Les GAFAM : attention, danger !

Les GAFAM changent le monde. Leurs dirigeants font de la politique, veulent « améliorer » l'homme ou bien le remplacer par d'autres êtres « bien plus parfaits ». Cependant, ces hommes vivent dans des bulles : que savent-ils de l'humain ? Quelle expérience en ont-ils ? Ivres de leur argent et de leur puissance, savent-ils qu'ils ne sont rien d'autre que des hommes ?

Les voleurs courent plus vite que la Loi. Ils profitent de ses failles, mais jusqu'à présent les gendarmes, même s'ils sont plus lents, restent tout de même plus forts. Ils finissent par encercler les voleurs et les prendre. Puis, avec un certain retard, la Loi s'adapte à l'évolution de la société et fixe de nouvelles règles – que les voleurs s'empressent de contourner. L'équilibre est fragile mais les États s'en accommodent.

Cependant, les gendarmes peuvent-ils encore rattraper les « voleurs » de nos données politiques, économiques, sociales et personnelles que, en les diffusant par Internet et les réseaux sociaux, nous offrons naïvement aux GAFAM  ? Chacun de nous, mais aussi les entreprises, associations, partis, syndicats, églises... et même l'armée et les pouvoirs publics commettent cette imprudence! (Les traducteurs automatiques vers l’anglais fonctionnent maintenant très bien alors que l’inverse n’est pas vrai. Comme c'est étrange...)

Puisque nous leurs apportons nos informations sur un plateau d'argent, parler du vol serait exagéré mais grâce à leur position dominante et leurs moyens techniques les GAFAM peuvent abuser de notre confiance.1  

Ils tirent de cette richesse une connaissance très poussée des individus et des groupes, vendable aux industriels et aux commerçants. Cela raffermit notre assujettissement à la « civilisation de croissance matérielle illimitée » qui menace de nous détruire.

Les GAFAM accumulent des milliards grâce à ces informations qu'ils cèdent, aussi, aux appareils politiques, économiques et répressifs des États, en premier lieu des USA.

Leurs banques de données sont infiniment plus riches et complexes que celles de n’importe quel régime totalitaire passé et leur mise à la disposition des administrations, polices et autres services d'espionnage menace gravement notre liberté. En échange ils bénéficient de leur protection.  

3  La connivence avec les pouvoirs civils et militaires des États-Unis et les moyens financiers gigantesques confèrent aux GAFAM un pouvoir exorbitant. Un équivalent est en train de naître en Chine sous les auspices de ses gouvernants. 2 Si la situation continue à évoluer de la sorte, les GAFAM et/ou leurs concurrents chinois ne gagneront-ils pas la force qui leur permettra de se débarrasser du soutien étatique et de dominer tout seuls l'ensemble de l'humanité ? 3

Cette perspective pointe vers les dictatures totalitaires qui sont toujours destructrices. Elles deviennent particulièrement effrayantes quand le pouvoir est concentré entre très peu de mains, ou si un seul dirigeant peut décider de tout.

Les patrons des GAFAM, Elon Musk, Mark Zuckerberg, Jeff Bezons, Serguey Brin, Larry Page, Bill Gates et les successeurs de Steve Job ne se content pas d'accumuler des richesses inuies. Ils s’impliquent dans la politique ou tentent autrement d'infléchir l'évolution du monde. Ils veulent « augmenter » l'homme, « améliorer » l'humanité ou bien la remplacer par d'autres êtres « bien plus parfaits ».

Cependant, ces hommes vivent dans des bulles : que savent-ils de l'humain ? Quelle expérience en ont-ils ? Qu’imaginent-ils en parlant de l'amélioration de l'humanité ? Dans quelle mesure réalisent-ils, ivres de leur argent et de leur puissance, qu'ils ne sont rien d'autre que des humains ?

Certes, ils disposent d'un énorme trésor de connaissances des siècles passés et présents que leurs technologies transforment en « big data », mais aucun individu ne peut assimiler tout cet héritage.

De surcroît, comment pourrait-on attendre sereinement le résultat de leurs projets quand on connaît leur morale de prédateurs ? 4

Avec les menaces environnementales – pollutions, épuisement de nombreuses matières premières et destruction de la biodiversité -, les inégalités sociales qui atteignent les abîmes et le risque de la guerre nucléaire, les projets des GAFAM représentent le quatrième des grands dangers qui pourraient nous exterminer. 5  

Il faudrait savoir ce que les chefs des GAFAM, leurs collaborateurs et partenaires ont dans - et derrière la tête. Les gouvernants chinois, eux, affichent fièrement l'intention de dominer le monde, dès 2030. 6 

Quels que soient ces projets, leurs porteurs pourront-ils maîtriser durablement « l'intelligence artificielle » qu'ils produisent et dotent de la capacité de se perfectionner indépendamment des humains ?

D'un autre côté, il est impossible de prévoir la réaction de sept milliards de personnes quand la pression des GAFAM et d'autres multinationales privées ou étatiques deviendra trop lourde. Trouveront-elles un moyen de contourner ces oppresseurs? Cette masse les étouffera-t-elle ? Ou, au contraire, se soumettra-t-elle, après avoir été affaiblie par des guerres fratricides, faciles à provoquer avec les moyens actuels de propagande ?  

Est-il encore possible d'arrêter cette course aux révoltes destructrices et/ou aux régimes totalitaires, complètement imprévisibles ?

Pierre Bellanger, PDG de Skyrock et spécialiste du monde numérique 7, plaide pour une réappropriation, par la France et l'Europe, et avant qu'il ne soit trop tard, des données provenant de nos territoires qui circulent sur Internet et les réseaux sociaux. Cela semble indispensable mais est-ce encore réalisable ? Les voleurs ne sont-ils pas devenus plus forts que la Loi et les gendarmes?

Évidemment, « le pire n'est jamais sûr » et il ne faut pas se résigner. Le Sénat a créé une Commission d'enquête sur la « souveraineté numérique ». La Commission européenne se réveille et tente de limiter la puissance des GAFAM par des réglementations et amendes. Ces organismes ont le pouvoir nécessaire mais les GAFAM ne tenteront-ils pas d'utiliser la corruption pour éviter ce risque ?  

Cependant, le champ d'action des GAFAM ne se limite pas à l'Europe. Les GAFAM s'efforcent d'atteindre l'ensemble des humains et de les niveler pour pouvoir les exploiter, puis sans doute les diriger.

Un monde à la manière de « 1984 » de Georges Orwell est-il possible ?

Si oui, pendant combien de temps pourrait-il survivre? Comment impliquer dans le combat contre les menaces des GAFAM & Cie tous les gouvernants de la planète, y compris ceux qui ne se sentent pas encore directement concernés?  

7  Même si une superpuissance, privée ou publique, arrivait à accaparer le monde, les problèmes posés par la construction d'une civilisation planétaire sont tellement complexes que personne, aussi puissant soit-il, ne peut les maîtriser.

L'exemple de nombreux très grands empires prouve que, mus par une seule vision, ils ont été voués à la destruction.

En fait, pour affronter la complexité des crises environnementales, sociales et politiques qui pointent l’humanité doit probablement réunir toutes ses connaissances, toutes ses sensibilités et toutes ses capacités d'adaptation.  

8  Pour y parvenir, il faut lui apprendre à se considérer comme sept milliards de frères et de sœurs – de se respecter malgré toutes les différences.

« Il n'y a pas d’étrangers. Il n'y a que des amis qui ne se sont pas encore rencontrés. » (Proverbe islandais.)

Les églises prônent la fraternité universelle mais leurs diverses chapelles se haïssent et les religions continuent à se battre entre elles.

Apparemment, les fondateurs de la franc-maçonnerie moderne des XVIIe et XVIIIe siècles avaient, eux aussi,  l'intuition de cette nécessaire fraternité. Ils savaient que le monde s'acheminait vers une civilisation « globale ». Ils se doutaient qu'aucun individu ou groupe n'allait pouvoir la gérer sans chercher l'inspiration dans la diversité humaine. Ce constat aboutit inévitablement à la compréhension des liens profonds entre les êtres, donc à la conscience de la fraternité universelle.

Ils ont créé un outil favorisant, par l'initiation et l'utilisation des rituels et des symboles, la connaissance de soi-même et des autres – de tous les « autres » à travers le temps et l'espace. Cette connaissance aboutit inévitablement à la compréhension des liens profonds entre les êtres, donc à la conscience de la fraternité universelle. 8

Malheureusement, si les principes maçonniques fonctionnent à l'intérieur des loges, ils se heurtent à l'extérieur aux conflits entre les obédiences. La franc-maçonnerie piétine au milieu du gué. Il est urgent qu'elle se remette en mouvement, ne serait-ce que pour stopper l'hémorragie de ses rangs. 9

Ne craignez pas de faire un grand pas s'il faut en faire un. On ne franchit pas un abîme en deux petits bonds.  

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Notes 1 Pierre Bellanger: « On s’émerveille souvent devant les start-up américaines qui seraient nées dans des garages. On oublie juste de dire que le garage se trouve, en fait, sur un porte-avions.

Dans la réalité, bien sûr, il y a des créateurs d’entreprise et des équipes d’un extraordinaire talent. Mais, derrière internet, il y a aussi une logique de financement par l’armée qui est considérable. Les États-Unis, c’est 5 % de la population de la planète et 50 % des dépenses militaires mondiales. Cela crée une puissance financière qui innerve toute la société.

Et puis il y a cette philosophie américaine qui considère qu’intérêts économiques et intérêts militaires sont intimement liés. Quand le renseignement militaire récupère des informations susceptibles d’intéresser des entreprises commerciales, elles sont transmises. Et quand les entreprises commerciales ont à disposition des bases de données gigantesques, elles sont mises à disposition des services d’État.

A aucun moment, je n’en fais reproche aux Américains. La morale de l’espionnage place la faute non pas du côté de l’espion mais de celui qui se laisse espionner. Notre faute à nous, c’est d’être à livre ouvert, de ne pas avoir de protection. En résumé, je ne crie pas aux méchants loups. Je dénonce le fait que nous soyons édentés. » https://pierrebellanger.com/lobs-pierre-bellanger-gare-au-tsunami-numerique/#more-1729

2  L'expert français Jean-Gabriel Ganascia dénonce dans Le Mythe de la Singularité (éd. Seuil) l'  « intention (des GAFAM) dans la sphère politique : celle de supplanter les États... » https://usbeketrica.com/article/la-societe-algorithmique-serait-un-cauchemar et https://usbeketrica.com/article/la-singularite-technologique-n-est-elle-qu-un-mythe

3  « En février 2019, une importante fuite de données a révélé qu’une société de reconnaissance faciale chinoise – SenseNets – traque en permanence la localisation de plus de 2,5 millions de citoyens musulmans dans le Xinjiang. » https://www.mediapart.fr/studio/portfolios/2091-ministry-privacy Par Maxime Matthys, le 9 juin 2019.

4  Mark Zuckerberg a volé l'idée de ses amis, les jumeaux Tyler, de Cameron Winklevoss et Divya Narendra, qui voulaient créer un outil favorisant les contacts entre les étudiants de leur université. Il a créé lui-même Facebook. Il a aussi volé des photographies des ses collègues féminines et les a diffusées par son réseau en suggérant que l'on évalue leur beauté...! Il a été surpris par le succès de Facebook et a dit que ceux qui lui abandonnaient ainsi leur vie privée étaient des idiots : « Ils me font confiance. Pauvres cons. » Zuckerberg semble prêt à solliciter les votes de ces cons pour devenir le prochain président des États-Unis.

Elon Musk, inventeur de Paypal, fabricant des voitures Tesla, s'est lancé à la conquête de Mars qu'il veut coloniser et a créé SpaceX, constellation de satellites qui doivent rendre Internet accessible partout sur notre planète. En attendant, le lancement de ses premiers satellites panique de nombreux observateurs amateurs du ciel qui voient dans ces centaines de points lumineux une attaque d'extraterrestres... et inquiètent les astronomes professionnels car ils peuvent perturber leurs recherches. Musk voudrait en lancer 12000 : nombre à comparer aux 2000 étoiles que nous pouvons voir briller dans notre ciel par temps exceptionnellement pur... !

Musk a demandé à son équipe de réduire la brillance de ses satellites. Personne n'y avait pensé avant. Une telle perspicacité « promet »...

Steve Jobs a volé à Xerox l'idée de la « souris » et le projet de la gestion graphique de l'ordinateur, puis a engagé Bill Gates, de chez Microsoft, pour transposer cette idée à l'informatique. Gates a fini par revenir chez Microsoft qui a forcé Jobs à abandonner Apple.

Bill Gates, fondateur de Microsoft, a créé une fondation qui veut éradiquer certaines maladies. Cependant, d'après le journaliste français Lionel Astruc, son action est entachée par des conflits d'intérêt. ( Voir le livre d’Astruc « L’art de la fausse générosité – La Fondation Bill et Melinda Gates », éditions Actes Sud, mars 2019,

ou https://www.wedemain.fr/La-philanthropie-de-Bill-Gates-alimente-la-machine-capitaliste_a3977.html )

Film documentaire sur les GAFAM, voir https://9docu.net/regarder-et-telecharger-le-documentaire-google-apple-facebook-les-nouveaux-maitres-du-monde-gratuitement/

5  La pollution et l'approfondissement vertigineux des inégalités sont maintenant des menaces connues du grand nombre d'humains - qui réalisent moins le troisième risque cité. Pourtant, nous sommes plus près de la guerre nucléaire que pendant les pires moments de la « Guerre froide ».

C'est la récente conclusion du comité de savants qui a mis au point, en 1947, une représentation symbolique de ce danger en fonction des tensions internationales, appelée LHorloge de l’Apocalypse (Doomsday clock). Cf le dossier détaillé https://blogs.mediapart.fr/peter-bu/blog/010318/deux-minutes-de-la-guerre-nucleaire

H.G.Wells le redoutait déjà en 1913, en écrivant La Destruction libératrice (The World Set Free), roman prémonitoire sur l’avènement des armes nucléaires. ( Leó Szilárd, inventeur de la fission de l'atome vingt ans plus tard, en 1933, avait lu ce roman... ) Pour répondre à ce danger, Wells préconisait la constitution d'un gouvernement mondial.

Quant au danger, pourtant réel, représenté par les maîtres du « Net » il est d'autant plus difficile à circonscrire que les outils qu'ils ont crées sont aussi formidablement utiles. Cependant, Pierre Bellanger, déjà cité, réalise ce danger : « Le réseau, en grandissant, ne gagne pas seulement en taille, ses propriétés changent. Chaque nouvelle connexion change le réseau. Un réseau social d’amis peut devenir, ainsi, le vecteur d’un ultra-ciblage publicitaire puis un système de contrôle social et de manipulation de masse, puis enfin le socle de l’oppression numérique d’un gouvernement autoritaire. » https://pierrebellanger.com/internet-est-le-serpent-arc-en-ciel/#more-1845

6  A la suite du développement rapide du deep learning certains dirigeants des GAFAM et de nombreux savants craignent que « des machines deviennent un jour plus intelligentes que les humains et finissent par les dominer, voire se substituer à eux, de la même façon que les humains ont exterminé certaines espèces animales et la majorité des virus » (Stephen Hawkings). Parmi  ces dirigeants il y a le fondateur de Microsoft Bill Gates et le PDG de Tesla Elon Musk. https://fr.wikipedia.org/wiki/Intelligence_artificielle

7  Pierre Bellanger « Souveraineté numérique », éditions Stock 2014.

8  http://www.franc-maçonnerie-moderne.com

A propos : La fraternité ne signifie pas nécessairement l'amour, mais interdépendance. Même s'ils ne s'aiment pas, les frères et sœurs sont liés par un puissant lien qui ne peut pas être rompu (sauf, parfois, rarement, dans des cas extrêmes).

9 D'après Freemasonry research forum (FMR) canadien, le nombre de francs-maçons « réguliers » se réduit partout : en 2016 il est descendu à 1 677 000. Parmi les loges américaines, canadiennes et autres qui ont répondu à l'enquête du FMR, 19185 ont admis la régression de leur base, seules 1894 ont pu s’enorgueillir de son accroissement: http://www.freemasonryresearchforumqsa.com/conditions-of-freemasonry.php

Les effectifs totaux des francs-maçons sont difficiles à estimer. Certaines obédiences européennes, africaines, asiatiques et d'Amérique du Sud évoluent favorablement mais publient rarement leurs statistiques.

Il y a 50 ans on pensait que dans le monde il y avait 6 à 7 millions de francs-maçons. En 2016, la Grande Loge du Canada de la Province d'Ontario (dont fait partie le FMR) évalue les obédiences « régulières » et « irrégulières » ensemble à 3,2 millions.  Alain Bauer, ancien Grand Maître du Grand Orient de France (GODF), donnait sensiblement le même chiffre en 2004 : https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2004-2-page-21.htm 

Compte tenu de l'hémorragie de la maçonnerie « régulière » aux États-Unis et en Angleterre, il est à craindre qu'actuellement le nombre total de francs-maçons se situe encore plus bas, entre 2,3 et 2,8 millions. Pendant ce temps l'humanité est passée de 3 à 7 milliards.

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