Patrick Cahez (avatar)

Patrick Cahez

Ligue des droits humains et Amnesty international Bruxelles ; MRAP Dunkerque ; SUD intérieur et Observatoire du stress de France Télécom Paris

Abonné·e de Mediapart

303 Billets

2 Éditions

Lien 12 janvier 2025

Patrick Cahez (avatar)

Patrick Cahez

Ligue des droits humains et Amnesty international Bruxelles ; MRAP Dunkerque ; SUD intérieur et Observatoire du stress de France Télécom Paris

Abonné·e de Mediapart

Mort de Le Pen : toutes les questions de fond ont été éludées par l’information

Arrêt sur images propose une émission critique sur l’euphémisation médiatique - la neutralisation - de l’idéologie d’extrême-droite à laquelle se sont livrées les principales rédactions françaises pour commenter la disparition d’une personne condamnée 25 fois et mise en cause pour des actes de torture. Déconstruction de l’inertie d’un journalisme fainéant et d’une culture politique archaïque.

Patrick Cahez (avatar)

Patrick Cahez

Ligue des droits humains et Amnesty international Bruxelles ; MRAP Dunkerque ; SUD intérieur et Observatoire du stress de France Télécom Paris

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce dernier numéro d’Arrêt sur images apporte de nombreux éléments de réflexion sur la médiocrité de la chronique politique et les raisons du succès de l’extrême-droite en France.

L’émission aborde le rôle de Jean-Marie Le Pen dans la stratégie Méta-politique de réhabilitation de l’extrême-droite, après la guerre et la collaboration criminelle de cette extrême-droite qui la disqualifie pour sa complicité active au régime nazi ennemi condamné par le tribunal international de Nuremberg.

Cette stratégie métapolitique se caractérise plus par une manipulation et l’instrumentalisation des émotions que par une véritable innovation idéologique. Cette stratégie renvoie en effet à des concepts politiques et sociaux archaïques et invoque ou mobilise le romantisme politique pour les réhabiliter (par ex. Robin Pardaillac dans l'Incorrect : ). L’extrême-droite n’invente rien, elle est au contraire régressive. Elle renvoie à un passé fantasmé. Ce n’est donc pas sur le fond qu’elle prospère ; mais par l’exploitation d’artifices formels en fabricant l’idée d’une " minorité assiégée " (Paxton) et en jouant sur les peurs et les angoisses de sa clientèle qu’elle a convaincue. C’est ce qu’illustre le " grand replacement " que Valérie Pécresse n’a pas hésité à invoquer, illustrant la porosité de la droite et du centre à la substitution d’un débat de fond par l’instrumentalisation démagogique des émotions. Cette abdication intellectuelle de la droite et du centre fut consacrée par l’adoption de la loi immigration. Elle s’est réalisée d’autant plus facilement qu’une telle abdication intellectuelle s’observe dans les grands médias à s’abstenir de travailler pour dénoncer les mensonges ou les préjugés, une grande partie préferant favoriser leur colportage en validant des communiqués ou des dossiers de presse, sans apporter la moindre plus-value au public.

L’extrême-droite prospère donc ainsi en jouant sur l’émotionnel - par un opportunisme que favorise une presse de plus en plus réduite aux commentaires de faits-divers, voir de dépêches, sans contextualisation ni analyse critique. La dynamique de la rumeur l’emporte sur celle de l’information. Cette dérive d’un journalisme consommable et superficiel de l’éphémère,  du jetable, sans rappel ni mise en perspectives permet donc d’évacuer du débat public et de la chronique politique toutes les questions de fond, sans se fatiguer.

L’essentiel du minimum démocratique n’est même pas garanti.

Il n’y a rien qui permet efficacement à l’électorat de connaître l’état réel de la société et des inegalités sociales à corriger, de la pertinence d’un programme politique à répondre aux attentes de la population et garantir le bien-étre général, qui est l’objectif d’un Etat de droit démocratique. Alors qu’il existe des bases de données publiques à la portée des médias pour leur permettre de dresser des tableaux permettant de le faire en temps réel. Ils refusent à l’électorat d’un pays ce qu’ils proposent pourtant aux investisseurs en leur donnant accès en direct aux cours de bourse. Cela montre que, pour la presse, la démocratie passe après le business.

La désinformation et la manipulation sont donc faciles dès lors que l’actualité se concentre ou se limite au commentaire, au bavardage, au baratin.

L’extrême-droite, sur ce point, est donc le candidat idéal, le bon client, d’une presse paresseuse et fainéante - qui n’a pas besoin de travailler l’économie, le social, l’international, le droit, l’environnement et se tenir à jour - pour - en apparence seulement - proposer des chroniques ou des émissions politiques ; puisque l’essentiel est de commenter superficiellement des émotions et de les exploiter sur la durée, sans en rechercher les causes, les vérifier ni s’interroger sur les conséquences d’un tel traitement bâclé de l’information. Ce traitement bâclé justifie et amplifie la brutalisation du débat public qui favorise le recul des idées humanistes. L’inflation des lois liberticides, la remise en cause des droits humains, l’augmentation de la répression, le recours de plus en plus systématique aux violences institutionnelles, la réduction autoritaire du débat au rapport de forces, voir à l’arbitraire, montrent un glissement et une dynamique politiques du mépris vers la déshumanisation des populations. Nonobstant l’accumulation des propos et des comportements indignes au sommet de l’Etat.

Le succès de l’extrême-droite confirme la justesse du diagnostic d’une société du spectacle intégré dont, au-delà de la dévaluation du débat et de la politique même, est de préférer s’intéresser à mettre en scène la vie privée des personnalités et leur prêter des qualités ou des talents (un menhir, un mozart de la finance, ...), que d’analyser ou s’interroger sur la validité et la conformité démocratiques de leurs idées ou d’un programme, si tant que les médias en exige un.

C’est ce qu’a utilisé Jean-Marie Le Pen, en mettant en scène sa vie de famille, promouvant ses filles, sa petite-fille, fabricant une saga familiale comme une série télévisée, lui permettant à la fois d’éclipser la misère de son programme et donner de l’écho à un discours principalement démagogique. L’émission d’Arrêt sur images explique comment la mise en scène sympathique de cette histoire de famille, cette recette d’une communication centrée sur la vie privée, à servi à fabriquer le succès du national-populisme lepénien et à éclipser derrière un paravent glamour les aspects les plus repoussants d’un mouvement politique fondé par des ss et des miliciens.

Voilà ce qu’illustre exemplairement la couverture médiatique bâclée du décès de Jean-Marie Le Pen, qui ne s’intéresse pas à ce qu’il a fait de bien durant sa longue carrière politique - oubliant de souligner qu’il n’a jamais rien produit politiquement pendant des dizaines d’années de mandats  - et oublie de rappeler ce qu’il a fait de mal - torture, propos discriminatoires, condamnations, allant même jusqu’à prêter à un adversaire de l’État de droit démocratique la qualité de "lanceur d’alerte" !

La presse fainéante et paresseuse a ainsi érigé ou consacré en personnalité politique importante une personne dont le bilan est en réalité nul et dont les propos ont éte condamnés à de nombreuses reprises. L’unanimité de cette supercherie médiatique qui semble faire système - dans les médias aux mains des investisseurs et du capital, voir du service public - est de nature à créer un doute sérieux sur la validité d’une telle information en France.

Cette couverture hallucinée du décès d’un dirigeant d’extrême-droite en France impose, une fois encore, de s’interroger sur l’archaïsme du particularisme politique français et de son enseignement, dont la diffusion et la persistance, dans les différentes sphères qui imposent les thèmes du débat public, sont en contradiction avec ce que pense et ce qu’attend la plus grande majorité de la population (cf. Vincent Tiberj).

________________________

Aller plus loin :

"Jean-Marie Le Pen, à l'extrême", Jean-Pierre Canet et Raphaël Tresanini, série documentaire en trois épisodes, France Télévisions/Tohubohu/CNC/Public Sénat

Jean-Marie Le Pen, "L'homme qui a remis l'extrême droite au cœur du jeu politique français", Le Monde, 7 janvier 2025

Fabrice Riceputi, "Le Pen et la torture. Alger 1957, l'histoire contre l'oubli", éditions du Passager clandestin, janvier 2024.

Le Pen en Algérie : lutter contre l’oubli

Jean-Marie Le Pen, fondateur du Front national devenu Rassemblement national, a d’abord revendiqué d’avoir pratiqué la torture avant de faire volte-face. Alors qu’un certain négationnisme se fait jour, Mediapart revient sur les trois mois du lieutenant d’extrême droite à Alger, en 1957, et rassemble des témoignages jusque-là épars. La rédaction de Mediapart  — 3 épisodes

Jean-Marie Le Pen emporte ses secrets financiers dans sa tombe

Depuis l’héritage Lambert en 1976, la fortune réelle du fondateur du Front national a suscité l’intérêt des médias, des services fiscaux et de la justice, sans que les énigmes soient jamais percées. Jean-Marie Le Pen emporte avec lui les secrets de cinquante années de gestion financière opaque. Marine Turchi 7 janvier 2025

Mort de Jean-Marie Le Pen : les hommages de la honte, le triomphe de la lepénisation des esprits

La mort du fondateur du Front national a provoqué un flot continu de commentaires fallacieux, silenciant son antisémitisme, son racisme et la torture qu’il a pratiquée en Algérie, pour saluer un « lanceur d’alerte ». La perte de sens est totale, y compris au plus haut niveau de l’État. Mathieu Dejean 7 janvier 2025

Mise à jour :

À l’air libre Vidéo

Émission spéciale : Jean-Marie Le Pen, la haine en héritage

Depuis la mort de Jean-Marie Le Pen, éloges, minimisation et déni ont envahi les plateaux télé et le débat public. À la veille de la cérémonie religieuse pour l’ancien président du Front national, retour ce mercredi à 19 heures dans « À l’air libre » sur le véritable héritage de Le Pen : celui de la haine.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.