A quoi sert la presse ?

Une presse répétant la communication officielle que démentent les faits pose question. Elle n'a pas vocation à se limiter au commentaire factuel ou chronique des drames. Ne pas en rechercher et dénoncer efficacement les causes la prive d'intérêt. La liberté d'expression n'a de sens que si elle contribue au progrès de la démocratie et du respect de la dignité humaine, ce qu'elle ne fait pas ou mal.

Les ressorts d'un même discours justifient la réforme du code du travail, le mépris des victimes de la régression sociale, la violation des droits de l'Homme en Europe, les morts de la fuite des victimes de la spoliation violentes des ressources naturelles dans le Monde. Cette actualité dramatique est rapportée immédiatement avec précision, qu'il s'agisse des faits ou des acteurs. Mais l'objet principal de l'enquête, le fond, n'est pas abordé.

 

Un article sur le drame des réfugiés évoque la complaisance des Etats pour les trafiquants. L'identification des exécutants d'un trafic traite  seulement d'une conséquence mais pas du fond du phénomène. Omettre de rechercher la cause permet à la situation de durer. Porter l'attention du lecteur sur des pays lointains sans le rattacher à toutes ses causalités permet aux responsabilités à proximité de se soustraire à la critique que les juridictions sanctionnent : le Conseil d'Etat a condamné le gouvernement pour la maltraitance des réfugiés

Les dirigeants des pays membres de l'UE invoquent toujours "la dette" pour s'entendre sur le refoulement des réfugiés - prohibé par le droit international - et les réformes structurelles qui réduisent les droits sociaux - également prohibées par le droit international.

La communication politique souffre de biais dont une reprise trop complaisante par la presse appelle donc à la circonspection : " Voilà le rôle de la presse écrite. Casser le discours lénifiant des chargés de relations publiques. Aller voir du côté des vestiaires et des cuisines s’il le faut. Donner à entendre le mot de trop, le presque mensonge. Car la vie publique ne ressemblera jamais à de la com… Il y aura toujours des points de rupture – et c’est aux journaux de les dévoiler. " Philippe Thureau-Dangin

 

Le drame des réfugiés est la partie visible de l'iceberg du reflux global des droits de l'Homme, une conséquence de l'idéologie conservatrice - réactionnaire ? - dominante.

Ce reflux se manifeste en même temps dans les droits civils et politiques (état d'exception) et les droits économiques sociaux et culturels (régression sociale).

L'affaiblissement des droits civils et politique facilite la répression de la contestation de la réduction des droits sociaux. La complémentarité de cette convergence dans la répression des libertés publiques montre qu'elle n'est pas fortuite. C'est un plan politique.

La mise en oeuvre de cette logique interpelle sur la vacuité à dénoncer les violations des droits de l'Homme à l'autre bout de la planète quand leur régression manifeste s'observe dans les pays qui prétendent en faire la promotion. Ce ne sont pas les pauvres des pays pauvres qui corrompent leurs dictateurs pour se faire spolier du revenu de l'exploitation de leurs ressources naturelles pour alimenter le commerce mondial.

 

L'invocation politique d'une nécessité à réduire la dette n'est pas plus crédible que le discours anxiogène sur le terrorisme pour justifier la régression des droits de l'Homme.

Ceux qui remettent en cause les droits sociaux admettent en même temps une politique fiscale inadaptée permettant d'éluder l'impôt tous les ans à hauteur de plusieurs milliers de milliards d'euros, sans qu'il y soit remédié efficacement :

 

Les 3000 milliards d'euros que perd l'UE tous les ans invalide donc le discours sur la réduction de la dette.

  • Emmanuel Macron aborde-t-il cette incohérence budgétaire dans son long entretien du Point de cette semaine ?
  • Emmanuel Macron annonce-t-il une volonté de réduire efficacement la perte importante des ressources publiques éludées tous les ans par la criminalité financière ?

Non. Pas un seul mot sur vingt pages. En revanche, Emmanuel Macron explique qu'il faut raboter vingt milliards d'économies sur le budget des services publics et des droits sociaux.

Il est pourtant évident qu'il ne sert en rien à l'intérêt général de réduire de cinq euros les APL tout en négligeant des centaines de milliards de ressources publiques chaque année. Il n'y aura jamais assez  d'allocataires de l'APL pour permettre à Gérald Darmanin d'équilibrer la fraude fiscale qu'il se refuse de combattre. Cette abdication dément la prétention "jupitérienne" de "renouer avec l'héroïsme en politique". Taper sur les faibles et ménager les puissants est à la portée du premier venu. La "pensée complexe" est un enfumage, l'expression d'un orgueil de classe, qui ne tient pas compte de la réalité sociale. Rien de neuf. Que du vieux, voir du très vieux (Hobbes).

 

La même incohérence caractérise la politique US que Reuters, entre autres, rapporte sans la mettre en perspective avec la réalité économique et politique : Trump veut relancer l'idée d'une réforme des Nations unies

Reuters explique que  " Les Etats-Unis sont le plus gros contributeur au budget, fournissant 22% de son budget central bisannuel de 5,4 milliards de dollars et 28,5% de son budget de 7,3 milliards de dollars alloué aux opérations de maintien de la paix. " sans relativiser cette affirmation en considération de la réalité économique.

C'est une somme très modeste en considération du PIB US de 19 377 milliards de dollars en 2017. Cela ne fait que 12.7 milliards de dollars, soit 0,07% du PIB. C'est également à rapporter au fait que Les États-Unis vendent plus de 110 milliards de dollars d'armement  - La Croix (sans compter les promesses de ventes : «Plus de 380 milliards» de dollars de contrats signés entre les Etats-Unis et l'Arabie saoudite - Le Parisien).

Le projet de supprimer l'Obamacare dans un pays qui compte 100 millions de chômeurs est destiné à satisfaire aux électeurs financièrement à l’aise qui ont votés Trump pour ne pas voir leurs impôts augmenter. Cela est totalement étranger aux impératifs de l'action politique dans une démocratie moderne.

 

Une même incohérence politique caractérise la critique des Nations-Unies par un Etat dont la vente d'armes contribue à en faire le pays le plus riche de la planète tout en se plaignant que la Paix lui coûterait trop cher, d'une part, et l'annonce de la réduction de cinq euros par mois des allocations des bénéficiaires d'APL pour amoindrir une dette, dont une cause est la mansuétude à l'égard du préjudice astronomique de la criminalité financière pour la collectivité, d'autre part.

L'action de MM. Macron et Trump révèle une même inspiration qui se distingue dans la forme,  l'un s'explique en vingt pages et l'autre en 140 caractères. Dans les deux cas, leur discours rassure l'électeur aisé - une minorité - pour qui les "autres" coûtent trop cher. La discrimination est le moteur de l'action.

 

Les gouvernements européens procèdent par les mêmes sophismes pour " justifier  l'injustifiable", dresser des murs, refouler des réfugiés, faire obstacle à l'effectivité des droits sociaux ou au respect de la dignité, alors que l'économie et le droit les contredisent.

Cette contradiction est trop rarement soulevée. Cela manque au débat qui, privé de critique sérieuse au fond, permet aux marchands d'illusions de prospérer, au mépris du but de la fonction politique dans une société démocratique : le bien-être général. D'où la désaffection de (l'é)lecteur ?

 

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L'exécutif de l'UE n'est pas la Commission, mais le Conseil de l'Union. La Commission est l'administration qui obéit au Conseil, lequel réunit tous les chefs d'Etats des pays membres de l'UE. La Commission est tenue par ce que lui disent de faire - ou de ne pas faire - ces chefs d'Etats ou de gouvernement.

Une volonté politique des gouvernements des Etats membres de l'UE à réduire la fraude fiscale d'1% par an (cf. les articles supra sur les 2000 milliards de fraude  par ex.) pallierait facilement la baisse des contributions US aux Nations-Unies. Une telle annonce politique serait conforme aux valeurs consacrées par le droit des traités de l'Union européenne. Le PIB de l'UE est supérieur à celui des USA

 

Sur France Culture cette semaine  :

Médiarchie : ce que (nous) font "lémédias"

Loin de ne concerner ce qui relèverait simplement de la communication, les médias structurent désormais l'ensemble de nos sociétés et la distribution du pouvoir en leur sein, analyse Yves Citton dans un essai majeur de la rentrée, "Médiarchie".

Peut-on appeler à "dégager" les medias ?

Travail : des ordonnances capitales ?

Les penseurs du travail (1/4) L'extension du concept de travail

Le salariat n’est pas mort, il bouge encore

 

Dans le Monde diplomatique de septembre 2017 :

Une organisation internationale qui cherche à s’affirmer : Dans les coulisses de l’Assemblée générale des Nations unies

Moins connue que le Conseil de sécurité, l’Assemblée générale des Nations unies est le seul forum universel rassemblant tous les États de la planète. Si elle n’échappe pas à la légendaire bureaucratie onusienne, elle contribue à construire un droit international progressiste. Elle est également le théâtre vivant de la compétition des acteurs mondiaux.

Métamorphoses du paysage médiatique américain

M. Donald Trump et les médias américains cultivent une relation d’amour-haine : les journalistes qui ont offert à ses frasques une formidable publicité gratuite dissèquent à présent sa présidence ; lui les étrille sans relâche. Ces rapports tendus masquent une homogénéisation de l’économie des médias. Même les nouveaux sites d’information adoptent un modèle qui décourage l’enquête sociale et le reportage.

Un article plus ancien :

La télévision forge-t-elle des individus ou des moutons ? Vivre en troupeau en se pensant libres

 

Le Parisien :

VIDEO. Un chauffeur pour Uber dénonce un «esclavage moderne»

 

François Bernard Huyghe " La désinformation, les armes du faux " Editions Armand Colin

 

 

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