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Le modernisme réactionnaire

Le nazisme est pour certains un retour vers une barbarie archaïque ; pour d’autres, l’accomplissement de la rationalité occidentale. Ses idéologues sont présentés comme des imbéciles ou des fous, ou des intellectuels de premier plan. Ce passé pourrait n’être pas tout à fait mort. D’où l’intérêt de la démarche proposée par Jeffrey Herf. Par Marc Lebiez

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Jeffrey Herf, Le modernisme réactionnaire. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Frédéric Joly. L’Échappée, 426 p., 22 €

Les nazis sont venus au pouvoir par la voie des urnes et, quelque effet qu’on puisse attribuer à l’embrigadement de la population allemande, on ne peut nier qu’une large part de celle-ci a adhéré à leur idéologie.

Le national-socialisme ne se réduit pas à un antisémitisme alors largement partagé en Europe – ce n’est pas au pays de l’affaire Dreyfus et de la rafle du Vel’ d’hiv’ qu’on peut le nier – et qui reprend actuellement force et vigueur au prétexte de la politique menée par l’État d’Israël

Jeffrey Herf s’intéresse à des sources plus immédiates : d’une part le mouvement intellectuel de la « révolution conservatrice », d’autre part, et plus généralement, le souvenir conservé de ce que l’on n’appelait pas encore la Première Guerre mondiale, dans lequel entre pour une large part la fascination pour la technique moderne.

Quand il est question de celle-ci, Français et Allemands ne tiennent pas le même discours,(...). De notre côté du Rhin, l’insistance est mise sur l’horreur de cette grande boucherie, ce massacre gigantesque et absurde, la première étape du suicide européen. (...) . De l’autre côté du Rhin, un sentiment répandu fut qu’il y avait moins eu défaite militaire que trahison de la nation par des politiques trop prompts à demander l’armistice.

La nostalgie « communautaire » des anciens combattants ne peut être dissociée de (...) leur « expérience du front » (le mot Fronterlebnis est de Jünger ) de la mort donnée et subie, sous les « orages d’acier » de la technique la plus moderne. Cette accoutumance à la violence allait de pair avec une fascination pour la modernité technologique qui en accroissait les effets.

(...)

Refusant tout ce qu’évoque le mot Zivilisation pour une oreille germanophone, c’est-à-dire la raison éclairée, on se tourne vers une Kultur censée être le produit de l’âme allemande. Opposer ainsi l’âme à la raison, la germanité de toujours aux pernicieuses influences de la démocratie libérale, c’est se vouloir réactionnaire. Le paradoxe veut que les mêmes aient nourri une passion pour l’innovation technologique. C’est ce qui amène Jeffrey Herf à proposer la notion de « modernisme réactionnaire ». Jünger était ébloui par les « orages d’acier », Goebbels parlera d’un « romantisme d’acier ». En rendant un tel culte à la technologie, les intellectuels en quête d’une « révolution conservatrice » ont opéré la jonction avec le milieu des ingénieurs modernistes, ce qui explique l’écho qu’ont eu des thèses venues d’un romantisme conservateur, qui auraient pu rester dans le champ clos des débats intellectuels. Le modernisme réactionnaire peut aussi être lu comme une transposition politique de cette « expérience du front » qui associe violence, camaraderie virile et fascination pour la puissance de la machine moderne.

(...)

La modernité n’est pas un phénomène monolithique. Auquel de ses divers aspects est-on le plus sensible ? Ce peut être la forme politique démocratique issue de la Révolution française, et plus largement tout ce en quoi on peut voir une poursuite et un accomplissement du rationalisme des Lumières. Ce peut être les incontestables progrès dus à la démarche scientifique. Ce peut être la révolution industrielle avec la frénésie d’innovation technologique qui s’en est ensuivie.

(...)

Si l’on décèle une contradiction entre démocratie rationnelle et innovation technologique, que choisit-on ? Pour certains, ce sera la démocratie rationnelle plutôt que la technologie. Jeffrey Herf montre que, pour les « modernistes réactionnaires », ç’aura été la technologie contre la démocratie. Qu’il en aille ainsi, cela nous importe au plus haut point car nous n’en avons pas fini avec le « culte délirant rendu à la technologie ».

Prolonger :

Comment juger un Eichmann ? par Marc Lebiez

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