Utopie démocratique : en finir avec la politique des couilles!

Comment repenser la stratégie politique à gauche dans la perspective d’une démocratie radicale, en rompant avec la magie viriliste ? Extraits d’un article paru dans la revue « Tumultes ». Pour continuer à sortir de la diète intellectuelle des Fêtes de fin d’année en posant des questions de fond. En hommage au philosophe Etienne Tassin (4 avril 1955-7 janvier 2018), spécialiste d’Hannah Arendt.

Extraits d’un article paru dans la revue universitaire Tumultes (Université de Paris-Diderot), n° 49, octobre 2017 (Editions Kimé) sous le titre : « Démocratie radicale et reproblématisation stratégique. En finir avec la magie viriliste, pas avec l’horizon utopique, dans un pragmatisme libertaire », pp. 91-104. L’ensemble de ce numéro est consacré à « Utopia Nova II. La radicalité démocratique », sous la direction d’Alice Carabédian, Manuel Cervera-Marzal et Anders Fjeld. Les coupures dans l’article intégral sont indiquées par […].

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Ce texte se veut un hommage à Etienne Tassin (4 avril 1955-7 janvier 2018), professeur de philosophie politique à l’Université Paris-Diderot, spécialiste de l’œuvre d’Hannah Arendt et engagé auprès des migrants (écouter ses interventions sur France Culture : https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-de-la-philo/le-journal-de-la-philo-mercredi-10-janvier-2018), qui a accompagné le colloque qui est à l’origine de ce numéro de Tumultes et qui est un des rédacteurs de la présentation de ce numéro.

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Démocratie radicale et reproblématisation stratégique.

En finir avec la magie viriliste, pas avec l’horizon utopique, dans un pragmatisme libertaire

- Extraits -

 

Introduction

 

Ce texte amorce une réflexion sur les rapports entre démocratie radicale et utopie sous l’angle de la réflexion stratégique. Cela appelle quelques précisions terminologiques préalables […].

En premier lieu, j’entends par démocratie radicale une double perspective émancipatrice combinant l’autogouvernement des individus par eux-mêmes et des collectivités humaines par elles-mêmes dans un cadre égalitaire supposant une mise en cause permanente des diverses dominations, dans laquelle s‘insère une rupture avec le cadre capitaliste comme avec la domination proprement politique des gouvernants sur les gouvernés et, plus largement, des représentants sur les représentés. […]

La notion d’utopie constitue le deuxième terme principal de la réflexion proposée ici. Je l’entends comme un ailleurs par rapport aux logiques dominantes dans une société donnée. […] L’utopie aurait une double fonction critique et imaginante vis-à-vis du réel existant, comme un point d’appui mental extérieur qui nous permet de nous distancier de ce qui existe et d’envisager d’autres possibilités sous la forme d’un horizon.

La démocratie radicale, telle qu’esquissée ici, a bien une double composante utopique : 1. comme horizon en rupture radicale avec les logiques oppressives existantes ; 2. comme politique de l’ordinaire, si on s’intéresse (comme je l’ai fait, par exemple, dans une enquête de réception par des téléspectatrices et des téléspectateurs en France d’une série télévisée américaine, Ally McBea) aux imaginaires utopiques logées dans le cours de la vie quotidienne et dans les intimités personnelles.

Quant au troisième terme introduit ici, le stratégique, il vise le niveau du « comment » se rapprocher de l’horizon d’une société radicalement autre, en établissant des passages entre l’action présente, avec ses routines comme ses urgences, et cet horizon inscrivant les pratiques émancipatrices dans une longue durée. […]

Ma contribution au débat stratégique sera principalement méthodologique, dans la mise en cause et le déplacement de certaines de nos formulations les plus usitées du problème. Je diviserai mon exploration en deux points ramassés et embryonnaires, que j’ai intitulés de manière provocatrice : 1. La stratégie émancipatrice : c’est d’abord « avoir des couilles » ? ; et 2. La stratégie émancipatrice : c’est ensuite l’érection instituante, puis la chute dans le « pratico-inerte » ?

 

La stratégie émancipatrice : c’est d’abord « avoir des couilles » ?

 

Ce qu’on peut appeler un virilisme stratégique, s’inspirant de la pensée stratégique d’origine militaire, a largement dominé l’imaginaire des gauches socialistes au vingtième siècle, qu’il s’agisse du pôle dit « réformiste » (insistant sur une logique électorale et parlementaire) ou du pôle dit « révolutionnaire » (mettant l’accent sur une logique insurrectionnelle et conseilliste).

Les classiques du marxisme ont été particulièrement nourris sur ce plan par une pensée militaire comme celle de Clausewitz dans De la guerre (1832). La connotation machiste du vocabulaire utilisé, au sens où il entre plutôt en congruence avec les valeurs constituées socialement et historiquement dans nos sociétés comme « masculines », a peu souvent été soulignée. Il n’est pas étonnant que la politique occidentale ait été largement pensée et pratiquée sous le prisme d’un imaginaire machiste (y compris les politiques dites « révolutionnaires »), alors que les hommes ont dominé et dominent encore la politique (y compris dans les organisations dites « révolutionnaires »). Les réflexions stratégiques en milieu socialiste ont ainsi fréquemment été emplies jusqu’à aujourd’hui de métaphores d’inspiration militaro-viriliste : « la montée de la lutte des classes », « la guerre de classe », « guerre de mouvement », « guerre de position », « la conquête du pouvoir d’État », « les rapports de forces » (une expression omniprésente), « accumuler des forces », « le combat », « les affrontements », « la confrontation », « les préparatifs », « la mobilisation », « les périodes offensives et défensives », « les phases de repli et d’assaut », « s’attaquer à », « le moment décisif » ou « central », « le basculement décisif », « le renversement », etc. Ces métaphores, tirées de textes stratégiques d’orientation marxiste contemporains, contribuent à structurer la vision même de la politique, hantée par un inconscient viriliste. Rappelons à cet égard, bien avant le mouvement socialiste, la formule de Machiavel, pionnier de la réflexion stratégique, dans Le Prince selon laquelle la fortuna « est femme et il est nécessaire, si l’on veut la culbuter, de la battre et de la bousculer » (1).

Le vocabulaire hégémoniquement machiste de la politique a refoulé ce que les métaphores constituées socio-historiquement comme « féminines », et donc dominées, pouvaient nous dire sur d’autres rapports possibles à la politique émancipatrice. La focalisation exclusive sur « les rapports de force » n’a-t-il donc pas à voir avec l’obsession machiste de « montrer qu’on a des couilles » et qu’« on en a une plus grosse » ? Les thèmes de « l’accumulation », de « la montée », de « la conquête », de « la prise », de « l’assaut » ou du « renversement », comme l’insistance sur « le basculement » dans « le moment décisif »», n’ont-ils pas à voir avec une sexualité vue à travers le pénis et l’orgasme masculin ? Les « préparatifs » ne font-ils pas signe du côté de « préliminaires » supposés mener inéluctablement au coït final ?... […]

Á l’inverse de ce penchant encore dominant au sein des gauches se réclamant de l’émancipation, ne devrait-on pas plus franchement prendre ce problème politico-sémantico-genré à bras-le-corps ? Comment ? En métissant le vocabulaire stratégique des « rapports de force » et du « combat » avec les mots de l’exploration, du tâtonnement, de l’expérimentation et de la création, en élargissant ainsi l’espace mental pour penser la stratégie en politique émancipatrice. Et cela dans la perspective d’une démocratie radicale affectant tout à la fois les fins et les moyens, le projet politique alternatif et le stratégique. La métaphore de la caresse, filée par Emmanuel Levinas dans son ouvrage Le temps et l’autre, en réévaluant un imaginaire et une érotique dévalués car socialement constitués comme « féminins », nous fait découvrir, a contrario, ce que le machisme stratégique occulte dans le rapport à la politique : « Cette recherche de la caresse en constitue l'essence par le fait que la caresse ne sait pas ce qu'elle cherche. Ce “ne pas savoir”, ce désordonné fondamental en est l'essentiel. Elle est comme un jeu avec quelque chose qui se dérobe, et un jeu absolument sans projet ni plan, non pas avec ce qui peut devenir nôtre et nous, mais avec quelque chose d'autre, toujours autre, toujours inaccessible, toujours à venir (...) Peut-on caractériser ce rapport avec l’autre par l’Eros comme un échec ? Encore une fois, oui, si l’on adopte la terminologie des descriptions courantes, si l’on veut caractériser l’érotique par le "saisir", le "posséder", ou le "connaître". Il n’y a rien de tout cela ou échec de tout cela, dans l’eros. Si on pouvait posséder, saisir et connaître l’autre, il ne serait pas l’autre. Posséder, connaître, saisir sont des synonymes du pouvoir. » (2)

Il ne s’agit pas d’abandonner la thématique du « combat » et des « rapports de force », mais de l’ouvrir à une hybridation mieux à même de dire la politique émancipatrice, dans sa radicalité démocratique associée à un pragmatisme expérimental, dont la composante utopique s’inscrit tout à la fois comme un horizon et comme quelque chose émergeant des imaginaires ordinaires. La métaphore de la caresse ajoute d’ailleurs des tonalités déplacées par rapport à celle de l’horizon. Car le « sans projet ni plan » dans le rapport à « quelque chose d’autre » ouvre l’imaginaire sur l’inédit. Horizon et caresse apparaissent à la fois complémentaires et en tension dans la reproblématisation stratégique entre des repères préconstitués nous aidant à nous orienter (l’horizon) et l’inconnu qui tout à la fois surgit et « se dérobe » sans cesse, en évitant de se figer dans une société idéale définitivement réalisée, car toujours en quête (la caresse).

 

La stratégie émancipatrice : c’est ensuite l’érection instituante, puis la chute dans le « pratico-inerte » ?

 

[…]

Je conclurai rapidement ce texte en rappelant que c’est la prégnance et des points aveugles de métaphores virilistes (mais aussi passionnelles et religieuses) au sein de la pensée stratégique dont il faut tenter de se débarrasser, mais pas de sa composante utopique, à partir du moment où l’on se situe dans le cadre d’une démocratie radicale. Composante utopique qui participe à la fois comme horizon, comme ouvertures de la caresse et comme matériau ordinaire à la radicalité pragmatiste d’une politique d’émancipation à réinventer au vingt-et-unième siècle.

 

Notes :

(1) Machiavel, Le Prince [1532], traduction et commentaire de J.-L. Fournel et J.-C. Zancarini, Paris, PUF, 2000, p. 203.

(2) E. Levinas, Le temps et l’autre [1948], Paris, PUF, coll. « Quadrige », pp. 82-83.

 

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Utopia Nova II

La radicalité démocratique

Revue Tumultes n° 49, 20 euros

Voir http://www.editionskime.fr/revues/tumultes/

 

Sommaire

Présentation, par Alice Carabédian, Manuel Cervera-Marzal, Anders Fjeld et Etienne Tassin : à lire sur internet : https://www.cairn.info/revue-tumultes-2017-2-page-5.htm

Temps de l’utopie

Abécédaire des devenirs archipelagiens. Manifeste de l’Archipel des devenirs

Temps de la démocratie, temps de l’utopie, par Antoine Chollet

Expérience démocratique et temporalités de l’utopie, par Yohan Dubigeon

Walter Benjamin : l’utopie au présent, par Nicolas Poirier

Démocratie radicale

Capacité politique du nombre ? Réflexions sur un postulat utopique de la démocratie radicale, par Martin Breaugh

Démocratie radicale et reproblématisation stratégique. En finir avec la magie viriliste, pas avec l’horizon utopique, dans un pragmatisme libertaire, par Philippe Corcuff

Utopies anti-autoritaires et projet démocratique en contexte musulman, par Sonia Dayan-Herzbrun

Sur une aporie de la démocratie. Ou : qui est vraiment prêt à laisser le « peuple » gouverner ?, par Albert Ogien

Perspectives historiques

Démocratie médiévale. Assemblées d’habitants, commun et utopie, par Francis Dupuis-Déri

Utopie, démocratie totale et souveraineté populaire. Du Code de la Nature de Morelly à la Conjuration des Égaux (1755-1797), par Stéphanie Roza

Les idées ne sont jamais coupables si elles sont justes. Mort et utopie dans l’Espagne de 1936, par Christophe David

 

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Voir aussi précédemment pour formuler des questions de fond en ce début 2018 :

« Liberté et égalité pour demain, en partant de Bakounine et Tocqueville », Mediapart, 9 janvier 2018, https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/090118/liberte-et-egalite-pour-demain-en-partant-de-bakounine-et-tocqueville

 

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