Enseignement supérieur et covid-19: leçon du silence

Lors de sa conférence de presse du 7 janvier 2021 sur la situation sanitaire, le Premier ministre n’a pas évoqué le sort des étudiants. Ce silence est en lui-même signifiant du désintérêt - si ce n'est du mépris - que l'exécutif porte aux usagers comme aux personnels du service public de l'enseignement supérieur.

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Rien. Pas un mot. Le technocrate de la Cour des comptes propulsé Premier ministre par la grâce d'un ancien Inspecteur général des Finances en remplacement d’un membre du Conseil d’Etat a, dans sa conférence de presse du 7 janvier 2021, passé en revue ceux des nombreux sujets relatifs à la diffusion du coronavirus en France qui lui paraissaient devoir retenir l’attention de son auditoire. L’enseignement supérieur n’en a pas fait partie. Il est vrai que celui-ci n’existe plus que virtuellement depuis que le gouvernement a décidé qu’afin de limiter nos interactions, la multiplication tous azimuts des lignes Maginot humaines et sociétales devait être la principale parade à cette propagation dans l’attente de la vaccination d’une partie significative des français, et que partant les étudiants ne devaient en principe plus être autorisés à accéder, sans qu'il soit besoin de procéder à une différenciation territoriale, à l'ensemble des campus de la République pour y suivre des enseignements en présentiel. Cette interdiction a été posée par le Premier ministre à l’article 34 du décret n° 2020-1310 du 29 octobre 2020 prescrivant les mesures générales pour faire face à l’épidémie de covid-19 dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire.

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Ce silence est éloquent quant à la considération que les pouvoirs publics ont pour la situation de 2 millions d’usagers du service public de l’enseignement supérieur, et accessoirement pour ce service public lui-même et ses personnels. Lors de sa précédente conférence de presse du 10 décembre 2020, le Premier ministre avait pourtant évoqué les suicides estudiantins causés par la fermeture au public des établissements du supérieur (« Nous sommes conscients qu’il y a des étudiants dans une situation psychologique très difficile. Il y a des suicides »). N’y en a-t-il eu aucun en trente jours ? Pourquoi n’a-t-on pas quotidiennement, à l’instar et en miroir de ce que Santé Publique France publie à propos du coronavirus, des données chiffrées concernant l’incidence pour les étudiants, sur les terrains psychologique, sanitaire, économique et social, de la fermeture de fait des établissements du supérieur, tandis que la ministre de l’Enseignement supérieur est en capacité de faire savoir que « il y a une souffrance psychologique chez les étudiants d’après les remontées des services de santé universitaire avec une hausse du nombre de consultations en psychologie jusqu’à 30 % » (France Culture, le 2 janvier 2021) ?

Alors que le monde de l’enseignement supérieur n’est, à l’instar des lieux culturels, pas un vecteur substantiel de diffusion du virus dès l'instant où un protocole sanitaire strict est respecté sur les campus, le Premier ministre a donc interdit aux étudiants et élèves des établissements du supérieur d’assister à un enseignement in situ, sous réserve de très rares exceptions énumérées à l'article 34 du décret du 29 octobre 2020, avec toutes les conséquences personnelles et collectives (perte du lien social, vacuité des formations professionnelle et à la citoyenneté) induites par ces centaines de milliers de réclusions à domicile forcées et solitaires devant un écran d'ordinateur ou de téléphone, aggravées par un lugubre couvre-feu à partir de 20 voire 18 h. Dans le même temps toutefois, les élèves du primaire et du secondaire continuent de s’entasser dans les écoles élémentaires, collèges et lycées et, s’agissant des enseignements dans le supérieur, chaque élève des classes préparatoires et des BTS peut accéder normalement à ses salles de cours.

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Depuis le 29 octobre 2020 donc, tout est méticuleusement entrepris pour que les étudiants demeurent les derniers de cordée de l’allégement du confinement, amorcé à compter de la fin du mois de novembre 2020. Les établissements du supérieur sont désespérément et hermétiquement fermés à leur public d’usagers - c'est-à-dire à ce qui, avec la recherche, est l'une de leurs raisons d'être -, en dépit d’un discours politique favorable à une ouverture mesurée qui s’est donné à voir les 4 et 19 décembre 2020 ainsi que le 10 janvier 2021.

1. Fidèle à sa stratégie communicationnelle consistant à délivrer des annonces porteuses d’espoir tout en ne changeant rien à la réalité des choses, le président de la République avait assuré le 4 décembre 2020 que le gouvernement devait « tout faire pour pouvoir rouvrir travaux dirigés et demi-amphis dès début janvier dans les universités françaises si les chiffres sont bons ». Ce même jour, à l’audience publique devant le Conseil d’Etat que j’avais saisi en référé-liberté avec près de 80 autres universitaires de Paris 1 Panthéon-Sorbonne afin qu’il soit enjoint au Premier ministre d’autoriser une partie des étudiantEs à suivre des enseignements dispensés en présentiel, le représentant du ministère de la Santé assurait qu’il était impensable de parvenir à l’objectif que le président de la République affichait pourtant publiquement (cette demande en référé a été rejetée par le Conseil d’Etat le 10 décembre 2020, au motif notamment que l’enseignement en ligne pouvait servir de palliatif à l’absence d’enseignement en présentiel : v. « Fermeture des théâtres et cinémas : comédie au Conseil d’Etat», 26 décembre 2020).

2. Deux semaines plus tard, la ministre de l’Enseignement supérieur a adopté un acte là encore communicationnel, sous forme de circulaire signée le samedi 19 décembre, premier jour des vacances de fin d’année, et adressée le lendemain aux présidents et directeurs des établissements de l’enseignement supérieur. Au visa de l’engagement présidentiel de reprise progressive des enseignements en présentiel, la ministre a inventé non pas une mais deux grossières entourloupes, sans précédent dans ce type d’actes ministériels censés créer de la sécurité juridique en donnant des éléments pratiques de mise en œuvre d’une réglementation prééxistante, faisant de l’article 1er de sa circulaire une coquille vide.

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D’une part, la ministre a suggéré que si cette modification réglementaire avait lieu, les établissements du supérieur pourraient être autorisés à recevoir à partir du 4 janvier 2021 « des petits groupes de 10 étudiants maximum sur convocation », étant précisé qu’il s’agirait alors des étudiants « les plus fragiles », et elle a réitéré cette possibilité sur son compte Twitter le 31 décembre 2020, puis oralement le 2 janvier 2021 sur France culture et le 4 janvier sur BFM TV, en la présentant alors comme une certitude voire comme une nécessité : « c’est très important de manière à ce qu’ils puissent profiter au mieux de leur année universitaire » (sic). Cette jauge improbable de 10 étudiants évoque - avec 66% de décote, comme si l'église comptait trois fois plus que l'école dans une République pourtant laïque - celle des 30 « fidèles » maximum un temps autorisés par le gouvernement à participer à une cérémonie du culte (catholique), avant qu'elle soit considérée comme illégale par le Conseil d’Etat le 29 novembre 2020 ; elle est en elle-même d’une incroyable absurdité, puisque sa rigidité aberrante ne tient pas compte de l’extrême diversité des formations comme des volumes des locaux disponibles dans les établissements du supérieur, qui vont de petites salles pour trente personnes à des amphithéâtres de plusieurs centaines de places assises – quelle perspective déshonorante pour les établissements du supérieur que celle qui consiste à sélectionner (et comment ?) et convoquer 10 étudiants au plus pour assister sur place à un cours magistral dans un amphithéâtre de 700 places ! Est également outrageant le critère matériel de sélection des étudiants en présentiel qui conduit, en parfaite harmonie avec les principes du libéralisme économique ancrés dans l'ADN de la majorité présidentielle, à créer une malsaine concurrence des fragilités entre les « derniers de cordée » de l’enseignement supérieur, porteuse d’appréciations subjectives et donc arbitraires.

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D’autre part, la circulaire ministérielle a indiqué – ce qui est une évidence – que tout retour des étudiants sur les campus est conditionné au préalable par une modification par le Premier ministre des termes de l’article 34 du décret du 29 octobre 2020 : la circulaire ministérielle ne peut précéder des assouplissements hypothétiques susceptibles d’être apportés au principe d'interdiction d'accès posé par décret du Premier ministre, celui-ci ayant une valeur juridique supérieure à celle-là. Sans cette modification initiale du décret du Premier ministre, il est rigoureusement interdit aux présidents et directeurs des établissements de l’enseignement supérieur d’ouvrir aux étudiants - quelle que soit leur situation personnelle - les portes des salles de cours et amphithéâtres, et même de commencer à envisager d’appliquer cette circulaire ministérielle caricaturalement macronienne dans sa perversité.

Autrement dit, la circulaire ministérielle du 19 décembre est, en parfait calque du discours du président de la République du 4 décembre, totalement vaine en pratique. Mais si elle ne pouvait servir à rien sur le terrain, c'est-à-dire sur les sites universitaires concernés, cette duperie normative a politiquement permis de brouiller les pistes, de donner elle aussi de (faux) espoirs, de gagner encore un peu de temps, d'entretenir le flou et en définitive de faire peser la responsabilité, dans l’opinion publique, du maintien de la fermeture des campus sur les seuls présidents et directeurs d’établissements du supérieur, parfois présentés par des médias comme incapables d’exécuter une directive ministérielle « d’ouverture » – et pour cause, elle est à la fois discriminatoire et illégale, de sorte qu’il ne fallait en aucun cas la mettre en œuvre à décret du 29 octobre 2020 constant.

Article 34 du décret du 29 octobre 2020, modifié par le décret du 9 janvier 2021 Article 34 du décret du 29 octobre 2020, modifié par le décret du 9 janvier 2021
3. Le dimanche 10 janvier 2021, trois semaines après cette circulaire ministérielle, le Premier ministre a, par l’article 2 du décret n° 2021-16 du 9 janvier 2021, enfin élargi le champ des exceptions au principe d’interdiction posé par l’article 34 du décret du 29 octobre 2020 : dorénavant, les étudiants et élèves du supérieur peuvent assister, en présentiel, sans limitation de jauge mais sur convocation, à des « activités de soutien pédagogique » qui seraient organisées sur les campus.

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Pourquoi cet ajout n’a pas été inséré 48 heures plus tôt, avec la modification générale du décret du 29 octobre 2020 réalisée par le Premier ministre via le décret n° 2021-10 du 7 janvier 2021 ? Mystère. Quoi qu’il en soit, la dérogation nouvelle ne correspond pas à la préfiguration trompeuse véhiculée par circulaire ministérielle et est bien obscure, car nul n’est en mesure de définir exactement ce qu’est une « activité de soutien pédagogique ». Il est possible d’en faire une interprétation restrictive, limitée par exemple à des séances ponctuelles de tutorat mises en place formation par formation, ainsi d’ailleurs que semble l’avoir envisagé le gouvernement en affichant dans le discours depuis le 26 novembre 2020 – mais comme d’habitude sans réalisation concrète par la suite – une volonté de recruter 20 000 tuteurs-étudiants pour des missions précaires de quatre mois. Plus largement, il est aussi possible de considérer que les cours d’amphithéâtres et travaux dirigés en présentiel sont, en eux-mêmes, des activités de « soutien pédagogique » par rapport à un enseignement nécessairement maintenu en tout ou partie en distanciel, que l’écoulement du temps rend de plus en plus déshumanisé et déshumanisant ; il serait précieux que tel ou tel établissement du supérieur, à travers l’action de ses instances compétentes, fasse preuve d’audace et d'autonomie, et saisisse l’occasion de l’ajout réglementaire d’une exception assez floue au principe de l’interdiction de l’enseignement en présentiel pour permettre une réouverture partielle des campus pour telle ou telle formation, sur la base du volontariat étudiant et dans le respect de stricts protocoles sanitaires.

En ce tout début de second semestre universitaire (qui, ainsi que son appellation ne l'indique pas, ne comporte que trois mois de cours), après une année d’enseignements dégradés « en distanciel » et de fermeture de ces carrefours de socialisation de la jeunesse que sont les établissements du supérieur, il est urgentissime que leurs (très nombreux) usagers deviennent une priorité de l’exécutif, même et surtout en cette période de pandémie où chacun semble avoir perdu son sang-froid au profit d’une approche purement sanitaire et hygiéniste de lutte contre la diffusion du virus.

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Le 24 novembre 2020, le président de la République avait fixé deux conditions à l’accélération du déconfinement : « le 15 décembre, si nous sommes bien arrivés autour des 5000 contaminations par jour et environ 2500 à 3000 personnes en réanimation, nous pourrons passer à une nouvelle étape ». Le second chiffre a été atteint, puisqu'on compte dans toute la France 2 620 malades en réanimation au 9 janvier 2021 ; mais sauf au lendemain de Noël où presque personne ne s’est fait tester (2 960 cas positifs le 28 décembre), le premier ne pouvait en aucune manière l’être, car – à l’instar des groupes de 10 étudiants les plus « fragiles » – il a été stupidement fixé sans aucune justification scientifique en valeur absolue et non en valeur relative, de sorte que plus le nombre de tests est élevé, plus le nombre de contaminations est important, alors pourtant que le taux de positivité des tests est extrêmement bas depuis la fin décembre : seuls 3 à 6% des centaines de milliers de tests quotidiens effectués se révèlent positifs dans la période récente, de sorte qu'on ne comprend toujours pas (plus) comment la propagation du covid-19 peut encore être qualifiée de « catastrophe sanitaire » susceptible de porter gravement atteinte à la santé de la population française dans son ensemble.

Cette approche obsessionnellement sanitaro-centrée de la lutte contre la propagation du coronavirus, les yeux rivés sur une chimère artificielle de 5 000 contaminations par jour au plan national, est une pure folie collective (v. cependant, en faveur d'une telle approche, la tribune d’un collectif de médecins : « Il est à craindre que l’aggravation de l’actuelle vague impose mi-janvier un nouveau confinement », lemonde.fr, 11 janvier 2021). Elle procède de la grossière inadaptation à une pandémie de notre système hospitalier, laminé par vingt ans de politiques néolibérales. Ses conséquences pour les mois et les années à venir sur tous les plans (culturel, éducationnel, relationnel, psychologique, économique et même sanitaire…) deviennent manifestement exorbitantes, ainsi que l'illustre hélas la fermeture au public depuis presque un an désormais des campus de l'enseignement supérieur.

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