On the (rail)road again: je lutte des classes avec les cheminots

La grève des cheminots débutant ce 3 avril révèle un enjeu civilisationnel : le développement d’individualités solidaires contre la concurrence néolibérale. D'où l’importance d’une cagnotte de solidarité. Avec en bonus : les images de la cinéaste Dominique Cabrera sur le mouvement social de l'hiver 1995 et de la country traditionnelle à la Mark Knopfler !

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Une tribune parue dans Libération à la veille de la grève du 22 mars 2018, un entretien publié dans L’Humanité à sa suite et la mise en place d’une cagnotte de solidarité financière sur internet depuis le 23 mars : encore plus d’actualité avec les débuts de la grève des cheminots ce 3 avril 2018 !

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Une cagnotte de solidarité pour les cheminots grévistes sur internet

* Un appel d’intellectuels et de personnalités : Mediapart, 23 mars 2018, https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/230318/une-cagnotte-pour-les-cheminots-grevistes

* Un lien internet pour la solidarité financière : https://www.leetchi.com/fr/Cagnotte/31978353/a8a95db7

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«On the railways again», l’avenir cheminot de l’émancipation

Par Philippe Corcuff

 

Notting Hillbillies - Railroad Worksong © Vin Zago

Mark Knopfler and The Notting Hillbillies : “Railroad Worksong” (chant traditionnel américain), tiré de l’album Missing…Presumed having a Good Time (1990)

 

La solidarité avec la grève appelée par l’intersyndicale de la SNCF à partir du 3 avril doit être exemplaire à l’image d’une certaine exemplarité cheminote. Le milieu cheminot ne constitue pas une nouveauté pour moi (1). Ce n’est cependant qu’aujourd’hui, à un moment où l’on cherche justement à la macroniser, que je me rends compte que la forme de vie cheminote contient des germes civilisationnels alternatifs à la loi de la compétition marchande. Pas une alternative au sens du vieux collectivisme, mais de plain-pied avec les contradictions des sociétés individualistes et capitalistes contemporaines. Non pas un «tout collectif» prétendant revenir sur le profond mouvement historique d’individualisation, mais un individualisme associatif, solidaire, écologiste et ouvert sur le monde prenant le relais de l’individualisme concurrentiel au service de quelques privilégiés, en voie d’épuisement sous le poids de ses dégâts sociaux, humains, écologiques et même spirituels.

Pour le philosophe Walter Benjamin, dans ses thèses Sur le concept d’histoire (1940), le passé n’apparaît pas comme un poids mort empêchant nécessairement le neuf d’accoucher, mais il constitue un enjeu de luttes entre conservateurs et éclaireurs d’avenir. «La tradition des opprimés» recèle des ressources pour nous aider à inventer un futur hérétique. Le ringard, c’est Emmanuel Macron avec sa tête de golden boy ravi, tout droit sorti des années 80.

Cependant, les mouvements sociaux critiques, fréquemment arc-boutés sur une position trop exclusivement défensive, risquent de passer à côté d’un télescopage inédit entre le meilleur de la tradition et les promesses émancipatrices de la modernité. Or, l’histoire cheminote peut justement nous inviter à prendre un autre chemin, conjuguant résistances à court terme et horizon émancipateur, fortes individualités et coopération, droits sociaux et service public, insertions locales et goût des communications internationales, protections sociales et esprit d’aventure, attaches dans la nature et innovations technologiques.

Les «chemineaux», ce sont, à la fin du XIXe siècle, les ouvriers itinérants qui construisent les lignes de chemins de fer. L’expression est souvent péjorative, ne serait-ce qu’à cause de sa proximité avec les «chemineaux» entendus comme des vagabonds errant sur les chemins. Le «chemineau» se présente donc comme une individualité circulante. Le passage de «chemineau» à «cheminot» est entériné comme dénomination positive avec la création de la Fédération nationale des travailleurs des chemins de fer CGT en janvier 1917, son organe s’intitulant La Tribune des cheminots.

L’univers cheminot est constitué d’une diversité de métiers : agents de conduite, aiguilleurs, agents des voies et des gares, ouvriers d’ateliers, contrôleurs, guichetiers, etc. Des métiers valorisant souvent l’autonomie individuelle sise sur des compétences et une fierté professionnelles. Une autonomie supposant la coopération au sein du réseau pour garantir la sécurité et la ponctualité propres à une mission de service public, mais de plus en plus mises à mal par les logiques commerciales. Cette individualisation professionnelle coopérante est particulièrement à l’œuvre parmi le groupe moteur dans l’imaginaire cheminot, celui qui peut paralyser la SNCF par sa grève : les agents de conduite. On se souvient de la figure de  Jacques Lantier dans La Bête humaine d’Émile Zola (1890), incarné par Jean Gabin dans le film de Jean Renoir (1938). La coopération se prolonge dans la vie hors travail par la floraison d’une vie associative spécifiquement cheminote. Et le réseau ferré ouvre les coopérations possibles et souhaitables au monde entier.

Ces métiers ont d’abord puisé dans un terreau rural – et il existe toujours des cheminots paysans chers au romancier cheminot bourguignon Henri Vincenot (1912-1985) - pour ensuite s’élargir à un monde urbain plus scolarisé. Ce rapport initial à la nature pourrait trouver une nouvelle jeunesse dans le combat écologiste actuel contre le réchauffement climatique si la dérégulation néolibérale ne privilégiait pas le transport routier.

Les métiers cheminots sont réunis par un statut commun dès 1920, à la fois pour le réseau de l’État et les compagnies privées. L’âge de la retraite – un agent de conduite peut prendre sa retraite encore aujourd’hui à partir de 50 ans et les autres à partir de 55 ans – en constitue un emblème particulièrement vilipendé par les néolibéraux. Pourtant, il y a là une piste d’avenir pour une société où le jeu de l’augmentation de la productivité du travail et de l’amélioration des droits sociaux pourrait permettre à chacun d’ouvrir une nouvelle phase de sa vie, après celle du travail contraint, en explorant de nouveaux terrains de la construction de soi.

 

Nadia et les hippopotames - Bande annonce FR © _Caprice_

Bande annonce de Nadia et les hippopotames de Dominique Cabrera (1999) : le mouvement social de l’hiver 1995 au cinéma

 

Á une telle alliance de l’autonomie personnelle, de la justice sociale, du service public et de l’écologie, élargie à tous sous la bannière du XXIe siècle, la prétendue «équité» néolibérale oppose un moins disant social ou comment déshabiller Pierre sous prétexte d’un peu moins déshabiller Paul.

Les courants de la gauche qui ne se sont pas noyés dans le marché ont déjà loupé le rendez-vous du combat des intermittents du spectacle, avec son utopie réaliste d’une polyvalence créatrice des individualités sous protection sociale. Puis, ayant oublié l’exigence de repenser l’émancipation, ils ont laissé les mauvaises herbes des aigreurs déploratives et des concurrences victimaires envahir leurs allées. Sauront-ils, malgré tout, saisir l’occasion cheminote en contribuant à faire surgir un 1995 aux saveurs de Mai 68 plutôt qu’un baroud d’honneur sans lendemain ? Un Gabin au sourire juvénile de Dany le Rouge et Noir aux commandes du train spatial de demain ? «Soyons réalistes, demandons l’impossible» !

Note :

(1) J’ai soutenu une thèse de sociologie sur le syndicalisme cheminot en 1991. J’ai été un des animateurs de la pétition de soutien aux grévistes au cours de l’hiver 1995, dite «pétition Bourdieu» (voir J. Duval, C. Gaubert, F. Lebaron, D. Marchetti et F. Pavis, Le « décembre des intellectuels français, Raisons d’agir, 1998) et coscénariste du film Nadia et les hippopotames  de Dominique Cabrera (sélection Un certain regard, Festival de Cannes 1999), se déroulant parmi les cheminots grévistes de 1995.

* Tribune parue dans Libération daté du 21 mars 2018, http://www.liberation.fr/debats/2018/03/20/on-the-railways-again-l-avenir-cheminot-de-l-emancipation_1637626

 

Nadia et les hippopotames © Dominique Cabrera

Extrait de Nadia et les hippopotames de Dominique Cabrera (1999), avec Marilyne Canto et Olivier Gourmet

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Aujourd’hui, c’est «Je lutte des classes » avec les cheminots

Entretien

 

Pourquoi, selon vous, l’exigence des services publics est-elle au cœur aujourd’hui de la convergence des luttes sociales ?

Philippe Corcuff Les services publics associent la valorisation de biens communs (comme le transport ou les conditions écologiques de l’humanité) et la solidarité (entre catégories sociales, entre générations, entre sexes, entre territoires, etc.).  Ils incarnent le sens noble de la politique défendu par la philosophe Hannah Arendt dans un livre inachevé rédigé entre 1950 et 1959, Qu’est-ce que la politique ? : « La politique traite de la communauté et de la réciprocité d’êtres différents. » Or, dans le sillage de la dérégulation néolibérale du capitalisme, la politique s’est progressivement dégradée pour ne devenir principalement qu’une compétition d’intérêts politiciens concurrents autour de la primauté accordée à la plus grande « rentabilité » des logiques privées. Dans ce cadre, la solidarité a été remplacée par un individualisme de la compétition censé récompenser « les meilleurs ». Emmanuel Macron cristallise cette évolution, qui était encore freinée avant lui par l’opposition historique entre la gauche et la droite, avec simplement un relookage marketing jeuniste.

 

Vous pensez même que « quelque chose comme l’avenir de nos sociétés » se joue dans ce mouvement social ?

Philippe Corcuff Le combat contre la privatisation néolibérale de la société et pour les services publics se présente à la fois comme un combat de classe, une lutte de ceux qui sont spoliés des principales ressources économiques, culturelles et politiques, et comme un combat pour l’humanité. Qu’il s’agisse de la préservation de la planète ou de la dignité de chaque être humain écrasée par la domination de la valeur marchande. Le caractère précieux de cette dignité oriente notre regard sur le fait, parfois oublié dans les rhétoriques trop exclusivement collectivistes à gauche, que l’émancipation visée est indissociablement individuelle et collective. Face au capitalisme néolibéral, il ne s’agit pas d’entonner l’antienne conservatrice du « c’était mieux avant », mais de prendre la mesure de l’individualisation de nos sociétés et de penser ensemble individualités et solidarité, dans la perspective esquissée par Arendt. Le collectif de graphistes « Ne pas plier » a eu une idée de génie lors du mouvement des retraites de 2010 avec son « Je lutte des classes ». Les individualités coopérantes et solidaires qui composent la société cheminote constituent un point d’appui en ce sens. L’avenir n’est pas aux recettes usées du néolibéralisme, ni à une résistance nostalgique, mais à une résistance porteuse d’avenirs alternatifs.

 

Nadia et les hippopotames 2 © Dominique Cabrera

Extrait de Nadia et les hippopotames de Dominique Cabrera (1999), avec Ariane Ascaride, Marilyne Canto, Philippe Fretun, Thierry Frémont et des cheminots grévistes de 1995

 

Vous êtes signataire de l’appel « Ce projet de loi sans légitimité démocratique est un danger mortel pour la cohésion territoriale », lancé à l’initiative d’Attac et de la Fondation Copernic (1). Quel sens, dans cette perspective, revêt le soutien d’intellectuels à la lutte des cheminots et des catégories sociales qui se mobilisent ?

Philippe Corcuff La pensée critique est aussi un bien commun potentiellement menacé dans la dégradation des conditions matérielles du service public de l’enseignement supérieur et de la recherche, comme par un certain conformisme ambiant. Et cette pensée critique a vocation, dans l’horizon ouvert par les Lumières du XVIIIe siècle, à être mise à disposition de chacun. Par ailleurs, le gouvernement prétend donner un monopole de l’intelligence aux lieux communs technocratiques et néolibéraux. Il est de notre devoir d’intellectuels professionnels de rappeler la primauté d’une intelligence critique pluraliste sur les préjugés.

 

* Entretien réalisé par Pierre Chaillan, publié dans L’Humanité, 23-25 mars 2018, https://humanite.fr/philippe-corcuff-aujourdhui-cest-je-lutte-des-classes-avec-les-cheminots-652559

 

Note :

(1) "Une réforme de la SNCF qui n'a aucune légitimité démocratique", Mediapart, 21mars 2018, https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/210318/une-reforme-de-la-sncf-qui-na-aucune-legitimite-democratique : un appel à l’initiative d’ATTAC et de la Fondation Copernic de plus de 160 intellectuels

 

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