Macron-Enthoven/Mélenchon-Bégaudeau : troubles confusionnistes avec l’extrême droite

Et si Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, au-delà de la gifle et la mise en scène macabre de Papacito, exprimaient des ambiguïtés rhétoriques avec l’extrême droite qu’ils combattent ? Comme le «couple» Raphaël Enthoven (gauche dite «républicaine»)/François Bégaudeau (gauche radicale)… Les manifestations du 12 juin constituant alors un moindre mal borgne.

Pour les personnalités et les organisations de gauche qui ont initié la journée nationale de manifestations « pour les libertés et contre les idées d’extrême droite » du 12 juin dernier, le gouvernement, de déclarations de Frédérique Vidal ou de Gérald Darmanin en loi sur le séparatisme, serait en pointe dans la légitimation de thèmes d’extrême droite. Il y a effectivement de quoi nourrir cette hypothèse à partir du tournant identitariste-conservateur d’Emmanuel Macron de décembre 2018, en tendant à valoriser une « identité nationale » fantasmée et à dévaloriser des expressions publiques de culture musulmane, dans une logique de « sarkozysation ». L’identitarisme doit ainsi être compris comme la focalisation sur une identité principale, homogène et close, dans l’appréhension positive ou négative d’un individu ou d’un groupe.

Le tournant identitariste-conservateur de Macron

À rebours de sa campagne pluriculturelle de 2017, le président de la République oppose ainsi « identité nationale » et « laïcité » à « immigration » le 10 décembre 2018 en annonçant le Grand débat national. Il poursuit, lors d’une conférence de presse du 25 avril 2019, en tendant à amalgamer « communautarisme » et « islam politique ». Le terme « séparatisme » (emprunté en ce sens culturel à l’essayiste conservateur venant de la gauche Christophe Guilluy) survient, couplé à celui d’« insécurité », devant les députés de La République en marche le 11 février 2020(1).

En 2018, il s’agit de réagir aux « gilets jaunes », puis il y a la concurrence avec le Rassemblement national lors des Européennes de mai 2019… maintenant la concentration sur le premier tour de la présidentielle de 2022. Un politicien le nez dans le guidon de considérations tactiques plutôt que des convictions durables ! À chaque fois, cela contribue à alimenter, de manière soft, le vent général de ciblage public des « musulmans ». Notons que, dans une logique tactique similaire, Macron a activé des schémas complotistes, vecteurs rhétoriques montants de l’extrême droitisation, contre les médias au cours de « l’affaire Benalla ».

Les gauches critiques, Mélenchon et leurs ambiguïtés confusionnistes

Cependant, les gauches critiques apparaissent borgnes à ne voir que ce pan de la réalité. En leur sein, des dérèglements idéologiques contribuant à l’extrême droitisation sont également présents : en-dehors de condamnations générales, pas de réel combat politique contre l’identitarisme des islamo-conservatismes légalistes comme celui, beaucoup plus périlleux, des djihadismes meurtriers, une minoration de l’antisémitisme, une sacralisation de la nation et une dévalorisation du monde, le recours à des rhétoriques conspirationnistes…

Les récentes déclarations de Jean-Luc Mélenchon le 6 juin sur France Inter nous le rappellent(2). Avec des formules comme « c’est le système qui l’invente », « dans tous les pays du monde », « tout ça, c’est écrit d’avance » ou « c’est bateau tout ça » : il donne de la légitimité à une affabulation complotiste soupçonnant des ramifications internationales…. Pour se sortir tactiquement de « l’affaire des perquisitions » d’octobre 2018, il s’est déjà lancé dans des allégations complotistes et, en septembre 2019, il leur a aussi donné une portée internationale via une pétition. Mélenchon n’est peut-être pas conspirationniste, mais pour rebondir dans la difficulté il peut être conduit à banaliser ce moyen rhétorique déréglant la critique sociale classique.

Autre aspect inquiétant de ses récents propos sur France Inter : il associe les crimes de Mohammed Merah de mars 2012 à ce fantasmagorique complot. Plus encore que la minoration de l’antisémitisme, cela risque de nourrir la suspicion vis-à-vis de la réalité d’horribles crimes djihadistes et antisémites. Là aussi le jeu ambigu avec les frontières de l’antisémitisme n’est pas nouveau chez lui. Pensons à ses polémiques avec le CRIF d’avril 2018 et de décembre 2019, où il a pu mettre en cause, au nom de « l’universalisme » d’un « nous, les républicains », « un particularisme communautariste arrogant » et « une singularité communautaire radicale » juifs(3).

Mais, attention, il y a des proximités rhétoriques entre ces propos et ses discours hostiles au voile musulman ou au burkini entre février 2010 (contre une candidate voilée du NPA aux élections régionales) et mai 2018 (face à la syndicaliste étudiante Maryam Pougetoux). Dans les deux cas, un identitarisme national-républicain, se prétendant propriétaire d’un universel réduit à l’hexagone, voit dans l’expression d’identités juives ou musulmanes une menace pour l’identité nationale d’une République supposée « une et indivisible ». Or, c’est un identitarisme national-républicain analogue qui s’exprime aujourd’hui de manière agressive dans un large arc politicien : chez une Marine Le Pen relookée, chez des dirigeants de LR, chez Manuel Valls…ou chez Emmanuel Macron. Certes, depuis sa participation à la manifestation contre l’islamophobie de novembre 2019, le fil islamophobe a quitté les interventions publiques de Mélenchon, mais il a été et demeure un grand pourvoyeur politicien de fixations identitaristes (« les Allemands », « les Lituaniens », « les Tchétchènes »…).

Du « couple » Macron / Mélenchon au « couple » Enthoven / Bégaudeau

Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, dotés de tailles politiques dissemblables (le premier encore homme fort de l’Elysée et le second opposant rapetissé), et porteurs donc de conséquences négatives inégales sur le monde, se révèlent comme deux des locuteurs confusionnistes principaux parmi les professionnels de la politique. Il faut entendre le confusionnisme comme le développement d’interférences rhétoriques entre des postures et des thèmes d’extrême droite, de droite, de gauche modérée dite « républicaine » et de gauche radicale, bénéficiant surtout à l’ultraconservatisme dans un contexte de recul du clivage gauche/droite. Une vue distanciée et élargie de l’espace des déplacements idéologiques actuels permet de saisir certains ressorts d’une marginalisation durable possible de la gauche dans le piège Macron/Mélenchon et d’une victoire électorale de moins en moins improbable du RN.

D’autant plus que les détraquements s’étendent : en 2019, l’écrivain de gauche radicale François Bégaudeau écrit dans Histoire de ta bêtise (Pauvert) qu’il « déteste davantage Macron » que Marine Le Pen(4). Le 7 juin 2021 sur Twitter, son cousin en modération de centre gauche macronisé dit « républicain », le philosophe Raphaël Enthoven, rejoint sa position en la durcissant, mais pour des raisons opposées, en indiquant qu’il voterait Le Pen dans un hypothétique deuxième tour avec Mélenchon(5). Rappelons qu’en 2019, Bégaudeau préférait aussi Éric Zemmour, supposé être du côté d’« une analyse de classes », à… Enthoven(6). Tous deux convergent aujourd’hui dans la mise en cause de la frontière symbolique avec l’extrême droite.

Il y a peu, une étude de la Fondation Jean Jaurès a noté qu’un double processus en cours est susceptible de renforcer les probabilités d’une victoire de Marine Le Pen en 2022 : la dédiabolisation de la fille de Jean-Marie Le Pen et la diabolisation d’Emmanuel Macron(7). Les jeux entre Macron et Mélenchon, Bégaudeau et Enthoven, mais aussi la tendance borgne des manifestations du 12 juin (auxquelles j’ai participé à Nîmes, pragmatiquement, comme moindre mal), tendent à renforcer dangereusement cette double dynamique. Prendre mieux conscience d’un contexte idéologique qui tend à échapper à tous et qui pourrait étouffer pour longtemps la galaxie de l’émancipation sociale est susceptible de nous aider à retrouver une boussole dans le brouillard et à mieux éviter les chausse-trappes à venir.

Vers une gauche d’émancipation ?

Pendant ce temps-là, tant de choses sont à repenser pour une gauche d’émancipation à renaître à partir d’une double critique du conservatisme néolibéral (ses dérèglements sociaux, humains et écologiques) et de l’ultraconservatisme d’extrême droite (ses dérèglements nationalistes, xénophobes et discriminatoires), sans oublier leurs intersections (en particulier les dérèglements démocratiques) : l’universalisable plutôt que l’universel, la dialectique républicaine de la pluralité humaine et du commun (dans le sillage d’Hannah Arendt) plutôt que l’écrasement de la pluralité par l’unité, l’hybridation d’identités ouvertes plutôt que les enfermements identitaristes, les articulations entre question sociale et question écologiste…

Philippe Corcuff vient de publier La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne de la bataille des idées (éditions Textuel, mars 2021)

Notes :

(1) Pour un panorama plus large et précisément référencé des déplacements identitaristes-conservateurs d’Emmanuel Macron à partir de décembre 2018, voir mon livre La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne de la bataille des idées, Textuel, 2021, pp. 117-132.

(2) Jean-Luc Mélenchon, émission « Questions politiques », France Inter, en collaboration avec Le Monde, 6 juin 2021 [autour de 47mn-49 mn]

(3) Jean-Luc Mélenchon, « Le jour de honte », blog « L’ère du peuple », 2 avril 2018.

(4) François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise, Pauvert, 2019, p. 20.

(5) Compte Twitter de Raphaël Enthoven, 7 juin 2021.

(6) François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise, op. cit., p. 37.

(7) Antoine Bristielle, Tristan Guerra et Max-Valentin Robert, « 20022 : évaluation du risque Le Pen », Note de la Fondation Jean Jaurès, site de la Fondation Jean Jaurès, 21 avril 2021.

 

* Sur les déclarations de Jean-Luc Mélenchon du 6 juin 2021 sur France Inter : voir aussi Denis Sieffert, « Les ambiguïtés calculées des Mélenchon », Politis, 9 juin 2021

* Récemment sur le livre La grande confusion :

. «Extrême droite : l'élégance méconnaissante de Pierre Tenne dans En attendant Nadeau», par Philippe Corcuff, blog Mediapart, 3 juin 2021

. Entretien radiophonique avec Eddy Caekelberghs, émission « Au bout du jour », RTBF (Belgique), 10 juin 2021 [environ 24 mn]

. «"La grande confusion. Comment l'extrême droite gagne la bataille des idées" de Philippe Corcuff », par Jean-Pierre Bacot, blog Critica Masonica, 12 juin 2021

.  « A propos du livre de Philippe Corcuff et de la" grande confusion"», par Roger Martelli, site du journal Regards, 15 juin 2021

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