Muriel Pénicaud fait la chasse à la contestation

La ministre du travail vient de mettre à pied une inspectrice du travail et d'engager à son encontre une procédure disciplinaire. Son tort ? Avoir pris part à l'action militante qui a perturbé le congrès des DRH organisé le mois dernier au Pré Catelan, et y avoir publiquement critiqué l'attitude et l'action de la ministre.

Les DRH des grands groupes français avaient cette année décidé de tenir congrès le 12 octobre 2017 au Pré Catelan, un restaurant propriété de l'entreprise Lenôtre et du groupe Sodexho, situé au cœur du bois de Boulogne, dont le nom aurait pour origine un certain Théophile Catelan, capitaine des chasses du roi Louis XIV. Leur invitée d'honneur ? La ministre du travail, Muriel Pénicaud, présentée comme la « DRH de l’entreprise France ». Plusieurs réseaux militants, notamment ceux de l'Union syndicale Solidaires, s'y étaient également donnés rendez-vous en vue d'une « chasse aux DRH » (voir le post de Solidaires, le site mis en ligne pour l'occasion et la tribune publiée sur Mediapart).

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Le jour dit, nonobstant une très forte présence policière, plusieurs dizaines de militant.e.s sont parvenu.e.s à se réunir à proximité du lieu des festivités et à perturber quelque peu l'organisation de la tranquille et gastronomique journée des DRH, au prix de quelques dégradations matérielles et - tout de même - d'une quarantaine d'interpellations (voir le compte-rendu qu'en a fait Christophe Gueugneau pour Mediapart). Cerise sur le gâteau, la « DRH de l’entreprise France » a déclaré forfait le matin même prétextant « un impératif survenu dans la journée d'hier » !

Parmi les manifestant.e.s, un petit groupe d'inspectrices et d'inspecteurs du travail adhérent.e.s du syndicat Sud Travail Affaires sociales (Solidaires), en lutte contre la « loi Travail » portée par leur ministre et contre les mesures annoncées par le président de la République et son gouvernement visant les fonctionnaires et le service public, en particulier celui de l'inspection du travail, dont les effectifs ont fondu de 20 % en moins de dix ans et dont les conditions de travail et d'emploi ont été particulièrement malmenées sous le quinquennat de François Hollande.

Au sein de ce petit groupe, une inspectrice du travail portant un t-shirt orné d'une revendication (« Pour un code du travail protecteur ») et d'un auto-collant de son syndicat contestant les ordonnances du gouvernement. Un micro en main, entourée de ses camarades, elle chante. Une chanson raillant les DRH (sur l'air de « Les Copains d'abord » de Brassens), une autre moquant la ministre du travail (sur l'air de « Elle a fait un bébé toute seule » de Goldman) : « Elle court / Après le patronat / Elle court / Pour détruire nos droits ».

Seulement voilà : la caméra d'un journal filme. Pire, un journaliste l'interroge, capture sa réponse et la met en ligne en la présentant à l'image comme « inspectrice du travail et militante à SUD ». Voici ce qu'elle y déclare : « Nous sommes surtout venus à la chasse à la ministre, puisque nous avons déjà été en grève le 18 mai à l'occasion de sa prise de fonction, puis le 20 juin et nous sommes toujours sans nouvelle de notre ministre. Donc, nous commençons à nous demander si ce n'est pas un hologramme qu'on voit à la télé, donc on est venu voir si elle existait vraiment ! Public/privé, c'est le même combat, puisque nous subissons aussi les affres du management qui transforme les maux : quand on supprime des emplois, on fait de l'"optimisation dans un contexte contraint", etc., etc. Et nous n'arrivons même plus à communiquer, en fait, avec notre hiérarchie, puisque nous ne parlons pas le même langage, en plus que de ne pas avoir les mêmes intérêts, ce qui était déjà historiquement établi ». A peine 50 secondes montre en main.

Il n'en fallait toutefois pas plus à la ministre du travail, par la voie du directeur des ressources humaines de son ministère, Monsieur Joël Blondel, pour engager une procédure disciplinaire contre l'insolente rebelle !

Par lettre du 8 novembre 2017, ledit DRH a ainsi informé l'inspectrice de l'engagement d'une procédure disciplinaire à son encontre et lui a notifié l'arrêté ministériel portant suspension de ses fonctions (pour une durée de quatre mois au plus) au motif qu'elle aurait commis « une faute grave » et qu'il conviendrait, en conséquence, de « [l']écarter temporairement de ses fonctions dans l'intérêt du service » (pdf, 345.7 kB).

Dans sa lettre, le DRH vise précisément le court reportage (de 5 minutes 30) tourné par un journal lors de la manifestation du 12 octobre, puis mis en ligne sur son site et sur sa page Youtube, et reproche à l'inspectrice du travail les propos tenus, chantés et filmés à cette occasion : « Dans la mesure où vous vous êtes prévalue de votre appartenance au corps de l'inspection du travail, les mots "inspectrice du travail" étant apparus à l'écran au début de votre interview, c'est en cette qualité que vous avez publiquement critiqué votre administration, votre hiérarchie et votre ministre », sermonne-t-il. Et de poursuivre : « Il vous est donc reproché d'avoir manqué à votre devoir de neutralité et de réserve en qualité d'agent public » (pdf, 715.4 kB).

Monsieur Blondel, tout à son affaire, omet de rappeler ce qu'il écrivait pourtant quelques lignes plus tôt, à savoir que l'inspectrice du travail était présentée dans la vidéo incriminée non seulement comme inspectrice du travail, mais également comme « militante à SUD ». Il feint d'oublier que l'inspectrice n'est à aucun moment responsable de la qualité retenue par le journaliste pour la présenter dans la vidéo qu'il a mise en ligne, comme - partant - le t-shirt et l'autocollant qu'elle arbore ce jour-là ou les militant.e.s clairement identifié.e.s comme tel.les et les drapeaux qui l'entourent. Par ailleurs, citant l'article R. 8124-19 du code du travail relatif à la déontologie des agents du système d'inspection du travail (introduit à la faveur de la loi dite El Khomri - voir l'article qu'y avait consacré Mathilde Goanec pour Mediapart) et plus précisément aux devoirs de neutralité et d'impartialité, il omet de rappeler les termes du R. 8124-12 qui le précède et qui prévoit que « Les agents du système d'inspection du travail bénéficient du libre exercice du droit syndical dans les conditions définies par les lois et les règlements relatifs à son exercice dans la fonction publique ». Ce qui implique non seulement le droit d'adhérer à un syndicat, de se mettre en grève, de manifester, de revendiquer, mais également le droit à la libre expression et - dans ce cadre - le droit de critiquer l'action et les attitudes de son ministre ou de sa hiérarchie, y compris publiquement (le droit syndical comme la liberté d'opinion étant garanties aux fonctionnaires par la loi du 13 juillet 1983).

Madame Pénicaud et son DRH, en s'attaquant à une inspectrice du travail, militante syndicale très clairement identifiée comme telle, n'ayant fait qu'user de son droit à la libre expression dans le cadre d'une manifestation déclarée, tentent en réalité d'affirmer de manière revancharde leur autorité, d'intimider les agents de leur ministère (comme Madame Pénicaud le fit déjà lors des révélations sur ses projets d'ordonnances parus dans la presse, procédé que la ministre de la culture vient de répéter) et de faire taire les velléités de contestation interne - très forte depuis plusieurs années - au sein du ministère du travail. Et pour ce faire, ils ne s'embarrassent d'aucune règle ni d'aucune déontologie. C'est ainsi qu'ils piétinent tout à la fois la liberté d'expression et le libre exercice du droit syndical. Gageons que la réaction des agents du ministère du travail, de leurs syndicats et de leurs soutiens, leur feront rapidement obstacle.

 

Mise à jour du 17 novembre 2017 : lire également l'article publié ce jour par Dan Israel, "La CGT conteste la sanction de deux militants au ministère du travail".

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