Patrick Cahez
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Billet de blog 12 oct. 2022

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Le business des Etats de l'axe du bien entretient l'axe du mal

L'Ukraine est le théâtre de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité depuis 2014. La Géorgie l'a été en 2008. Les gouvernements de l'UE n'ont pas cessé de commercer pour autant avec la Russie, tout comme avec la Chine, malgré les persécutions qui s'y passent, l'Iran ou Israël, par exemples. La fumisterie commerciale de l'axe du bien contribue à banaliser l'axe du mal.

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« Qui peut et n’empesche pêche » : se rend complice du crime celui qui ne le dénonce pas efficacement. Il peut même s’en rendre receleur.

Les crimes internationaux dénoncés en Ukraine, comme ailleurs, font du commerce international, en lien avec les pays qui les commettent, un élément matériel de cette complicité ou de ce recel ; lesquels crimes sont imprescriptibles, le recel étant une infraction continue.

Ces atteintes ultimes aux biens et aux personnes échappent étonnamment à la perspicacité des législateurs, notamment ceux des pays dits libéraux, démocratiques et formant ce qu’ils pensent être un axe du bien. L’enfer est pavé de bonnes intentions, ou de belles prétentions. Des baudruches. Que de l’air ou du vent ?

Pour y répondre, voyons d’abord le cas des Etats-Unis qui n'ont pas ratifié les Statuts de Rome et ne reconnaissent pas l'autorité de la Cour pénale internationale (CPI) mais qui, aujourd'hui, s’époumonent à dénoncer les crimes que cette Cour a pour but de condamner, après avoir tout tenté pour en entraver l'action.

La contradiction n’est pas relevée alors qu’elle est évidente et que l’histoire contemporaine ne manquent pas d’exemples pour établir que les Etats-Unis ont passé leur temps à la combattre, y compris Barack Obama jusqu'à Trump à menacer les magistrats de la CPI.

Petit florilège de leur activité contre la CPI que propose le site de la Fédération internationale des droits de l’homme :

C'est donc assez piquant d’entendre aujourd'hui les Etats-Unis prétendre vouloir mobiliser le droit international qu'ils ne respectent pas ni ne reconnaissent. Ce pays n’a d'ailleurs ratifié que très peu de traités internationaux des droits humais et il est, par exemple, l’un des deux seuls pays à ne pas reconnaître le droit international protecteur des enfants.

L'Ukraine, pourtant dramatiquement exposée à ces crimes, n'a pas non plus ratifié les Statuts de Rome.

Quant à l’UE, son exemplarité est également très critiquable en matière de sanction des crimes internationaux.

Tout le monde crie au loup mais personne ne s'engage à le combattre efficacement, à commencer par tous les dirigeants français à toutes époques :

Ce n'est pourtant pas d'hier que Vladimir Poutine tombe sous le coup du droit pénal international. Il l'était déjà en 2014 : Poutine et Medvedev vers un nouveau Nuremberg ? | Le Club. Personne ne l'a menacé de poursuites. Mieux, nos dirigeants sont allés travaillés pour lui. De véritables humanistes. Et personne n'a trouvé quelque chose à redire pour rouler avec son pétrole ou se chauffer avec son gaz. Confirmation de «  la culture de l’énarque, l’élégance du parvenu et la morale du faussaire » que raillait Jacques Vergès ?

La presse manque étonnamment de souligner l'hypocrisie des postures officielles de ces défenseurs autoproclamés du bien, que la violence des autres seulement effarouche, à la différence de la leur, toujours justifiée , tout en s’en accommodant, comme en témoigne l’importance des importations de produits dont il existe une doute sérieux sur la conformité au droit international des conditions de leur production.

Au-delà de cette mansuétude médiatique, un tel comportement réduit à néant la crédibilité des pays prétendument défenseur des droits humains et de la démocratie aux yeux de toutes les populations qui souffrent de la violence institutionnelle (guerres, disparitions forcées, corruption, violation des libertés publiques, tortures, assassinats, discriminations, état de droit policier, prison clandestine, harcèlement judiciaire, travail forcé ...) ; violences que ces pays entretiennent, rendent possible et cautionnent en s'abstenant de soutenir efficacement les institutions internationales chargées de veiller et garantir le respect des droits humains.

Le monde globalisé dilue et anesthésie la conscience politique au point d’insulter les valeurs de ce qui fait un Etat de droit démocratique. Cette abdication fait que l’époque s’apparente à un Munich permanent, du fait que les Etats se rendent commercialement complices des crimes, puisqu’ils ne conditionnent pas l’importation des produits à une fabrication conforme au respect des droits humains.

Ces droits sont consacrés par le droit international protecteur des droits de l'homme, droit pourtant contraignant et d'effet direct que le législateur français est le premier à mépriser, au mépris de la hiérarchie des normes que lui impose la légistique, comme l'illustrent la régression sociale et le recul des libertés publiques des dernières années. Le manque de théorie du droit et de théorie de l'Etat solide permet l'illusion d'une démocratie de façade, un Etat gazeux, un droit théorique, buissonnant, en apesanteur pour une République Potemkine.

Le recul démocratique en France est une conséquence de cette inertie à mépriser le droit - les droits humains - de manière globale. Ceci s'est concrétisé dans la répression sauvage et sanglante des manifestants en France ; violence politique qui a emporté la condamnation unanime des Nations-Unies, du Conseil de l'Europe et de l'Union européenne.

Cette démonstration d'un glissement vers l’État de droit policier, comme l’illustre encore la LOPMI, s’explique par la priorité donnée à la satisfaction et la sécurité de la cupidité insatiable d’un petit nombre, aux dépends du bien-être général de tous, qui est le but d’une société démocratique posé par le droit public depuis plus de deux siècles.

Il semble que le progrès technique ne soit pas accompagné d'un progrès intellectuel équivalent et que cette paresse, mis à part favoriser les profits, signale une incapacité des dirigeants d’être à la hauteur des valeurs communes de notre époque et de l’attente qu’elles suscitent légitimement dans l’opinion.

Il serait temps, par respect pour la population et sa confiance dans les institutions, que cesse l’abus des artifices de la communication et le jeu des postures auxquels se réduit trop facilement – paresseusement et complaisamment – le commentaire de l’actualité politique par la recension d’anecdotes, de petites phrases pour masquer l’incapacité à s’attacher à défendre et garantir tous les droits imprescriptibles comme l’impose pourtant le droit constitutionnel (art. 2 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen), qui s’entend aujourd’hui à l’ensemble des droits humains.

Le jeu actuel des acteurs publics est perdant car l’argumentation baroque d’un rhétoricien, aussi brillant pense-t-il être, ne pèsera jamais bien lourd face à la menace d’une force brute qu’il produit tout en pensant pouvoir la mépriser ; alors qu'il ne fait que l'encourager et la provoquer, à force de superficialité et de dédain.

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