Sémiotique du gilet jaune et du rond-point

Le mouvement des Gilets jaunes a mis en lumière deux éléments associés à l'univers du tout automobile qui caractérise nos sociétés modernes. En utilisant ces éléments comme symboles, le mouvement a profondément renouvelé leur signification. Signification que la sémiotique peut nous permettre de décrypter afin de tenter de manière plus globale de dessiner une interprétation du mouvement lui-même.

  Une des forces principales, à mon sens, du mouvement des gilets jaunes est d'avoir imposé dans l'espace public un imaginaire qui tout en s'inscrivant dans une longue tradition nationale de révoltes et de révolutions a su inventer ses formes spécifiques. À ce titre, il intéresse la sémiotique. La sémiotique, ou sémiologie, est la science qui s'attache à décrypter la signification des signes. Popularisée par Roland Barthes ou Umberto Eco, cette science qui n'en est pas vraiment une dans la mesure où elle comporte une part non négligeable de subjectivité, se trouve à la croisée de la linguistique, de la sociologie, voire de la psychanalyse vu sous l'angle jungien de l'inconscient collectif. Rien d'étonnant donc à ce que la sémiotique s'empare d'un mouvement qui a su associer à ses revendications un certain nombre de signes porteurs de sens. C'est ce que nous allons tenter de faire ici en nous limitant volontairement à deux de ces signes, sans doute les plus emblématiques du mouvement : le gilet jaune et le rond-point.

"Gilet jaune" et "rond-point" du point de vue stylistique

  Première constatation, ces deux réalités sont ce qu'en stylistique on appelle des métonymies. La métonymie est une variété particulière de métaphore, figure de style qui consiste à associer à une réalité de départ, le comparé, une image censée la représenter, le comparant. Mais là où dans la métaphore ordinaire, le rapprochement entre comparé et comparant, fondé sur un point commun purement formel, relève plus ou moins de l'arbitraire, il s'établit avec la métonymie un rapport de contiguïté dans le monde réel entre comparé et comparant. On peut ainsi désigner le contenu par le contenant (exemple : un verre ou une assiette), l'habit pour celui qui le porte (exemple :une blouse blanche), l'habitation pour celui qui l'occupe (exemple : l'Elysée). Pour le gilet jaune, la métonymie est évidente, est gilet jaune celui qui porte un gilet jaune. On constatera qu'une particularité orthographique apparu avec le mouvement consiste à mettre une majuscule à l'individu Gilet jaune pour le distinguer du vêtement qui le caractérise. Le caractère de métonymie du rond-point est moins évident dans la mesure où il s'agit d'un lieu réel, espace de lutte et d'occupation du mouvement. Néanmoins, lorsque le terme est utilisé dans l'expression « la France des ronds-points », il relève d'une forme particulière de métonymie, celle qui consiste à désigner la partie pour le tout et que l'on appelle alors « synecdoque ». La synecdoque est couramment utilisée pour des personnes (un « nez » pour un parfumeur, un « cerveau » pour un intellectuel, des « gros bras » pour des hommes de main, etc.), mais il peut s'appliquer également à une réalité spatiale (par exemple une capitale pour désigner un pays). C'est le cas ici, le rond-point désignant de manière plus globale la réalité spatiale dans laquelle il s'inscrit, à savoir la France périphérique ou périurbaine qui est le lieu d'origine du mouvement. L'intérêt de l'utilisation de la métonymie comme figure de style est qu'elle s'ancre directement dans une réalité concrète qui relève du quotidien, tout en décalant légèrement le regard de façon à attirer l'attention sur un aspect particulier de cette réalité qui fonctionne alors comme symbole. Ce sont évidemment ces symboles que nous allons tenter de décrypter, sans prétendre en épuiser le sens tant ils nous semblent riches en significations.

"Gilet jaune" et "rond-point" du point de vue grammatical

  Tout d'abord, il convient de faire une remarque d'ordre grammatical. « Le gilet jaune » comme « le rond-point » sont ce qu'on appelle des syntagmes nominaux, c'est-à-dire des groupes de mots constitués autour d'un nom. Ces syntagmes sont composés de manière quasi-similaire, à savoir par l'association d'un nom, « gilet » et « point », et d'un adjectif, « jaune » et « rond ». Ces deux adjectifs sont ce qu'on appelle des adjectifs relationnels par opposition à l'adjectif qualificatif bien connu des écoliers. Ce qui permet de distinguer les adjectifs relationnels des adjectifs qualificatifs, c'est qu'ils entretiennent un rapport nécessaire avec le nom qu'il caractérise et avec lequel ils constituent un syntagme figé : on ne peut pas les déplacer, ils ne peuvent acquérir la fonction d'attribut du sujet et on ne peut les supprimer ou les remplacer sans changer fondamentalement le sens du syntagme. Ainsi, un gilet jaune n'est pas simplement un gilet dont la caractéristique serait d'être jaune, a fortiori, un rond-point n'est pas un point dont la caractéristique serait d'être rond, le caractère figé du syntagme étant ici renforcé par la présence du trait d'union entre l'adjectif et le nom. Cette remarque grammaticale n'aurait sans doute pas grand intérêt si elle ne révélait quelque chose de la nature profonde de ces deux aspects du réel que sont le gilet jaune et le rond-point : le caractère figé du syntagme est en adéquation avec la réalité qu'il désigne. Le gilet jaune et le rond-point sont en effet des objets standardisés issus d'une certaine forme de mondialisation vue sous l'angle de l'uniformisation, répondant à des critères précis et immuables et dont les représentations singulières n'offrent aucune particularité saillante. Rien qui ne ressemble plus à un gilet jaune qu'un autre gilet jaune, un rond-point à un autre rond-point.

Sémiotique du "jaune", du "gilet", du "point" et du "rond"

  Cette remarque grammaticale étant faite – et nous aurons l'occasion de revenir sur ce que l'on peut en tirer du point de vue de l'analyse – il convient maintenant d'aborder la question de la symbolique liée aux signifiés que recouvrent les deux vocables étudiés. Nous pourrions procéder directement à l'analyse des syntagmes nominaux que nous avons caractérisés dans leur globalité, mais il nous a semblé heuristiquement fécond de procéder tout d'abord à une dissociation du nom et de l'adjectif. Le terme « gilet » se caractérise à la fois par sa polysémie et par son ambivalence. Etymologiquement, le mot caractérise d'abord en arabe la camisole portée par les esclaves chrétiens sur les galères. Passé par l'espagnol et l'italien, il désigne en français une veste généralement sans manches qui devient au XIXème siècle un accessoire indispensable de l'habillement masculin des classes supérieures puisqu'il est un des éléments du costume trois pièces. Esclaves et classes supérieures, on peut difficilement faire mieux en matière de grand écart. À noter qu'à l'heure actuelle, le gilet peut être avec ou sans manches, celui qui caractérise les gilets jaunes est évidemment sans, ce qui le rapproche d'un mouvement contestataire bien connu, celui des Sans-culottes. Et contrairement au gilet des classes supérieures, il se porte par-dessus la veste, ce qui est caractéristique d'une forme d'inversion propre à l'univers carnavalesque, nous y reviendrons. L'adjectif jaune possède la même ambivalence que le nom qu'il caractérise. Le dictionnaire des symboles d'Alain Gheerbrant et Jean Chevalier nous apprend que le jaune est à la fois une couleur d'origine divine, celle notamment du soleil (que l'on retrouve évidemment dans le titre du film de Ruffin consacré au mouvement), associée à la jeunesse et à l'éternité et qui symbolise la puissance royale, mais peut également être a contrario associée à l'idée de mort et de trahison (idée que l'on retrouve dans l'appellation de « jaune » désignant l'ouvrier vendu au patronat). Toujours de manière négative, le jaune peut être symbole de stigmatisation lorsqu'on l'associe à l'étoile cousue sur un vêtement (encore une caractérisation vestimentaire!), tradition inaugurée par Saint-Louis pour désigner les Juifs au reste de la population et reprise au XXème siècle dans les conditions que l'on connaît. Que faut-il voir dans cette ambivalence qui caractérise aussi bien le nom que l'adjectif ? Pour ma part, je serais tenté d'y voir une affirmation contradictoire de faiblesse et de puissance, de désespoir et d'espérance, représentative de l'ambivalence profonde de ce mouvement.

  On peut retrouver à peu de choses près la même ambivalence dans le point. Etymologiquement, le point est la marque produite à l'aide d'un objet pointu (punctum en latin), en géométrie, c'est la plus petite unité de mesure permettant de délimiter un espace. Or le point n'est formellement perceptible que lorsqu'il se situe à l'intersection de plusieurs droites. C'est dans ce cas l'espace où plusieurs réalités distinctes se rejoignent pour n'en former qu'une. Dans le domaine de la pensée, le terme est utilisé dans l'expression « faire le point » qui caractérise à la fois un arrêt et un retour sur toutes les données dont on dispose à un moment précis. L'adjectif rond quant à lui est associé à la figure géométrique du cercle dont la caractéristique est d'être une figure fermée sur elle-même, de là à voir dans le rond-point une forme d'oxymore, c'est-à-dire une association de deux termes exprimant une réalité contradictoire... Mais le cercle possède une autre caractéristique qui peut se révéler féconde pour notre analyse : tous les points d'un cercle se situent à égale distance de son centre, ce qui établit entre eux une forme d'égalité. Égalité que l'on retrouve dans l'imaginaire médiéval sous la forme de la Table ronde des romans arthuriens, ainsi conçue pour marquer l'absence de prééminence d'un chevalier sur les autres.

Sémiotique du "gilet jaune" et du "rond-point"

  Nous avons donc analysé la symbolique de chacun des composants des syntagmes nominaux, il convient à présent de s'intéresser aux deux syntagmes étudiés en les prenant dans leur globalité. Un premier constat s'impose : le gilet jaune et le rond-point possèdent un certain nombre de dénominateurs communs. Le premier est qu'ils appartiennent tous deux au champ lexical de l'automobile. Le mouvement des gilets jaunes est apparu dans son émergence d'abord comme un mouvement d'automobilistes en colère et il n'est pas anecdotique d'observer que leur première revendication portait sur la suppression d'une taxe sur l'essence. Avant même les premières manifestations, le mouvement s'est rendu visible en demandant à ceux qui le soutenaient de placer un gilet jaune sur la plage avant de leur véhicule, la voiture individuelle devenant ainsi la métonymie de son propriétaire. Cette place centrale qu'occupe l'automobile dans le mouvement est évidemment à considérer dans le temps long, et à mettre en regard d'une promesse illusoire : celle de « la civilisation de la bagnole » développée durant les trente glorieuses et qui connaît son apogée sous la présidence de Pompidou, au moment même où la civilisation occidentale doit affronter la première crise pétrolière. Présentée alors comme un instrument de liberté individuelle, la voiture est devenue depuis un outil d'aliénation, en cela qu'elle permet de vider les centres villes au profit des investisseurs et de reculer toujours plus loin, vers une périphérie de plus en plus périphérique, les logements d'habitation, et en particulier ceux des classes moyennes et populaires. À l'heure actuelle, et de manière paradoxale, ne pas avoir de voiture est devenu un luxe réservé à ceux qui ont les moyens de vivre en centre-ville et qui peuvent bénéficier d'un réseau de transports en commun suffisamment dense pour permettre leurs déplacements. Le caractère absurde de cette prétendue modernité était déjà dénoncée à l'époque des trente glorieuses et il est intéressant de noter que cette dénonciation prenait souvent comme symbole emblématique le rond-point qui nous intéresse ici : que l'on songe en effet au film de Jacques Tati, Playtime, ou à l'un des premiers sketchs de Raymond Devos. Dans ces deux œuvres, le rond-point, censé favoriser la mobilité, devient un traquenard dans lequel l'automobiliste tourne sans fin sans pouvoir jamais en sortir. Il n'est pas interdit d'y voir la métonymie d'une société toute entière qui oblige l'individu, salarié et consommateur tout à la fois, à tourner en rond jusqu'à la mort dans la promesse illusoire d'une échappatoire possible. L'automobiliste n'a en effet pas le choix et se doit de tourner en même temps que les autres automobilistes, ce qui est évidemment une négation de la liberté promise par la possession d'une voiture individuelle.

  Cette constatation nous amène au deuxième dénominateur commun entre gilet jaune et rond-point : il s'agit dans les deux cas d'un élément imposé d'en haut par le pouvoir. Le rond-point qui a envahi l'espace de la voirie est souvent vu dans l'imaginaire populaire comme un moyen pour les partis politiques de renflouer leurs caisses et est donc vécu comme une matérialisation de la corruption du personnel politique. Le gilet jaune, quant à lui, fait partie de ces accessoires dont la possession est rendue obligatoire par la législation, et vient donc s'ajouter à toute une série de contraintes parmi lesquels les radars et les péages d'autoroute, particulièrement visés par le mouvement. Or, la grande force du mouvement est précisément d'avoir su retourner ces symboles d'un pouvoir vertical pour les diriger contre lui. Le retournement permet de faire apparaître au grand jour les contradictions du pouvoir : on sait qu'un des motifs d'inculpation retenus contre l'activiste Julien Coupat était qu'il avait un gilet jaune dans sa voiture, ce qui de fait, est une obligation légale. En détournant l'usage du gilet jaune, le mouvement lui confère une symbolique extrêmement forte qui a largement été commentée par ceux qui se sont intéressés au mouvement. Le gilet jaune est en effet appelé également « gilet de haute-visibilité » et doit être porté aussi bien par un automobiliste qui sortirait de sa voiture que par les travailleurs amenés à intervenir sur la voie publique. Et c'est une des caractéristiques de ce mouvement que de ne pas dissocier l'automobiliste consommateur du salarié. Le gilet jaune est donc conçu pour rendre visible, en particulier dans la nuit, un individu en situation de danger potentiel. Le message implicite adressé aux puissants est donc clair : « Faites attention à moi et tenez compte de ma situation de précarité ». Ce qui rend effective cette visibilité est la présence sur le gilet de bandes réfléchissantes. Au-delà de la syllepse plaisante (une syllepse étant la figure de style qui consiste à utiliser un mot dans un double sens) qui permettrait de voir dans ces bandes réfléchissantes une version populaire des « groupes de réflexion », il convient d'observer que le gilet jaune n'est pas à lui-même la source de sa propre lumière. Il ne devient visible que lorsqu'il est éclairé par une source de lumière extérieure. Ici encore, la symbolique est forte et peut être prise au sens figuré : comme l'insurrection populaire de la Révolution française était traversée par les idées des Lumières qu'elle n'avait pas elle-même produites mais dont elle s'était emparé, le mouvement des gilets jaunes a porté des revendications et des idées qui préexistaient au mouvement : le RIC théorisé par Etienne Chouard, le municipalisme libertaire de Murray Bookchin, la tenue d'une assemblée constituante figurant dans le programme de Jean-Luc Mélenchon lors de la présidentielle de 2017... On constate que les sources de lumières, prises au sens métaphorique d'éclairages qui permettent à la réflexion collective de progresser, sont multiples. Cela n'est pas sans lien avec le mouvement de pensée précédemment cité, celui des Lumières, dont le pluriel permet d'établir une multiplicité de points de vue complémentaires qui doivent permettre de manière collective d'aboutir à une forme de vérité qui ne serait pas imposée d'en haut par le fait du prince mais co-construite, notamment, pour le mouvement des gilets jaunes, lors d'assemblées populaires telles que les assemblées des assemblées qui se sont tenues à Commercy et à Saint-Nazaire. En cela, le mouvement des gilets jaunes se veut le continuateur d'un mouvement amorcé avec la Révolution française. En témoignent la reprise de symboles associés à la République comme la Marseillaise ou la devise « liberté, égalité, fraternité » que les politiques agitent régulièrement comme des hochets en les vidant de leur substance.

Universalité et singularité du "gilet jaune" et du "rond-point"

  En choisissant comme symboles des éléments dont l'analyse grammaticale nous a révélé la standardisation, le mouvement s'inscrit dans une forme d'universalité et il n'est pas étonnant que le symbole du gilet jaune ait été repris dans d'autres pays. Mais cette universalité ne va pas sans une forme extrême d'individualisation : les gilets jaunes se sont en effet transformés en panneaux de revendication, donnant lieu à une éclosion de slogans qui n'avaient rien à envier à ceux que l'on a vu fleurir lors du mouvement de Mai 68. La même tendance a pu être notée, cette fois-ci au niveau du collectif, lors de l'occupation des ronds-points, chaque rond-point construisant de manière artisanale avec les moyens du bord, sa cabane et son ensemble d'infrastructures. Il y avait dans cet ensemble de réalisations qui ont émergé un peu partout en France quelque chose de quasiment tellurique et de profondément ancestral : on vivait dans la boue, se protégeant de la pluie dans une cabane, se réchauffant de façon collective autour du feu. C'est un autre des paradoxes de ce mouvement d'avoir su associer à la modernité des symboles retenus une forme d'archaïsme ancestral. À cette forme d'archaïsme est associée l'idée de sédentarité qui trouve ses racines dans la période du néolithique. C'est ce que traduit l'expression « occupation des ronds-points » et que l'on retrouve dans le chant de ralliement du mouvement qui commence par la phrase « on est là ». A l'extrême mobilité imposée par le gouvernement qui en a fait son étendard, le mouvement oppose l'immobilité, vécue comme une forme de résistance. Il est d'ailleurs intéressant de noter que le terme de « marcheur » qui désigne les partisans de la politique gouvernementale a comme équivalent dans la langue anglaise « walker », synonyme récemment consacré par deux séries mondialement suivies, Game of thrones et The walking dead, de « zombie ». Aux habitants de la terre, les gilets jaunes, s'opposerait donc une horde de barbares sans cesse en mouvement dont le but ultime serait de détruire tout sur leur passage. Comme chez Montaigne, comparant les Indiens du Nouveau monde avec la société européenne, les sauvages ne sont pas forcément ceux que l'on croit.

  Ces efforts de créativité qui caractérisent le mouvement des gilets jaunes ont quelque chose à voir avec une transfiguration de la laideur en beauté qu'a particulièrement mise en exergue François Ruffin dans son film,  J'veux du soleil. En cela le mouvement s'inscrit dans la filiation artistique du romantisme et de l'alliance théorisée par Victor Hugo et reprise notamment par Baudelaire de l'alliance du grotesque et du sublime. A ce sujet, je renverrai le lecteur qui souhaiterait poursuivre l'analyse et en savoir davantage à l'article que j'ai pu écrire sur ce blog à propos du film de Todd Phillips, Joker. On se souvient sans doute qu'un célèbre créateur de mode avait affirmé dans une campagne de prévention pour la sécurité routière, que le gilet jaune était « moche et n'allait avec rien ». En le hissant au rang de symbole universel, le mouvement donne donc ses lettres de noblesse à ce vêtement déconsidéré sur le plan esthétique. Forme de noblesse accordée également à ces non-lieux que sont généralement les endroits périphériques où ont été installés les ronds-points. Car la question esthétique est également une question politique. Selon une conception classique, celle de l'acceptation du pouvoir en place, ne peuvent être beaux que les réalités associées à la classe dominante. Le romantisme, en légitimant les classes populaires comme objets et sujets dignes d'un intérêt artistique, renverse la norme établie par les dominants à leur profit exclusif. Par cette légitimation, le mouvement romantique consacre le caractère singulier de la réalisation artistique. Victor Hugo affirme en effet dans la préface de Cromwell que si le beau n'a qu'un seul visage, le grotesque en revanche est multiple.

  Comment ne pas y voir un lien avec le mouvement des gilets jaunes ? À l'uniformisation d'une société standardisée, le mouvement oppose le caractère singulier de l'individu. L'irruption sur les plateaux de télévision d'une parole porteuse d'une réalité concrète vécue de manière individuelle et portée par des figures emblématiques est en effet une singularité de ce mouvement. Mais cette individualisation va de pair avec un caractère collectif parfaitement assumé. Comme nous le disions précédemment, le mouvement a une prétention universaliste. Le fait a été souligné par un certain nombre d'observateurs que le port du gilet jaune a permis de neutraliser les revendications particulières propres à tel ou tel groupe social particulier pour se centrer sur une revendication collective censée pouvoir être partagée par tous. À l'étonnement d'un certain nombre de commentateurs que « les banlieues » ne rejoignent pas le mouvement, des gilets jaunes ont répondu qu'un certain nombre d'habitants des banlieues participaient de fait au mouvement mais sans revendiquer leur particularisme au sein d'un mouvement qui excluait de fait tout communautarisme. Il n'existe au sein des gilets jaunes que deux échelles : l'individuel et le local d'un côté, et le national de l'autre. Le mouvement renoue donc avec une des interrogations fondamentales des mouvements de pensée du XIXème siècle : comment opérer l'articulation entre l'individuel et le collectif ? À cette interrogation, les gilets jaunes ont une réponse relativement simple en principe : il s'agit de renouer avec la définition du contrat social telle qu'elle a été théorisée par Rousseau au XVIIIème siècle. Le contrat social résulte d'une décision collective qui permet à une communauté d'instaurer des règles valant pour tous. Cette décision doit être prise après un débat contradictoire qui permet à plusieurs points de vue antagonistes de s'affronter et au terme duquel la majorité décide des règles à mettre en place. C'est d'ailleurs une des dimensions du rond-point que nous avons déjà effleurée en étudiant la sémiotique du point : il s'agit d'un lieu d'intersection où se retrouvent des gens qui viennent de divers horizons mais qui se retrouvent au même endroit pour débattre, le rond-point devenant l'équivalent de l'agora de la Grèce antique. C'est pourquoi le mouvement des gilets jaunes ne propose pas un projet de gouvernement, mais entend refonder les règles de la démocratie qui permettent à une communauté de se mettre d'accord sur un mode de vivre-ensemble qui n'est pas déterminé à l'avance. Au pouvoir de décision venu d'en-haut par des « sachants » qui s'impose de manière verticale et autoritaire et auquel il n'existerait aucune alternative, les gilets jaunes entendent substituer une décision collective acceptable par tous car fondée sur un mode de décision ayant reçu l'approbation de l'ensemble du corps social. Autrement dit, il ne s'agit rien de moins que de refonder la démocratie.

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