Le terrorisme selon Manuel Valls

En appelant à «faire rendre gorge» à «une ligne éditoriale qui arme à nouveau les terroristes», l’ancien Premier ministre montre à quel point la qualification du terrorisme est subjective.

Dans une courte tribune publiée par le Monde du 22 novembre 2017 (p. 24), le député apparenté La République en Marche Manuel Valls a réussi le tour de force d’employer 21 fois le pronom « je », et à indiquer sur chacune des trois colonnes qu’il a été Premier ministre et ministre de l’Intérieur.

Ce rappel est bienvenu, car à lire la tribune on peine à imaginer qu'il a pu exercer des fonctions aussi éminentes : il y décrit une France angoissante et angoissée, inquiétante et inquiétée, fracturée et clivante, soumise à des tensions extrémistes comme jamais, où un islamisme suffoquant menace chacun de nous au quotidien. Citation : « je ne me trompais pas, ni sur la montée de ce nouvel antisémitisme né dans nos quartiers populaires et trop souvent sous-estimé, ni sur le combat contre Dieudonné, ni sur la progression de l’islamisme et le danger que cela représentait pour notre société ». Vivement que l’auteur de la tribune redevienne Premier ministre pour, enfin, nous tirer – si cela est encore possible – de la nasse dans laquelle la France est enfermée !

Une question surgit aussitôt à l’esprit : l’ancien maire d’Evry, qui donc a participé à la direction et même dirigé le pays entre 2012 et 2016, est-il étranger à la montée des haines qu’il a prétendu et prétend combattre ? A l’évidence, à aucun moment, l’auteur de la tribune, tout en fustigeant « l’irresponsabilité » d’on-ne-sait-qui (sauf celle d’Edwy Plenel, obsessionnellement mentionné à trois reprises dans un même paragraphe), ne s’interroge absolument pas sur sa propre responsabilité dans les exacerbations des tensions qu’il dénonce. Au-delà de la question de la laïcité trop facilement instrumentalisée, ces tensions réelles ou imaginaires ne procèdent-elles pas – en partie au moins – de la méfiance de toute une frange de la population française à l’égard des décideurs publics ? Au vrai, loin de lui conférer une hauteur de vue, ses fonctions à la fois passées et récentes de « ministre de l’Intérieur et de Premier ministre » sont plutôt à porter au débit de la crédibilité de ses prises de position, alors que sa parole est par ailleurs si dévaluée par : les reniements de ses nombreuses déclarations publiques relatives à Emmanuel Macron ; l’assurance de « ne jamais laisser tomber sa famille politique » ; la méconnaissance de l’engagement pourtant signé de sa main le 15 décembre 2016 de soutenir le vainqueur de la primaire de la gauche, lui qui a appelé sous prétexte de « lutte-contre-l’extrême-droite » mais sans doute par pur opportunisme personnel à voter dès le premier tout de l'élection présidentielle pour celui qu’il surnommait, dit-on, « le Microbe ».

Prenons l’exemple concret de Dieudonné, évoqué dans la tribune – celui relatif à l’affaire Baby Loup, également mentionné, n’a pas trait à la laïcité dès lors qu’il ne concerne pas un service public mais des relations entre personnes privées, ainsi que l’a jugé la Cour de cassation le 25 juin 2014 et comme vient implicitement de le rappeler sa chambre sociale dans un arrêt du 22 novembre 2017. En janvier 2014, le « combat » outrageusement médiatisé mené par le ministre de l’Intérieur d’alors « contre » Dieudonné a scindé la France en deux camps. Il n’a été formellement couronné de succès que de manière momentanée, le Conseil d’Etat ayant, le 9 janvier 2014, validé l’interdiction alors faite à Dieudonné de se produire à Nantes sur des motifs extravagants tirés de l’atteinte par des propos susceptibles d’être tenus à la dignité de la personne humaine et du risque pour la « cohésion nationale » (sic) que ce spectacle véhiculait (selon le juge des référés). En novembre 2017, les résultats de ce « combat » sont les suivants : Dieudonné a été autorisé le 13 novembre 2017, par un Conseil d’Etat revenu à plus de raison (v. Roseline Letteron, Dieudonné à Marseille, 15 novembre 2017), à se produire à Marseille, et six jours plus tard le spectacle a fait salle comble, avec 8 000 spectateurs – plus, sans doute, que ce qu’un meeting même gratuit de l’auteur de la tribune pourrait rassembler s’il y tenait une réunion politique. Le « combat contre Dieudonné » a donc été largement perdu, malgré toute la puissance de l'appareil d'Etat déployée à l'époque par l'ancien ministre de l'Intérieur. Plutôt que le détracteur de Dieudonné, le député apparenté La République en Marche paraît s’être fait son meilleur agent commercial…

Mais désormais, il va trois crans plus loin dans l’outrance et l’anathème.

Il met directement en cause une religion (« des problèmes naissent dans nos sociétés, par exemple dans la société française, le problème de l’islam, des musulmans »), au point d’être recadré par… le trésorier du Front national, et alors que la laïcité implique la neutralité des autorités publiques à l'égard de toutes les religions.

Il déplore un « glissement qui s’opère dangereusement » parce que « certains » prônent un « ton » apaisé, qui empêcherait « d'éviter de parler du fond » – comme s’il fallait coûte que coûte et y compris sur le plan formel que nous soyons dans une « guerre » dont lui seul, pompier-pyromane, pourrait nous sauver.

Enfin, depuis le 15 novembre, il a inventé une nouvelle forme de complicité de terrorisme, d’une amplitude telle qu’elle revient en réalité à faire de toute personne qui n’est pas d’accord avec lui un soutien de Daech, et « donc » un terroriste.

Ainsi, le 15 novembre, il déclare à la radio que le co-fondateur de Mediapart aurait lancé « un appel au meurtre. Parce qu'en désignant Charlie Hebdo, au-delà de la faire aussi pour ce qui me concerne ou de le faire aussi à l'égard de Caroline Fourest, accusée de mener une croisade… Ces mots sont importants. Tous ces mots : guerre contre les musulmans, croisade... Ce sont exactement les mêmes mots, c'est la même sémantique, utilisés par les islamistes, utilisés par la propagande de Daech. Quand on les utilise contre Charlie Hebdo, c'est un appel au meurtre. (...) Je veux qu'ils reculent, je veux qu'ils rendent gorge, je veux qu'ils soient écartés du débat public ». En quelques phrases boursouflées de rage, qui évoquent davantage une fatwa que la réponse à une interview, un média français peut ainsi être accusé par un ancien Premier ministre et actuel député de la majorité présidentielle de « complaisance » et de « complicité intellectuelle » avec le terrorisme, sans que le CSA ne s’émeuve de tels propos… Puis, le 22 novembre, en même temps qu’il déplore la montée de la violence « dans nos quartiers populaires » alors qu’il électrise pour sa part la France entière, il réitère son obsession compulsive du moment via sa tribune du Monde, fustigeant à nouveau « le patron d’un média important qui fait de Charlie une cible. (…) Comment certains médias, journalistes, et responsables politiques peuvent-ils cautionner une ligne éditoriale qui arme à nouveau les terroristes ? ».

Ces diatribes délirantes émanant d’un « forcené de l’identité », pour reprendre les mots du maire de Grenoble, ne mériteraient que silence et même compassion pour leur auteur qui n'est - sa pratique du pouvoir l'a définitivement démontré - pas l'homme providentiel qu'il croit être, si elles ne s’inséraient dans un contexte législatif particulier, celui de l’état d’urgence et désormais de sa mise en œuvre « allégée » par la loi du 30 octobre 2017 renforçant la sécurité intérieure.

Les pouvoirs publics ont « vendu » la loi du 30 octobre 2017 en insistant sur le fait qu’elle ne concernait « que » la prévention d’un acte de terrorisme, là où l’état d’urgence permettait de réguler préventivement l’ordre public en général ; une circulaire prise le 31 octobre 2017 par le ministre de l’Intérieur souligne ce caractère formellement plus réduit du champ d’application de la loi du 30 octobre 2017 par rapport à celui de la loi du 3 avril 1955.

Or, les propos qui viennent d’être rappelés montrent que la qualification de terrorisme, interprétée de manière très large par la Cour de cassation, n’a en définitive que le sens que les décideurs publics nationaux veulent bien lui donner. A suivre l’auteur de la tribune, les personnes qui, de son point de vue, « arment les terroristes », ont un comportement d’une particulière gravité pour la sécurité publique et adhèrent à des thèses incitant à la commission d’actes de terrorisme, ce qui les fait potentiellement tomber dans le champ de la loi du 30 octobre 2017.

L’on songe alors à l’avertissement de Christine Lazerges, présidente de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, publié dès juillet 2017 sur Mediapart : « Il suffirait qu’un ministre de l’intérieur estime qu’un groupe radicalisé d’extrême gauche ou d’extrême droite fomente une action violente peut-être terroriste pour que celui-ci tombe sous le coup de la loi ». S’il devait de nouveau être appelé à gouverner voire à présider la France, l’ancien Premier ministre et ministre de l’Intérieur aurait, avec la loi du 30 octobre 2017, largement les moyens de réduire au silence celles et ceux qu’il considère comme « terroristes ».

Le titre de sa tribune au Monde est : « pour la laïcité, pour la France, pour Charlie, je ne me tairai jamais ». Et c’est fort dommage.

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