Il n'est pas rare que les savoirs des sciences sociales soient engagés dans les controverses publiques en général et sur Mediapart en particulier. En ce début d'année, il est peut-être opportun de commencer à éclaircir le problème classique des rapports entre le savant et le politique, à distance de l'attente magique de « l'intellectuel providentiel » et des facilités de l'anti-intellectualisme....
Le problème des rapports entre le savant et le politique est particulièrement associé dans la tradition sociologique au nom d'un des principaux fondateurs de la sociologie allemande, Max Weber (1864-1920), tant à cause de son traitement épistémologique du thème de « la neutralité axiologique » (« Wertfreiheit », souvent entendu comme une neutralité du point de vue des jugements de valeur, et qu'Isabelle Kalinowski a récemment préféré traduire par « non-imposition des valeurs ») [1] que de la réunion sous le titre Le savant et le politique de deux conférences de Weber (« Lé métier et la vocation de savant » de 1917 et « Le métier et la vocation d'homme politique » de 1919) [2].
Trois débats récents sur Mediapart ont réorienté le regard sur ce problème :
- un billet de Geoffroy de Lagasnerie critiquant un discours de 2004 du président d'alors de l'American Sociological Association, Michael Burawoy, autour de la notion de « sociologie publique » : « La sociologie publique, une ruse de la raison académique. Contre Michael Burawoy », 1er décembre 2011, Mediapart [3] ;
- ma critique des pentes essentialistes et chauvines d'une récente intervention publique du démographe Emmanuel Todd : « Métissage cosmopolite contre chauvinisme : Todd et Enthoven outrepassés par Chamoiseau le visionnaire», Mediapart, 21 décembre 2011) ;
- un billet de Marc Tertre réinterrogeant « la neutralité axiologique » dans l'ensemble des sciences et pas seulement les science sociales : « La science de A comme autonomie à Z comme zététique : N comme Neutralité », Mediapart, 26 décembre 2011 (voir aussi « La science de A comme autonomie à Z comme zététique : A comme "Autonomie des sciences" », Mediapart, 1er février 2011).
Mon propre point de vue mettra de côté la question des rapports entre les sciences sociales et les autres sciences, en me concentrant sur ce que je connais le mieux par mon activité professionnelle d'enseignant-chercheur en science politique : les sciences sociales.
La polémique peut avoir de bons côtés en contribuant à dessiller les yeux bloqués par trop d'évidences. Mais elle a des limites, en enfermant souvent les discussions dans des polarisations manichéennes et en empêchant, ce faisant, de clarifier les complications des problèmes. Je délaisserai donc ici l'exercice polémique pour m'engager dans un exercice épistémologique (l'épistémologie étant schématiquement la théorie de la connaissance, ou encore l'espace de réflexion afin d'éclaircir les domaines respectifs, les objets, les méthodes, les présupposés et les impensés, les rapports à la vérité des sciences comme leurs relations) plus distancié. Cet exercice épistémologique s'adossera à une éthique de « l'artisan intellectuel » défendue dans son beau livre L'imagination sociologique par le sociologue américain Charles Wright Mills (1917-1962) [4], supposant un équilibre instable entre autonomie scientifique et engagements militants.
Pour suivre ce cheminement épistémologique, je renvoie à un article de sociologie disponible sur internet (il suffit de cliquer sur le titre de l'article) [précision apportée le 3 janvier 2012 à 18h20 : le coeur du billet se trouve à l'extérieur du billet dans le texte suivant publié dans la revue SociologieS en juillet 2011, c'est là que vous trouverez des arguments susceptibles d'éclairer le débat savant/politique et distanciation/engagement; c'est initialement une conférence destinée à des étudiants en doctorat de sociologie, qui pourra paraître un peu longue au lecteur de Mediapart, mais qui ne me semble pas poser de gros problèmes de compréhension pour les non-spécialistes]
Une première version de ce texte a été présentée le 24 juin 2010 comme conférence plénière dans le cadre de l'Université d'été 2010 en sociologie, organisée par le Programme doctoralromand en sociologie, la Faculté des sciences sociales et politiques de l'Université de Lausanne et le Réseau international des écoles doctorales en sociologie/sciences sociales de l'AISLF(Association Internationale des Sociologues de Langue Française) et de l'AUF(Agence Universitaire de la Francophonie).
Plan de l'article :
Introduction
Reproblématiser la question de « la neutralité axiologique » : Weber autrement
Prétentions et incohérences épistémologiques de Nathalie Heinich
Retour sur Weber et ses complications
Vers une voie plus dialectique
Engagement et distanciation : ressources chez Merleau-Ponty et Elias
Ressources philosophiques de Merleau-Ponty
Ressources sociologiques d'Elias
Quelques propositions épistémologiques synthétiques
En guise de conclusion
Résumé de l'article :
L'article s'efforce de reproblématiser de manière équilibrée la question épistémologique du rapport entre le savant et le politique, en trois étapes. Tout d'abord, il revient sur les complications weberiennes concernant « la neutralité axiologique », en ce qu'elles sont éloignées du neutralisme unilatéral défendu par Nathalie Heinich. Ensuite, il va puiser dans des ressources philosophiques chez Maurice Merleau-Ponty et dans des ressources sociologiques chez Norbert Elias afin de traiter de manière nuancée les relations distanciation/engagement dans la perspective d'une distanciation compréhensive. Enfin, il termine par quatre propositions épistémologiques synthétiques valorisant une autonomie de l'activité scientifique émancipée du scientisme.
* Voir aussi en complément, dans une veine épistémologique similaire, mais en s'arrêtant sur des exemples concrets pris dans mon parcours biographique scientifique/militant (aussi disponible sur internet en cliquant sur le titre de l'article) :
Notes :
[1] Voir Max Weber, « Essai sur le sens de la "neutralité axiologique" dans les sciences sociologiques et économiques » (1ère éd. : 1917), dans Essais sur la théorie de la science, traduction française de Julien Freund, Paris, Plon, 1965 ; et, pour la nouvelle traduction de « Wertfreiheit », Isabelle Kalinowski, « Leçons wébériennes sur la science & la propagande », dans Weber Max, La science, profession & vocation, Marseille, Agone, 2005.
[2] Max Weber, Le savant et le politique, introduction de Raymond Aron, traduction française de Julien Freund, Paris, Plon/10-18, 1963.
[3] Sur le contexte du débat de la sociologie américaine sur la notion de « sociologie publique », voir Étienne Ollion, « (Que) Faire de la sociologie publique? », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 2009/1, n°176-177.
[4] Charles Wright Mills, L'imagination sociologique (1ère éd. : 1959), Paris, La Découverte/poche, 2006.