Pierre Bourdieu et les conspirationnismes : roc et failles

Que dire des oppositions ou, à l’inverse, des affinités entre les écrits de Bourdieu et les conspirationnismes ? On trouvera ici quelques éléments de réponse à des questions posées par le site Conspiracy Watch (Observatoire du conspirationnisme et des théories du complot).

Que dire des oppositions ou, à l’inverse, des affinités entre les écrits de Bourdieu et les conspirationnismes ? On trouvera ici quelques éléments de réponse à des questions posées par le site Conspiracy Watch (Observatoire du conspirationnisme et des théories du complot).

 

Ce site anti-conspirationniste a fourni ses propres réflexions sur la question : "Pierre Bourdieu et le «gouvernement mondial invisible»", 3 juillet 2009 (à partir des réponses de la sociologue Nathalie Heinich et des miennes). Je mets ici à disposition mon court texte.

 

 

Le roc anti-conspirationniste de la sociologie de Bourdieu

 

On doit tout d’abord noter que la sociologie de Pierre Bourdieu fournit des instruments précieux (sur le plan théorique – avec les concepts d’habitus, champs ou violence symbolique -, épistémologique – dans la mise en cause des « philosophies du sujet » intentionnalistes -, méthodologique – dans le croisement des techniques d’enquête quantitatives et qualitatives - et empirique – la variété des matériaux d’enquête sur des terrains variés sur plus de quarante ans, ce qui correspond à des milliers de pages) contre l’intentionnalisme et le simplisme des schémas conspirationnistes. C’est ce que j’ai déjà mis en évidence dans une série de textes, qui distinguent nettement le regard sociologique de Bourdieu de la critique manichéenne des médias portée par Noam Chomsky ou Serge Halimi [1]. Il me semble que c’est le roc dont on doit partir, afin de ne pas faire de l’accessoire (quelques très rares formules à tonalité conspirationniste) le principal à la manière d’une figure stéréotypée assez répandue dans les approches journalistiques contemporaines de la réalité : le petit détail qui attire l’œil deviendrait le cœur du problème et finirait par invalider l’ensemble qu’on ne connaît d’ailleurs pas. On aurait là, dans un paradoxe qui n’est pas isolé dans les critiques ordinaires du conspirationnisme [2], un emprunt des anti-conspirationnistes aux schémas conspirationnistes : le goût du sulfureux étant susceptible d’emporter une part de la logique de l’argumentation rationnelle dans une généralisation hâtive et abusive.

 

Dans un livre fort utile contre les séductions des schémas conspirationnistes dans les outillages mentaux des gauches critiques, le sociologue Marc Jacquemain et le philosophe Jérôme Jamin [3] confondent, sur ce plan, deux choses à mon avis chez Bourdieu, sous la catégorie trop large de "théories de la manipulation" : 1) la manipulation intentionnelle de la vie socio-historique par quelques puissants dans l’ombre (les conspirationnismes proprement dits), et 2) les effets non-conscients d’"aliénation" (pour reprendre une notion marxienne) ou d’incorporation des logiques dominantes, tant par les dominés que par les dominants ("les dominants sont dominés par leur propre domination", répétait souvent Bourdieu), de structures sociales impersonnelles ; ce que Bourdieu appelait aussi "l’orchestration sans chef d’orchestre". Chez Bourdieu, il y aurait donc une "orchestration" objective débarrassée du primat conspirationniste de l’intentionnalité d’une élite. Cette mise en cohérence objective du monde social apparaît toutefois hésitante et contradictoire dans l’œuvre sociologique de Bourdieu : certes 1) la notion d’habitus est souvent chez lui un instrument de mise en cohérence objective du monde social dans la subjectivité non-consciente des individus, ce qui pousse à un certain ‘systémisme objectiviste’ (à distinguer nettement, contrairement à Jacquemain et Jamin, du ‘systémisme intentionnaliste’ des conspirationnismes) ; mais 2) avec la théorie d’une pluralité de champs sociaux autonomes et d’une pluralité de dominations spécifiques non intégrés, Bourdieu ouvre contradictoirement la piste de ce que j’ai appelé un "global pluriel", permettant de penser globalement sans intégration systémique ; et 3) si on distingue, avec Bourdieu, habitus de classe et habitus individuels, ces derniers nous permettent de traiter des singularités individuelles non intégrées dans un grand tout systémique. Ces pistes et contradictions de la sociologie de Bourdieu sont aujourd’hui un des points de départ pour penser, avec Bourdieu et contre Bourdieu, de nouvelles approches critiques en sciences sociales, tenant compte de la pluralité des logiques sociales (avec leurs spécificités et leurs contradictions non nécessairement intégrées systémiquement) comme des compétences des individus (appelant à se passer de la médiation d’une théorie de l’aliénation généralisée et totale) [4].

 

Á propos des très rares formulations à tonalité conspirationniste chez Bourdieu

 

Le site Conspiracy Watch a relevé quelques très rares formulations à tonalité conspirationniste dans des écrits politiques (et non pas proprement sociologiques) de Bourdieu. Il s’agit de passages des textes à tonalité militante réunis dans Contre-feux 2 – Pour un mouvement social européen [5] :

 

- "des leurres bien faits pour détourner des lieux du gouvernement invisible des puissants" (préface, 2000, p. 10)

 

- "de textes qui, produits dans le plus grand secret, délibérément obscurs et édictant des mesures à «effet retard», pareilles à des virus informatiques détruisant les systèmes de défense juridiques, préparent l’avènement d’une sorte de gouvernement mondial invisible au service des puissances économiques dominantes" ("Contre la politique de dépolitisation", non daté, p.69)

 

- "les instances du gouvernement mondial invisible" (ibid., p. 72)

 

- "un véritable gouvernement mondial invisible, inaperçu et inconnu en tout cas du plus grand nombre, dont le pouvoir s’exerce sur les gouvernements nationaux eux-mêmes. Cette sorte de Big Brother, qui s’est doté de fichiers interconnectés sur toutes les institutions économiques et culturelles, est déjà là, agissant, efficient, décidant de ce que nous pourrons manger ou ne pas manger, lire ou ne pas lire, voir ou ne pas voir à la télévision ou au cinéma, et ainsi de suite" ("La culture est en danger", septembre 2000, pp. 88-89)

 

- "Á travers le pouvoir presque absolu qu’ils détiennent sur les grands groupes de communication, c’est-à-dire l’ensemble des instruments de production et de diffusion des biens culturels, les nouveaux maîtres du monde tendent à concentrer tous les pouvoirs, économiques, culturels et symboliques qui, dans la plupart des sociétés, étaient restés distincts, voire opposés, et ils sont ainsi en mesure d’imposer très largement une vision du monde conforme à leurs intérêts." (ibid., p.89)

 

Il faut rappeler, une fois de plus, pour que le nez dans le guidon de ces citations ne nous donne pas une vue trop déformée de l’œuvre de Bourdieu, que ces quelques lignes sont exceptionnelles par rapport à une trentaine de livres et des milliers de pages. Leurs tonalités intentionnalistes et conspirationnistes, comme le constat proposé d’une fusion de "tous les pouvoirs", n’en sont pas moins manifestes et en contradiction avec les apports principaux de la sociologie de Bourdieu lui-même. Les convergences publiquement manifestées à la fin de sa vie avec les analyses de médias de Noam Chomsky ou de Serge Halimi, avec leurs tonalités conspirationnistes, pourraient aussi constituer des traces d’une même tentation assez localisée (dernière période davantage publiquement engagée de sa vie et dans des interventions plus proches du pôle militant que du pôle sociologique). Comment en rendre compte, sans pour autant surestimer le phénomène ? Quelques éclairages possibles :

 

- Bourdieu s’y efforce de pointer une "orchestration sans chefs d’orchestre" dans la contre-révolution néolibérale des années 1980-1990, mais s’adressant à des publics plus larges, non nécessairement dotés d’une culture sociologique minimale, il est conduit à simplifier, à trouver des images plus parlantes (comme "gouvernement mondial invisible", "Big Brother" ou "les nouveaux maîtres du monde"), qui tirent alors vers l’intentionnalisme et le "chef d’orchestre" pourtant sociologiquement récusé.

 

- Dans ces formulations, on peut relever une première médiation discursive et cognitive entre ‘systémisme objectiviste’ (qui constitue une des tendances de Bourdieu-sociologue) et ‘systémisme intentionnaliste’ (des conspirationnistes) : le thème de "l’orchestration" ; dans les deux cas ce n’est pas la même "orchestration" (objective pour l’un et volontaire pour l’autre), mais une sorte de glissement sémantique s’effectue entre elles dans ces quelques passages.

 

- On peut pointer une seconde médiation discursive et cognitive entre ‘systémisme objectiviste’ et ‘systémisme intentionnaliste’ dans ces passages : le thème du "caché" ; pour le premier plan sociologique, c’est le "caché" objectif, au travers des mécanismes impersonnels des champs et de l’inconscient social des habitus, et pour le second plan, c’est le "caché" de la manipulation volontaire ; là aussi il y a une sorte de glissement sémantique qui s’effectue entre les deux.

 

- La sociologie de Bourdieu nous fournit elle-même une hypothèse en nous invitant à réinsérer ces formulations dans leurs conditions socio-historiques d’énonciation. Ainsi, analogiquement, on pourrait relier notre problème à ce que Bourdieu écrit sur la contradiction objectivisme/subjectivisme dans les marxismes : "Dans la tradition marxiste, il y a une lutte permanente entre une tendance objectiviste qui cherche les classes dans la réalité (d’où l’éternel problème : «Combien y a-t-il de classes ?") et une théorie volontariste ou spontanéiste selon laquelle les classes sont quelque chose que l’on fait. D’un côté, on parlera de condition de classe et de l’autre plutôt de conscience de classe. D’un côté, on parlera de position dans les rapports de production. De l’autre, on parlera de «lutte des classes», d’action, de mobilisation. La vision objectiviste sera plutôt une vision de savant. La vision spontanéiste sera plutôt une vision de militant." [6]. L’intentionnalisme, avec de possibles tonalités conspirationnistes, serait donc plutôt attaché au registre du militant et "l’orchestration sans chef d’orchestre" au registre du savant. Notons toutefois que les accents conspirationnistes ne sont pas massifs et majoritaires dans les interventions politiques de Bourdieu [7], mais simplement qu’ils sont un peu plus présents (alors qu’ils sont complètement absents des textes sociologiques).

 

J’indiquerai pour conclure que ces infimes formulations conspirationnistes, ajoutées aux associations faites avec les analyses de Chomsky ou d’Halimi, ont pu faciliter les appropriations conspirationnistes de la référence à Bourdieu dans les milieux militants et sympathisants des gauches critiques. Mais ce n’est pas le principal, car ce sont les conditions socio-historiques de réception qu’il faudrait étudier ici. D’ailleurs, dans l’histoire, on a souvent vu des ressources savantes faire l’objet d’usages ordinaires fort éloignés des logiques affichées par leurs auteurs, et cela sans nécessairement que ces auteurs aient eu besoin de fournir eux-mêmes quelques formulations médiatrices.

 

 

Notes :

 

[1] Voir P. Corcuff, "La sociologie de Pierre Bourdieu", initialement publié sur le site Calle Luna en octobre 2004 sous le titre "De quelques aspects marquants de la sociologie de Bourdieu" ; republié sur Mediapart en deux parties, 16 juin 2009 : "(1) Une nouvelle critique sociale" et "(2) Le sociologue et le philosophe" ; ainsi que "Chomsky et le «complot médiatique» - Des simplifications actuelles de la critique sociale" (version longue d’un article paru dans la revue ContreTemps, n°17, septembre 2006, comprenant un "Post-scriptum à propos de deux articles parus dans la revue Agone"), initialement publié sur le site Calle Luna en septembre 2006 ; republié sur Mediapart, 12 juin 2009.

 

[2] Voir P. Corcuff, "«Le complot» ou les aventures tragi-comiques de «la critique»", initialement publié sur le site Calle Luna (http://calle-luna.org/, disparu) en avril 2005 ; republié sur Mediapart, 19 juin 2009.

 

[3] Dans M. Jacquemain et J. Jamin, L’histoire que nous faisons – Contre les théories de la manipulation, Bruxelles, Espaces de Libertés/Éditions du Centre d’Action Laïque, 2008.

 

[4] Voir P. Corcuff, Les nouvelles sociologies – Entre le collectif et l’individuel, Paris, Armand Colin, collection "128", 2007, 2ème édition refondue, et "Quelques défis épistémologiques pour la sociologie du XXIe siècle", postface à Marc Jacquemain et Bruno Frère (éds.), Épistémologie de la sociologie – Paradigmes pour le XXIe siècle, Bruxelles, De Boeck Université, collection "Ouvertures sociologiques", 2008.

 

[5] Paris, Éditions Raisons d’Agir, 2001.

 

[6] "Le paradoxe du sociologue" (octobre 1977), repris dans Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1980, p.90.

 

[7] Principalement réunies dans Contre-feux – Propos pour servir à la résistance contre l’invasion néo-libérale, Paris, Éditions Liber-Raisons d’Agir, 1998, Contre-feux 2, op. cit., et Interventions, 1961-2001 – Science sociale et action, textes choisis et présentés par F. Poupeau et T. Discepolo, Marseille, Agone, 2002.

 

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