'agression sexuelle ou de viol. Le phénomène est donc systémique et il faut le considérer comme tel.

Depuis quelques jours, la parution prochaine du témoignage d'une victime de Gabriel Matzneff provoque un scandale très surprenant en France. En effet, tout ce qui est aujourd'hui révélé est connu et documenté depuis les années 1970. Je consacre un chapitre entier à cette époque dans mon livre "La loi des Pères" (parution le 22 janvier) sans avoir eu besoin de mener de longues recherches puisque des associations et professionnels de la protection de l'enfance dénoncent partout ces faits depuis quatre décennies.

Mais la situation actuelle ne doit pas nous laisser croire que quelques agresseurs d'enfants représentent à eux seuls l'ensemble du problème. Car si l'on estime que 3 à 6% des enfants subissent une agression sexuelle ou un viol avant la fin de leur adolescence, il devient nécessaire de considérer autrement toute notre organisation sociale puisqu'elle permet une telle violence sans provoquer la moindre réaction. La grande majorité de ces crimes et délits sont commis dans le cercle familial et 70% des plaintes sont classées sans suite. Pire encore, des théories issues d'auteurs pro-pédophiles américains ont pollué le système judiciaire, portées par des associations dites "de pères".  Ainsi le "Syndrome d'Aliénation Parentale" (SAP) permet d'affirmer qu'un signalement d'agression d'un enfant par un homme de sa famille est très probablement un fantasme qui lui a été "implanté" par sa mère. Dans des milliers de dossiers, c'est donc la mère qui est remise en cause par la justice, parfois menacée de prison si elle persiste dans ses accusations, et souvent écartée de l'enfant que l'on remet à la garde de son agresseur présumé. Le tout sans enquête digne de ce nom. Parfois sans enquête du tout.

Des "experts" qui se targuent d'enseigner à l'Ecole Nationale de la Magistrature propagent ces théories. Tel le très médiatique Paul Bensussan qui peut prendre la parole dans un procès sans avoir rencontré les victimes. Tel Hubert Van Gijseghem qui tente en permanence de démontrer que les accusations d'agressions d'enfants (parfois signalées par cinq professionnels) ne sont que des inventions. Ces gens-là donnent partout des conférences. Ils enseignent, ils forment des professionnels. Et leur idéologie finit par porter ses fruits. Comme je le démontre dans le livre, cinq propositions de lois ont été discutées à l'assemblée nationale en France pour inscrire dans la législation ces théories dont le but évident est de faire taire les victimes.

Les associations "de pères" que l'on a vu en haut de nombreuses grues françaises dès 2013, soutenues activement par bon nombre de médias, propagent l'idée que les hommes sont victimes devant la justice et que les mères passent leur temps à inventer des agressions sexuelles qui n'existent pas. Tout cela sans évidemment expliquer pourquoi les 3 à 6% d'enfants victimes restent invisibles pour la justice. Ni comment, alors que le nombre de plaintes augmente, le nombre de condamnations ne cesse de diminuer.

Pendant ce temps, des médecins, pédopsys ou autres professionnels de l'enfance qui signalent des situations inquiétantes où un enfant a sans doute été violé finissent eux-mêmes par être accusés devant la justice ou face à l'ordre des médecins. Au point que la plupart d'entre eux préfèrent aujourd'hui ne plus signaler, la loi ne les protégeant de rien. Certains cas exemplaires font état d'enfants de moins de dix ans qui ont passé plusieurs jours à l'hôpital après un viol, qui présentent des lésions importantes et des troubles psychologiques graves mais dont la justice finit par dire qu'il ne s'est rien passé, remettant la victime à l'agresseur et laissant l'Ordre des médecins s'en prendre à ceux qui ont fait les premiers signalements. Van Gijseghem va jusqu'à dire que dans un tel cas, l'enfant peut s'être blessé lui-même...

Pour en revenir à Matzneff, celui-ci nous rappelle une époque où le journal Libération pouvait produire un tel dessin (ici partiellement masqué)

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 Polanski, dont il a aussi beaucoup été question récemment, violait une fille de treize ans en 1977, au même moment où Libération qui le défendit ensuite, donnait la parole à un pédocriminel vantant les bienfaits de la pédophilie sur une page entière. Le quotidien est allé jusqu'à héberger une association de défense des pédophiles à son adresse. Les pétitions rédigées par Matzneff étaient alors signées par tous les intellectuels de l'époque tels Beauvoir, Sartre, Barthes ainsi que par les seconds couteaux du type Pascal Bruckner, Bernard Kouchner, Jack Lang...

C'est donc toute une culture de la violence sexuelle faite aux enfants qui traverse toutes les classes sociales, tous les milieux, de la gauche à l'extrême droite, toutes les religions, qui s'offre à notre regard. La "loi des Pères" est celle de la propriété du corps des femmes et des enfants par le père de famille, représentant en bas de l'échelle sociale, le "père de la nation" en étant le sommet. Avec entre les deux le père symbolique, patron veillant sur ses employés comme sur ses enfants, que l'idéologie du "paternalisme" nous a si bien vendu, le "père spirituel", l'abbé (papa en araméen) que l'on appelle "mon père". Tous dont le pouvoir s'inscrit dans un territoire délimité par des frontières que l'on nomme "la patrie", littéralement la "terre des pères" (fatherland).

Il est temps d'ouvrir les yeux sur le fait que toute notre organisation sociale est fondée sur des hiérarchies violentes où les femmes (on commence à le découvrir) mais aussi les enfants sont les perdants permanents. Ces derniers n'ont même pas la possibilité de résister, de manifester ou de pétitionner.

Ils souffrent en silence.

"La loi des Pères" éditions du Rocher, parution le 22 janvier 2020. Premières pages à lire ici

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