Le complotisme

L'inertie à se conformer à la voix majoritaire semble être le moteur principal du succès du phénomène complotiste, auquel les réseaux sociaux donne un formidable effet de loupe. La 5G et l'engouement pour les gourous technophiles contribuent à accélérer un mouvement qui prive l'individu de temps de repos, d'absence de sollicitation, propices à la réflexion et l'exercice critique.

L'obésité n'est pas que physique. Il y a une indigestion d'informations, de données qui obstruent les canaux de la réflexion d'autant plus efficacement qu'existe l'injonction à aller vite, toujours plus vite. Etre le premier à avoir fait, à avoir dit, à être, paraître, apparaître.

Cette précipitation qui s'impose à la réflexion s'est illustrée avec l'affaire Dupont de Ligonnès où toute la presse, des professionnels de l'information, se sont engouffrés dans la surenchère et une sarabande d'inepties qu'ils validaient entre eux. De l'autoconviction. Le même mécanisme fait le complotisme.

La presse a fait de l'information un produit de consommation. Un support de produit de consommation plutôt, à l'exception des médias qui refusent la publicité. La reprise quasi immédiate par la presse des annonces faîtes sur les réseaux sociaux sans distanciation critique valide des comportements ou des déclarations aux yeux du public. Le but de cette corruption de l'information par la précipitation - phénomène du buzz - est de maintenir l'individu connecté en continu pour l'abreuver de sollicitations commerciales - popup, géolocalisation, ... - plus efficacement encore qu'il ne l'était avec la télévision.

En adoptant une logique marketing, ou se réduisant au niveau d'un business model, l'information est devenu un vecteur de prescriptions commerciales. Sous prétexte de mieux les informer (en continu via des applications pour smartphones), les personnes sont ainsi soumises à un bombardement de propositions d'achats. La loi des grands nombres fait que la multiplication des sollicitations favorisent l'augmentation des ventes (mais aussi le gaspillage, la pollution, l'endettement, une éternelle insatisfaction, les frustrations ...).

S'il existe des revues avec des articles de fond, peu de personnes les lisent pour une raison de coût et surtout d'absence de temps ; car cela devient incompatible avec le mode de vie qui imprime la précipitation. 

Ce modèle de société réduit l'accès de ces lectures à des professionnels du savoir, auxquels doivent faire confiance celles et ceux dont ce n'est pas le métier.

La 5G va amplifier cette fracture.

L'accélération et l'accumulation des activités dans une journée font obstacle à la démocratisation et la compréhension des savoirs. Nonobstant l'épuisement intellectuel que génère la soumission du travailleur aux outils multimédias. Une personne produit en une journée l'équivalent de plusieurs heures de travail en plus à ce qu'elle fait réellement (burn out, métiers de merde) ou semblant de devoir faire (bore out, bullshit jobs)

La start up nation est la dernière étape d'un mouvement favorisant le quantitatif sur le qualitatif. Les outils numériques permettent d'affecter le temps à la seconde près qui devient le critère d'affectation, d'appréciation et d'optimisation de la production et des profits. Jusqu'à l'épuisement, l'invalidité ou le cimetière. La réforme du code du travail et l'affaire France télécom montrent que le travail - donc l'individu - est une ressource fongible, consommable, jetable.

L'individu réduit à sa force de travail soumise à des impératifs de résultats, toujours plus élevés, dans des délais, toujours plus courts, et sur des périodes toujours plus longues (augmentation du départ de l'âge à la retraite, du temps de travail hebdomadaire, ...) défavorisent l'émancipation d'une réflexion et de la raison.

Qu'il s 'agisse de nourriture ou de savoirs, le temps compté impose le plat préparé pour ne pas empiéter sur le temps minimum de repos nécessaire à reconstituer la force de travail.

La société de l'information fonctionne comme celle du marché.

Mass media et mass market produisent des déchets et du gaspillage dans lesquels s'inscrivent et prospèrent les erreurs et les confusions. Il est erroné de réduire le phénomène du complotisme.

Le site ACRIMED démontre que la dérive déborde très largement du seul cercle des conspirateurs et que la mauvaise foi n'est pas une exclusivité du bas de la pyramide médiatique.

Cette fuite dans la vitesse et la prétention de maîtriser le temps - le "maître des horloges" - révèle un ennui, l'absence de profondeur intellectuelle. Une incapacité à s'émanciper du matériel, de l'immédiat, et imaginer le long terme. la peur ou l'inaptitude à l'abstrait se réfugie, fuit ou tente de s'échapper dans la vitesse. Une façon suicidaire de se rassurer dans l'ivresse du défi, comme dans la " fureur de vivre ". Du très court terme, à quitte ou double.

L'accélération exponentielle - et la compression du temps qu'elle provoque - invisibilise tous les obstacles qui n''existe pas au temps t, là, tout de suite, maintenant, au moment du départ. Ils ne sont pas là, devant la roue, ils n'existent pas. Même s'ils ont été annoncés, même s'ils sont énormes et lointains.

La vitesse formidable à laquelle la société avance au moment où cet obstacle apparaît rend la collision inévitable. Elle percute le problème avant même de réaliser qu'elle va s'écraser dedans. Comme cela s'est produit avec la pandémie de Covid-19.

Le moteur du complotisme naît vraisemblablement de cette même incapacité à réfléchir induite par l'injonction d'agir toujours plus vite. Celles et ceux qui imposent la précipitation ne peuvent pas se plaindre sans se contredire des conséquences néfastes que cela génère dans l'opinion.

Cette injonction à bâcler pour avoir fait du temps une marchandise fictive place à égalité n'importe quelle valeur. S' y ajoute l'angoisse d'être en retard, plus dans le rythme, de rater les promesses prométhéennes formidables de l'époque (immortalité, Mars, réalité augmentée, transhumanisme, intelligence artificielle) qui, en fait, les excluent peut-être encore un peu plus d'une réflexion raisonnable.

Il y a comme une logique à convaincre l'opinion qu'on voyage meiux et plus vite sans bagage. Inutile donc de s'encombrer de réflexions et d'idées critiques.

Bientôt l'hyperloop pour remplacer le métro et transporter les foules - les kw/h de force de travail - convaincues de parvenir à fuir l'inéluctable qu'elles ont devant elles. Et le maître du temps, en accélérant toujours plus, de les entretenir dans l'illusion d'autant plus éphémère et courte de s'en éloigner qu'il les emmène dans le mur plus rapidement.

La politique qui se réduit à une méthode Coué, pourtant très souvent dénoncée, marque la persistance du refus à enseigner et promouvoir efficacement l'esprit critique. Ce qui est la base de la citoyenneté et de la démocratie. Sans cela, la France est-elle un pays développé ? Il y  a des autoroutes et l'électricité. Mais cela suffit-il ?

Non, parce que c'est sinon réduire l'époque à celle de l'outil triomphant (Jacques Ellul, Fritz Schumacher ), du marteau sans maître (René Char, Pierre Boulez) ? Rien de neuf. Que du vieux qui se répète plus vite par ce que le processeur est plus performant, la gravure plus fine, l'horloge plus rapide. Les promesses de la 5G. Mais le bug n'a toujours pas été corrigé.

La start up nation est très forte pour le hard. Mais c'est zéro pour le soft. Comme le complotisme.

 

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Mises à jour :

France culture Le 21/12/2020 : Mes parents, ces complotistes

France info Le 22/12/2020 : Emmanuel Macron s'inquiète de la " crise d'autorité " qui favorise le " complotisme "

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