Philippe Corcuff
Enseignant-chercheur, engagé dans la renaissance d'une gauche d'émancipation, libertaire, cosmopolitique et mélancolique
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Billet de blog 11 janv. 2016

Après Charlie (2) : leurres et risques du communautarisme

En hommage à mes amis disparus de Charlie, une chronique parue le 23 avril 2003 dans Charlie Hebdo sur des pièges communautaristes toujours présents, si l’on ne fait pas du «communautarisme» un grigri attrape-tout comme trop souvent dans les discours politiciens et médiatiques …

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Ce billet est le deuxième volet d’une série de trois sur l’« après Charlie ». Le premier a été :

- « Après Charlie (1) : mélancolie chansonnante et antiraciste » [les derniers albums de Francis Cabrel, Eddy Mitchell et Olivier Godin], 7 janvier 2016

J’ai été chroniqueur de Charlie Hebdo d’avril 2001 à décembre 2004.

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Quelques éclaircissements préalables sur la notion de communautarisme et sur les résistances inscrites dans nos individualités

(janvier 2016)

Avant d’envisager certains pièges actuels du communautarisme, on se doit d’éviter les leurres intellectuels et politiques portés par les usages extensifs et courants du mot.

J’entendrai « communautarisme » comme une tendance à l’enfermement dans une appartenance collective principale, voire exclusive, écrasant la singularité de chaque individu à laquelle contribue une pluralité d’appartenances collectives, fabriquant l’unicité socialement constituée de chacun. Je suis plusieurs choses, et je ne suis donc pas rivé à une seule appartenance. Par exemple, dans « Je suis Musulmane et Je suis Charlie », il y a déjà trois référents collectifs emmêlés : « musulman », « femme » et « Charlie ». Je ne suis donc pas une entité hors sol, posée là depuis le départ. Mon individualité se présente comme un processus inséré dans des relations sociales et des circonstances historiques, et elle se tisse à partir d’une diversité de fils collectifs. Dans le sens retenu ici, le djihadisme meurtrier à Charlie, à l’Hyper Cacher, puis le 13 novembre constitue une forme exacerbée et criminelle d’un tel communautarisme. Mais les nationalismes qui prospèrent aujourd’hui en France, en Europe et ailleurs, souvent sous une forme nostalgique, en ont aussi les traits.

Notre individualité nourrie de relations sociales révèle, par là, une consistance propre qui lui permet de jouer de certaines appartenances contre d’autres, dans une logique d’accroissement de son autonomie. Ou de jouer les valeurs d’un de ses « nous » contre les usages oppressifs de ce « nous » : utilisation du « nous France » contre les valeurs « liberté égalité fraternité » (par exemple, dans le projet gouvernemental actuel de constitutionnalisation de la déchéance de nationalité), du « nous islam » pour justifier des crimes horribles, du « nous judaïsme » pour légitimer la politique coloniale et répressive de l’État d’Israël, etc. Les résistances de cette individualité socialement construite et possédant cependant des marges d’autonomisation peuvent aller jusqu’à la désobéissance civile vis-à-vis des pouvoirs établis, dans l’horizon d’un individualisme radicalement démocratique, ou encore l’individualisme associatif propre à un anarchisme pragmatique (1). C’est dans une perspective convergente que, dans sa récente et magnifique chronique autour de la portée subversive et libertaire de « Je suis Charlie », pourtant inscrit dans des liens sociaux et donc bien loin de la réduction à l’égoïsme que l’on fait trop souvent subir à la notion d’« individualisme », la philosophe Sandra Laugier avance :

« Rien ne sert d’affirmer le "nous", sans réanimer ce sens du "je". Ou cela devient un «nous» simplement exclusif, ou conformiste ; la tentation actuelle comme on sait. » (2)

Mon approche de la notion de communautarisme a donc peu à voir avec les usages politiciens et médiatiques attrape-tout du mot « communautarisme » tendant à stigmatiser a priori des identités collectives légitimes (homosexuelles, musulmanes, juives, basques…) au sein de l’Etat-nation républicain français supposé « un et indivisible », qui dans cette prétention hégémonique sur nos identités plurielles peut aussi favoriser des communautarismes chauvins nourris des formes de domination (masculine, raciste et postcoloniale, hétérosexiste, etc.) qui travaillent historiquement cet Etat.

Notes :

(1) Voir Philippe Corcuff, Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte, Éditions du Monde libertaire, octobre 2015 ; voir l’introduction de l’ouvrage sur le site libertaire Grand Angle : http://www.grand-angle-libertaire.net/enjeux-libertaires-pour-le-xxie-siecle-par-un-anarchiste-neophyte-philippe-corcuff/

(2) Sandra Laugier, « "Charlie", la force du "je" », Libération daté du 8 janvier 2016

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dessins-charb-bourdieu

Passions communautaires

Paru dans Charlie Hebdo, n° 566, 23 avril 2003

« Il faut seulement que l’affirmation de ces solidarités singulières ne contredise pas la volonté d’une solidarité universelle et que chaque entreprise finie soit aussi ouverte sur la totalité des hommes. »

Simone de Beauvoir, Pour une morale de l’ambiguïté, 1947

Les drames du conflit israélo-palestinien comme de la guerre en Irak ne sont pas sans « dommages collatéraux » en France. Un climat de passions communautaires progresse de façon encore limitée. Mais on entend de plus en plus dans les micros-trottoirs médiatiques : « je soutiens Israël, parce que juif » ou « je soutiens la Palestine, parce que musulman », et non « parce que c’est juste ».

Le « parce que musulman » et le « parce que juif », en tant que « solidarités singulières » visées par la philosophe et écrivaine féministe Simone de Beauvoir (1908-1986), ne sont pas nécessairement porteurs de fermeture identitaire. On peut puiser dans de telles traditions collectives une proximité de culture, de souffrances et d’expériences qui donne un étayage concret à un sens plus général de la justice. Une inscription dans des groupes restreints peut servir de pont vers l’universalisable. Mais les passions communautaires que nous avons sous les yeux tendent à glisser sur des pentes communautaristes plus inquiétantes. Car tant la judéophobie que l’islamophobie s’accroissent,activant de part et d’autre des replis communautaires.

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La judéophobie et la recrudescence des violences antisémites surfent notamment sur des amalgames entre la politique du gouvernement israélien, le sionisme et la judéité. […] L’islamophobie a, quant à elle, gonflé avec les voix du FN et pris un essor à la suite des attentats du 11 septembre 2001, dans des amalgames entre islam et islamisme. […] Dans ces logiques mêlant communautarisme et racisme, l’identité collective ne se présente plus comme une ouverture « sur la totalité des hommes ». On choisit les « bonnes » victimes et on ne perçoit plus les autres, voire même on se réjouit de leur mort (à la manière du « c’est bien fait pour ces sales sionistes d’Américains » après le 11 septembre ou du « ces salauds d’Arabes vont prendre une pâtée en Irak, ça va les calmer »). Ces passions communautaires ne sont-elles pas un autre foyer, moins visible, d’ethnicisation des rapports sociaux à côté du travail politique de l’extrême-droite, nous éloignant de principes universalisables de justice ?

Les gauches, pour de bonnes et mauvaises raisons mêlées, ne sont pas toujours bien armées face à cela. Certains, fort justement convaincus de l’indispensable mémoire de l’horreur maximale que fut la Shoah, hésitent à critiquer les discours ethnicisants quand ils émanent de secteurs de « la communauté » juive. D’autres, légitimement proches des opprimés d’aujourd’hui (Palestiniens réprimés et jeunes exclus des banlieues), hésitent à combattre frontalement les saloperies antisémites […]. Cette dernière attitude est davantage présente dans la gauche radicale, dont l’avenir politique m’importe. Ses militants devraient écouter les conseils d’un Pierre Bourdieu :

« Éviter de tomber dans cette sorte de complaisance, à base de culpabilité, qui, autant que l’essentialisme raciste, enferme et enfonce les colonisés ou les dominés en portant à tout trouver parfait, à tout accepter de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font au nom d’un relativisme absolu, qui est encore une forme de mépris » (Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 56, mars 1985).

Face aux dérèglements identitaires, le cosmopolitisme kantien et, à sa suite, « L’Internationale sera le genre humain » de la chanson demeurent plus que jamais des boussoles. […]

* Republié dans Mes années Charlie et après ?, dessins de Charb, Editions Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 2015, pp. 38-40

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Le texte de cette chronique d’avril 2003 a été allégé des références au contexte de l’époque, d’où les coupures notées par […].

mes-annees-charlie

* Mon après Charlie sur la Toile :

- « Mon ami Charb : les salauds, les cons, l’émotion ordinaire et la tendresse », Mediapart, 8 janvier 2015

- « Après Charlie : bal tragi-comique à gauche radicale-sur-Seine », Rue 89, 19 janvier 2015

- Entretien avec Laure Adler sur France Culture, émission Hors-champs, 20 janvier 2015, à écouter sur : http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-philippe-corcuff-2015-01-20

- « Critiquer les religions, combattre l’islamophobie » (paru initialement dans Le Monde Libertaire, Numéro spécial Charlie, supplément gratuit au n° 1762 du 22 janvier 2015), Mediapart, 2 février 2015

- « Mes années Charlie : de "l’affaire Cantat/Trintignant" aux désirs (août 2003) », Mediapart, édition « Petite Encyclopédie Critique » (http://www.mediapart.fr/club/edition/petite-encyclopedie-critique), 11 mars 2015

- « Charb fort never. Phil noir et blues…et fin », site Le Zèbre, 16 juin 2015

- « C’est confirmé, Val et Todd ont écrit de la merde » [titre de la rédaction], Rue 89, 4 juillet 2015

"Les idées rebelles en quelques mots-10" : "La singularité individuelle contre les intégrismes, les communautarismes, les nationalismes" (21 avril 2015, 4 mn 07)

La singularité individuelle contre les intégrismes - Philippe Corcuff © Télé Sud Est

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