En finir avec le rocardisme… et le mitterrandisme: pour une nouvelle gauche

Une nouvelle gauche est à réinventer en ce début de XXIe siècle, sous peine de disparition progressive sous le triple effet du brouillard post-stalinien, de la social-libéralisation et de l’extrême droitisation. On doit pour cela se défaire des fantômes qui viennent encore nous hanter comme le rocardisme et le mitterrandisme…

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Le décès de Michel Rocard (23 août 1930-2 juillet 2016) a inondé un court moment la sphère médiatique de propos anachroniques sur « la nouvelle gauche ». Je voudrais resituer cette disparition par rapport à l’histoire de mon propre engagement, alors qu’en 1976, lycéen, j’ai adhéré au Mouvement de la Jeunesse Socialiste et en 1977 au Parti Socialiste (jusqu’en 1992). Aujourd’hui, je suis militant de la Fédération Anarchiste.

 

Dans les années 1960 et 1970 : renouvellement à gauche, de PSU en CFDT

Quand je rejoins les rangs socialistes, Rocard y est déjà un dirigeant, alors qu’il y a adhéré en 1974 suite aux « Assises pour le socialisme ». Il a le background du Parti Socialiste Unifié (PSU), fondé en 1960. Il y a incarné une certaine renaissance de la gauche dans les années 1960, à travers notamment l’activité exploratoire de clubs, dans la double critique de l’implication de la SFIO dans la meurtrière guerre coloniale en Algérie et du stalinisme dominant encore le PCF. L’engagement y est donc clairement anticolonial. Le registre dominant demeure anticapitaliste (à travers l’hégémonie des discours marxistes sur la gauche française), mais déjà pointe également, justement à travers des figures comme Rocard (initialement inspecteur des Finances), une vision technocratique de l’économie, qui sera de plus en plus attirée par le référentiel de « l’économie de marché ». Le PSU cherchera à renouveler, dans un « réformisme révolutionnaire » s’efforçant de déplacer la polarité classique Réforme/Révolution, le marxisme en le confrontant au bouillonnement social et sociétal de Mai 1968 et de l’après 1968 : aspirations autogestionnaires, critique des rapports hiérarchiques dans l’entreprise et de la spécialisation des tâches, féminisme, écologie, transformations des modes de vie, luttes sur la consommation et sur le logement, pratiques pédagogiques alternatives, mobilisations homosexuelles, municipalisme alternatif, etc.

En 1976, quand je décide à 16 ans de m’engager dans un parti politique, j’hésite entre le PSU et le PS. Je suis finalement convaincu par l’aile gauche du PS de l’époque : le CERES, groupe marxiste et autogestionnaire animé notamment par Didier Motchane et Jean-Pierre Chevènement (qui n’avait pas encore abandonné l’anticapitalisme pour un républicanisme franchouillard aux tonalités de plus en plus conservatrices, jusqu’à dialoguer aujourd’hui avec Nicolas Dupont-Aignan). 

La CFDT, sortie du syndicalisme chrétien de la CFTC en 1964, sera l’autre pôle de cette nouvelle gauche anticapitaliste, antistalinienne et autogestionnaire, alliant lutte des classes et nouveaux mouvement sociaux. Charles Piaget, figure de l’expérience des Lip à partir de 1973, était à la fois membre du PSU et de la CFDT. La CFDT était pour moi à l’époque l’une des plus belles promesses, car elle associait l’enracinement dans les combats ouvriers et les renouvellements sociétaux. Á partir de 1978 et de son « recentrage », elle se déradicalisera (d’abord lentement), jusqu’à devenir un des principaux acteurs de la gestion à trois (avec le MEDEF et les gouvernements de gauche et de droite successifs) du moment néolibéral du capitalisme.

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Ambiguïtés et chute sociale-libérale de « la deuxième gauche » rocardienne 

Ce qu’on appellera à partir de 1977 « la deuxième gauche » aura comme figure politique Rocard et comme pôle organisationnel la CFDT. Deux de ses théoriciens principaux seront Pierre Rosanvallon et Patrick Viveret.

Rétrospectivement, « la deuxième gauche » apparaît pétrie d’ambiguïtés, dont : un effort de fécondation du logiciel marxiste par d’autres ressources théoriques ou une mise en cause de l’anticapitalisme au profit du marché comme référent principal ? un développement d’expérimentations sociales inscrites dans la vie locale contre la chape de plomb centraliste ou la gestion technocratique de « l’économie de marché » ?...Á l’époque, avec le CERES, je combattais unilatéralement les deuxièmes pôles sans voir les premiers, mon imaginaire étant implicitement balkanisé par une forme de national-étatisme. Par contre, nous avions été parmi les rares à bien identifier très tôt le risque d’enlisement social-libéral. Rocard a ainsi lancé dès en octobre 1976, lors d’un colloque du magazine L’Expansion, face à des patrons français :

« le système de régulation restera le marché (…) on ne biaise pas avec le marché, sa logique est globale » (dans Les socialistes face aux patrons, Paris, Flammarion, 1977, p. 182).

Le CERES parlait alors de « néotravaillisme » ou de « gauche américaine ». Cette réhabilitation du marché comme valeur cardinale de la gauche a contribué à la désarmer au moment de la révolution néolibérale des années 1980.

En se rapprochant des sphères gouvernementales et étatiques à partir de 1981, cette « deuxième gauche » s’est très vite étiolée. Ella a perdu en militants et en bouillonnement associatif et gagné en technocratisme. Sa spécificité s’est alors presque réduite aux aspects les plus contestables de son profil politico-intellectuel : le marché et « la rigueur économique » (euphémisme signifiant l’adaptation aux contraintes du capitalisme). L’exemple le plus manifeste de cet appauvrissement marchand de « la deuxième gauche » a été la Fondation Saint-Simon créée en 1982, avec comme présidents l’historien (ancien militant communiste) François Furet et le PDG « de gauche » Roger Fauroux, comme secrétaire Pierre Rosanvallon et comme trésorier Alain Minc. Elle réunissait, autour de l’appui à un « tournant de la rigueur » (qui interviendra en 1983), des intellectuels, des patrons, des hauts fonctionnaires, des syndicalistes (de la CFDT) et des journalistes. La Fondation Saint-Simon a joué, jusqu’à a dissolution en 1999, le rôle de principal think tank social-libéral puisant dans « la deuxième gauche ».

Á partir des années 2000, des figures de cette ex-« deuxième gauche » (Michel Rocard, Pierre Rosanvallon, le sociologue Alain Touraine, l’historien et éditorialiste Jacques Julliard…) ont pu fustiger « les excès » du néolibéralisme, mais en produisant rarement une auto-analyse critique de la façon dont « la deuxième gauche » avait fait entrer le loup néolibéral dans la bergerie de la gauche (voir toutefois des amorces timides de distanciation critique dans l’entretien de Jacques Julliard avec François Bonnet et Stéphane Alliès sur Mediapart : « Oui, la greffe néolibérale a contaminé la social-démocratie », 24 mars 2010). Pierre Rosanvallon, par exemple, a retrouvé de manière modérée depuis 1999 des accents de critique sociale, sans prendre pour autant la mesure de la catastrophe politico-intellectuelle que fut la Fondation Saint-Simon au sein de la gauche française.

Toutes les figures de « la deuxième gauche » des années 1970 n’ont toutefois pas connu des dérives droitières semblables. Par exemple, on a retrouvé Patrick Viveret dans des initiatives citoyennes et dans le mouvement altermondialiste, ou André Gorz (une référence écologiste de « la deuxième gauche » sous le pseudonyme de Michel Bosquet dans Le Nouvel Observateur) a affiné un écologisme anticapitaliste. 

Le mitterrandisme, entre national-étatisme et cynisme politicien

Pour contrecarrer les avancées de « la deuxième gauche » au sein du PS des années 1970, le CERES a soutenu François Mitterrand qui, à l’époque, activait l’imaginaire national-étatiste de « la première gauche », entouré des éclats encore attractifs à l’époque d’un anticapitalisme marxisant. Cela rejoignait nos repères d’alors : l’importance du cadre national et des appuis étatiques dans une stratégie de « rupture avec le capitalisme » (comme on disait alors couramment au sein du PS). Certes, le CERES, en se référant à l’expérience chilienne de l’Unité Populaire (1970-1973) et à la Révolution portugaise de 1974, insistait sur « le mouvement autonome des masses » et sur « la dialectique du mouvement d’en haut et du mouvement d’en bas ». Il s’est avéré que, fortement marqué par la présence d’énarques à son sommet et alors que les logiques oppressives étatiques et les mécanismes de la représentation politique professionnelle constituaient largement des impensés pour lui, la référence au « mouvement autonome des masses » a très vite disparu de ses discours après 1981. Le CERES a toutefois été un des rares et courageux combattants intérieurs (au sein du PS) et extérieurs (dans un mensuel vendu en kiosque En Jeu, dirigé par Didier Motchane et auquel je participais alors que j’étais étudiant) du « tournant de la rigueur » de 1983.

Finalement, c’est Mitterrand qui a accompli (en 1983), puis consolidé (au cours de ses deux septennats), la réhabilitation du marché comme axe d’une politique économique de gauche promue par son adversaire Rocard. Le parcours de Rocard le portait, dans le sillage de Pierre Mendès-France, à incarner globalement une certaine exigence morale en politique. Celui de Mitterrand s’est accommodé de circonvolutions cyniques, embrouillées pour les milieux intellectuels par la fibre littéraire du personnage.

Des fantômes du rocardisme et du mitterrandisme à l’invention d’une nouvelle gauche ?

Aujourd’hui les fantômes politiques du rocardisme ne semblent plus avoir la consistance intellectuelle et morale de Rocard, en apparaissant surtout comme des marionnettes d’appétits de carrière et de coups médiatiques, à la manière du social-libéralisme décomplexé de Manuel Valls et d’Emmanuel Macron. Le fantôme politique du Mitterrand d’avant 1983 serait surtout incarné par Jean-Luc Mélenchon qui, en-dehors de la prise en compte significative de l’écologisme (sous la forme de « l’écosocialisme »), a peu contribué à renouveler le contenu idéologique et les pratiques d’une gauche émancipatrice, en particulier en réactivant la figure surannée et bien peu démocratique de « l’homme politique providentiel ». Le fantôme politique principal du Mitterrand d’après 1983 serait joué par François Hollande, en nettement plus fade dans l’association d’un social-libéralisme pratique peu explicitement revendiqué et d’un cynisme politicien.

Un pan entier de la gauche (française et internationale) s’est effondré dans les derniers soubresauts du stalinisme en 1989 avec la chute du Mur de Berlin. Un autre pan finit de disparaître dans la phase néolibérale du capitalisme, en France et ailleurs. Et l’extrême droitisation en cours est en train de subtiliser à la gauche une partie de son fonds historique. Les fantômes du rocardisme et du mitterrandisme ne peuvent guère répondre, dans ce contexte, aux enjeux de la réinvention d'une gauche digne de ce nom.

Dans ces décombres et face au danger imminent, une autre gauche est à bâtir, dans le repérage des écueils, des échecs et des impasses des gauches d’hier comme de certains défis actuels (et notamment : logiques de globalisation, montée de nationalismes xénophobes en Europe, dévalorisation de la politique représentative professionnelle, aspirations démocratiques radicales au sein de la société, consolidation de l’individualisme contemporain). Cette nouvelle gauche serait :

- dotée d’une boussole éthique ;

- internationaliste et même cosmopolitique, car le monde (des humains et des autres êtres vivants, ce qui suppose de prendre en compte les conditions de vivabilité de notre planète) doit devenir notre principal cadre de référence, même si les nations ont de beaux restes ; et c’est au niveau local que peuvent déjà exister des modes populaires et citoyens de coopération et de solidarité internationales ;

- radicalement démocratique et libertaire, dans la critique des mécanismes oligarchiques de la représentation politique et de la professionnalisation politique comme, plus largement, des logiques oppressives qui travaillent les institutions étatiques ;

- anticapitaliste et de lutte de classes, car la contradiction capital/travail constitue toujours un des axes de nos sociétés capitalistes ;

- écologiste, dans le refus des destructions et des risques générés par les productivismes (du capitalisme comme de nombre de modalités historiques du socialisme) ;

- féministe, car le capitalisme n’est pas tout et le sexisme structure aussi nos sociétés ;

- antiraciste et décoloniale, car les discriminations postcoloniales appellent aussi un front de lutte autonome par rapport au seul anticapitalisme ;

- LGBT, car l’hétérosexisme continue à contraindre les rapports à la sexualité ;

- porteuse d’un individualisme associatif et solidaire, car les attentes de reconnaissance, d’autonomie et de créativité des individualités dans les sociétés individualistes contemporaines constituent un des deux pôles de l’émancipation sociale avec la logique de justice sociale ;

- expérimentale, car il faut commencer à pratiquer dès l’ici et maintenant d’autres façons de vivre, de produire, de travailler, d’éduquer, de consommer, etc., dans des expériences alternatives ou à l’intérieur des institutions existantes ;

- révolutionnaire et réformiste, car il s’agit bien d’avoir comme boussole une société non capitaliste débarrassée des diverses formes de domination, donc une Révolution sociale, tout en participant à améliorer et à changer les choses déjà à l’intérieur même de la société existante ;

- adossée à l’émergence d’organisations politiques dominées par les rapports horizontaux mis en tension avec des formes inévitables de verticalité contrôlées et limitées dans le temps (des délégués et des lieux de coordination) ; recourant à la combinaison d’une diversité de dispositifs démocratiques (mandatements, vote à la majorité, tirage au sort, décisions au consensus, etc.) ;

- et radicalement pluraliste, car les rapports entre une pluralité de mouvements sociaux, d’initiatives locales, d’organisations politiques, d’expérimentations alternatives, de productions intellectuelles, culturelles et artistiques, de médias indépendants, etc. devraient se concevoir sur le mode non hiérarchique d’une galaxie sans centre,  favorisant des relations coopératives et mutualisantes comme des coordinations ponctuelles.

0n ne voit guère cette nouvelle gauche pouvoir s’épanouir à partir des organisations politiques existantes, par contre elle apparaît disséminée dans des mouvements sociaux, dans des pratiques locales et associatives, dans des aspirations traversant les individus et la société. Il n’y a pas de nécessité qu’elle émerge comme alternative politique. Ce n’est qu’une possibilité qui peut être saisie et développée ou pas. Bref y a du boulot et c’est urgent…

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* Piste complémentaires :

 

* « De quoi Rocard est-il ne nom ? », de Noël Mamère, Mediapart, 4 juillet 2016, https://blogs.mediapart.fr/noel-mamere/blog/040716/de-quoi-rocard-est-il-le-nom

 

* « Le PSU, une comète dans le ciel de la gauche : quelques leçons aujourd’hui. Á propos de Bernard Ravenel, Quand la gauche se réinventait. Le PSU, Histoire d’un parti visionnaire », par Gustave Massiah, revue en ligne Les Possibles (Attac), n° 10, été 2016, https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-10-ete-2016/debats/article/le-psu-une-comete-dans-le-ciel-de-la-gauche-quelques-lecons-pour-aujourd-hui

 

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