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Billet de blog 29 nov. 2022

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« Crise de l’École », crise climatique : et si on les mettait en parallèle ?

En scolarisant les enfants de tous les milieux sociaux, l’École s’est « démocratisée ». Mais elle n’a pas changé sa logique élitaire. Dans une large proportion, les enfants d’origine populaire y sont mis « en échec ». En imposant aux pays dominants un standard de vie prédateur et mortifère, le capitalisme a engendré la crise climatique. Quels parallèles entre ces deux crises de la domination ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Face au dérèglement climatique et aux menaces contre la biodiversité[1], liés aux activités humaines que pilotent des systèmes productifs prédateurs, on sait déjà que vont se multiplier des crises mortifères rendant la vie terrestre impossible à des populations entières, perturbant gravement l’ensemble des équilibres nécessaires à la survie des Terriens. Des régions entières et des zones fortement urbanisées sont ravagées par des incendies géants ou des inondations à répétition rendant problématique leur habitabilité. Des espèces invasives, introduites par les humains colonisateurs de nouveaux territoires, détruisent des écosystèmes assurant la biodiversité indispensable au vivant.

Un enjeu systémique, une urgence politique !

Face à ces dangers vitaux dont les conséquences spectaculaires font l’actualité tous les jours, l’impératif est clair (merci aux lanceurs d’alerte climatique !): il faut décarboner nos vies matérielles en les libérant de la dépendance aux énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon…) qui chargent l’atmosphère en dioxyde de carbone et contribuent au réchauffement létal. Cette décarbonation, de même que la régulation ou l’interdiction des produits et activités menaçant la biodiversité (merci aux lanceurs d’alerte écologique !), implique un changement radical de nos modes de production et de consommation.

Comment bifurquer au plus vite ? Comment bousculer les gigantesques intérêts des Etats et de leurs alliances géopolitiques, comme ceux des multinationales qui dominent les marchés mondiaux et sont à l’origine des problèmes à grande échelle ? Comment changer tous ensemble puisque nos sociétés sont prises dans une interdépendance généralisée, comme l’illustre l’impact de l’invasion russe en Ukraine sur la scène mondiale.

Prendre conscience de la nécessité vitale de la décarbonation de l’économie mondiale et de la régulation ou de l’interdiction des activités et produits biocides conduit à concevoir de nouvelles logiques en matière de réforme économique et une rupture (volontaire ou forcée) avec les stratégies, les imaginaires et les pratiques des pouvoirs en place, notamment s’ils ne prennent pas les choses en mains et sont principalement occupés à gérer le maintien le plus longtemps possible du futur « ancien système » jusqu’à son effondrement.

L’enjeu est complexe et redoutable car il est systémique et nécessite une prise de conscience collective de tous les Terriens (gouvernants et gouvernés) pour définir des solutions englobantes prenant en considération le sort de toutes les populations, y compris les plus exposées, en majorité les plus pauvres. Les populations des pays dominants devront adopter de nouveaux comportements de consommation, ce qui ne va pas de soi après des décennies où le capitalisme de marché a emprisonné les citoyens dans les filets d’une consommation aussi débridée qu’inégalitaire. Pour prendre un exemple emblématique, dans la ligne de mire de la décarbonation, on retrouve aussi bien les jets privés des plus riches (qui leur assurent des déplacements d’élite hyper privilégiée[2]) que les voitures individuelles des automobilistes (sur lesquelles reposent leurs transports du quotidien en l’absence de solutions collectives).

De ces deux traits de la crise climatique et écologique, sa systématicité et la vulnérabilité notamment des plus pauvres, on peut conclure qu’il est pertinent d’établir un parallèle avec la crise de l’École qui présente des caractéristiques comparables !

Les impasses de la « démocratisation »

Institution installée au cœur de nos sociétés, l’École possède une histoire multiséculaire qui lui vaut une réputation de robustesse ou d’inamovibilité que légitime sa mission « conservatrice » de transmission des connaissances entre les générations. Au cours des deux siècles précédents, la nécessité d’une « démocratisation » s’est faite jour, associée à l’avènement d’une justice sociale (l’égalité), à une élévation du « niveau général d’instruction » de la population (accès élargi à la « culture » et aux « savoirs », pour les besoins de l’économie notamment) et à une émancipation individuelle (liberté de pensée). Démocratiser l’École s’est imposé comme un impératif consubstantiel de l’avènement d’une république qui tournerait enfin le dos aux privilèges élitaires. Les savoirs sont des pouvoirs. Le « pouvoir du peuple » (démocratie !) implique donc l’accès et le partage des savoirs à tout un chacun.

Cet objectif de « démocratisation » s’est en fait concrétisé au milieu du XXe siècle par ce qu’on a appelé une « explosion scolaire », selon l’expression de Louis Cros, c’est-à-dire une simple massification de la scolarisation primaire et secondaire (croissance exponentielle des constructions d’écoles, puis de collèges et de lycées pour accueillir l’ensemble des générations d’âge scolaire, recrutement massif d’enseignants, de cadres administratifs et d’autres professionnels pour faire fonctionner les nouveaux établissements, etc.). Mais cette massification n’a jamais été capable d’embarquer tous les élèves en dépit d’une multiplication des filières faisant fallacieusement croire qu'il s'agissait de trouver une place pour chacun, alors que cette fracturation de fait des voies d’accès aux savoirs éloignait la possibilité d’une « culture commune » et préservait le séparatisme entre les classes sociales dans l’accès aux savoirs et aux pouvoirs.

« L’échec scolaire » récurrent de cohortes importantes d’élèves,  le « décrochage » massif et les sorties « sans diplôme » dès avant le lycée, les « écarts de performance » entre élèves suivant l’origine sociale et résidentielle, les orientations imposées et subies à la fin du collège, la multiplication de voies de relégation et de filières étanches garantissant un strict maintien des hiérarchies élitistes traditionnelles, la constitution de ghettos scolaires stigmatisés dans les villes ou les campagnes… tous ces traits du système scolaire français, bien documentés par les travaux de recherche en sciences sociales, sont les signes de l’incapacité des formes scolaires héritées des siècles passés à mettre en œuvre une politique démocratique des savoirs, partagés par tous et dégagés des diverses censures par omission et exclusions volontaires qui caractérisent la culture scolaire héritée (voir la seconde partie de ce billet Pour un droit d’accès aux savoirs pour tous, sans privilèges ni ostracismes ! | Le Club (mediapart.fr)).

S’il y a crise de la massification scolaire, c’est qu’existe un fossé entre les débats habituels sur la réforme scolaire (qui mobilisent l’opinion et les professionnels depuis des décennies autour d’instructions ministérielles éphémères) et l’enjeu sociétal fondamental qu’est l’accès, garanti à tous, aux savoirs essentiels caractérisant une citoyenneté contemporaine. Ce fossé entre les principes de « démocratisation » proclamés et la réalité de pans entiers du système scolaire semble ne jamais pouvoir être comblé en dépit des nombreux « dispositifs » institutionnels imaginés au nom de « l’éducation prioritaire » ou de la « discrimination positive », sans cesse réinventés, rebaptisés, reformatés (ZEP, RAR/ECLAIR, REP, REP+…). Beaucoup d’acteurs de l’École (professeurs, parents et élèves) ont de plus en plus conscience de cette impasse, vécue comme une impuissance et comme une injustice[3], sans toutefois identifier ses causes au cœur même de l’imaginaire éducatif dominant.

Question majeure : est-ce que l’École publique, pilotée et financée par l’Etat d’une république démocratique, peut avoir comme résultat effectif la distillation des savoirs aux élèves en fonction de critères socialement discriminatoires ? Par le biais de procédures administratives d’orientation en fin de troisième, est-il acceptable qu’elle se donne le pouvoir de réserver certains savoirs à une élite et de cantonner la « masse » à des apprentissages tournés vers l’entrée rapide dans la vie professionnelle à des niveaux inférieurs ou subalternes.

La crise de la massification scolaire en France est donc un défi démocratique.

Oser un regard neuf et d’actualité sur ce qui doit changer

Comme pour le climat et la biodiversité, il est temps d’oser les constats qui s’imposent, d’en étudier les causes et d’entrer en réflexion sur la « réforme » de l’École avec un regard neuf ! Les déclinistes de diverses tendances reprochent aux enseignants un manque d’efficacité dans la transmission scolaire aujourd’hui. Les déclinistes « anciens » sont nostalgiques d’un système du passé, d’avant la démocratisation, présenté comme un modèle d’excellence. Ils prônent depuis des décennies un retour mythique aux programmes et aux bonnes vieilles méthodes d’autrefois[4]. Les déclinistes « modernes » déplorent les mauvais résultats aux évaluations internationales et sont porteurs au sommet du système technocratique d’une grande promesse d’efficacité scientiste aux accents neuro-éducatifs et digitalisés[5]. Leur attention est focalisée sur les méthodes d’enseignement et des questions d’ordre pédagogique ou didactique. Le contenu de la fameuse transmission, c’est-à-dire le choix des savoirs à enseigner, reste dans un angle mort.

Il nous apparaît au contraire que c’est la définition même des savoirs à enseigner et de leur rôle dans la compétition et la stratification sociales qui doit figurer au cœur de la réforme de l’École. De même qu’il faut décarboner l’économie et interdire les biocides qui agissent à grande échelle, de même il faut radicalement rompre avec la définition et les pratiques élitaires des savoirs scolaires, et, grâce à une nouvelle politique des savoirs à définir collectivement, démocratiser l’École.

Ne pas oser le faire serait prendre le risque de renforcer les tendances oligarchiques, réactionnaires, nationalistes au cœur des démocraties européennes, voire de favoriser leur basculement progressif vers des régimes illibéraux ou totalitaires, ouvertement révisionnistes, négationnistes, racistes, homophobes, chauvins et bellicistes. Pour les partis d’extrême-droite, l’éducation en général et l’École en particulier sont un champ d’intervention privilégié qui sert de vecteur de propagande pour préparer les esprits aux mesures réactionnaires inscrites à leur agenda politique (interdiction de l’avortement, discriminations ethniques, guerre anti-migrants, atteintes au pluralisme, censures de contenus scolaires et culturels jugés contraires aux « valeurs de la République »[6], imposition d’une vision officielle, chauvine, calotine et xénophobe, de « l’identité nationale », etc.). L’actualité en donne suffisamment d’exemples préoccupants partout dans le monde, à commencer par l’Europe (Hongrie, Pologne, Suède, Italie…) et les Etats-Unis, pour que la réflexion à mener sur la crise de notre École ne perde pas de vue ces évolutions vers un autoritarisme liberticide ou un fascisme qui ne dit pas son nom !

Le niveau de globalité et de complexité des problèmes à résoudre (qui impactent les imaginaires, les références dominantes, la redéfinition de la culture scolaire légitime, les systèmes d’organisation à tous les niveaux et les pratiques quotidiennes) est un défi de pensée, de mobilisation et d’action tout à fait comparable à ceux du défi climatique[7].

Dans notre pays, ces questions dépassent à l’évidence les limites de l’action ministérielle ou gouvernementale dans le contexte d’une Ve République en crise démocratique avérée, comme nous le constatons dans la situation post-électorale actuelle, marquée par un entrisme de l’extrême-droite au cœur du pouvoir d’Etat. Il est urgent que l’alerte et l’appel à réflexion soient portés vers l’opinion, y compris des premiers intéressés, les jeunes, afin que enseignants et professionnels de l’École, parents, élèves, décideurs et politiques progressistes puissent s’en emparer et devenir les concepteurs et les acteurs de la prochaine étape d’une vraie démocratisation scolaire.

Lire la seconde partie ici Pour un droit d’accès aux savoirs pour tous, sans privilèges ni ostracismes ! | Le Club (mediapart.fr)

[1] Voir l’article Quelle est la pire des menaces qui pèse sur la biodiversité ? (theconversation.com)

[2] « Mon jet à moi » par les Goguettes : https://www.youtube.com/watch?v=uHGqQaQwMJw

[3] Voir notre article Quels savoirs pour une école juste ? - AOC media

[4] Voir l’ouvrage décapant de Claude Lelièvre, L’École républicaine ou l’histoire manipulée : une dérive réactionnaire, Le Bord de l’eau, 2022.

[5] Voir mes analyses dans Vers une nouvelle guerre scolaire : quand les technocrates et les neuroscientifiques mettent la main sur l’Éducation nationale, La Découverte, 2019.

[6] Sur l’exploitation réactionnaire des « valeurs de la République », propulsée notamment par Jean-Michel Blanquer à la fin de son ministériat, lire l’ouvrage essentiel de Jean-Fabien Spitz, La République ? Quelles valeurs ? Essai sur un nouvel intégrisme politique, Galimard, 2022.

[7] Voir notre ouvrage: Philippe Champy et Roger-François Gauthier, Contre l’École injuste !, ESF, 2022, 94 p. Et les travaux en cours (dont l’ouvrage est issu) du Collectif d’interpellation du curriculum (CICUR) présentés sur son blog : https://curriculum.hypotheses.org.

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