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« Mon Cher Marx,

[…] Cherchons ensemble, si vous voulez, les lois de la société, le mode dont ces lois se réalisent, le progrès suivant lequel nous parvenons à les découvrir ; mais, pour Dieu ! après avoir démoli tous les dogmatismes a priori ne songeons point à notre tour, à endoctriner le peuple ; ne tombons pas dans la contradiction de votre compatriote Martin Luther qui, après avoir renversé la théologie catholique, se mit à grands renforts d’excommunications et d’anathèmes, à fonder une théologie protestante. […] faisons-nous une bonne et loyale polémique ; donnons au monde l’exemple d’une tolérance savante et prévoyante, mais parce que nous sommes à la tête du mouvement, ne nous faisons pas les chefs d’une nouvelle religion ; cette religion, fût-elle la religion de la logique, la religion de la raison. Accueillons, encourageons toutes les protestations ; flétrissons toutes les exclusions, tous les mysticismes ; ne regardons jamais une question comme épuisée, et quand nous aurons usé jusqu’à notre dernier argument, recommençons s’il faut, avec l’éloquence et l’ironie. »

Pierre-Joseph Proudhon, Lettre à Karl Marx, 17 mai 1846

 

« Si tous ceux qui croient avoir raison n’avaient pas tort, la vérité ne serait pas loin. »

Pierre Dac, L’Os à Moelle. Organe officiel des Loufoques, mai 1938-mai 1940

 

 

En quarante ans de militantisme dans des organisations politiques (1), j’ai observé pas mal de dysfonctionnements, dérives, incohérences, âneries…Je suis membre de la Fédération Anarchiste depuis février 2013 (2) et j’en apprends encore sur de nouvelles aberrations susceptibles de se loger dans des cadres politiques organisés, y compris dans un milieu libertaire qui devrait être davantage immunisé que des formes plus classiques.

 

Couillonnade « anarcho-stalinienne » pour entomologiste du nombrilisme libertaire

 

Ce n’est pas la FA dans son ensemble qui est en cause ici, mais quelques-uns de ses membres influents (une dizaine peut-être ?) qui ont réussi à pousser le ridicule jusqu’à organiser un procès public pour les nuls, via une brochure estampillée « Fédération Anarchiste » et publiée par les Editions du Monde libertaire au mois de septembre 2016, contre un militant hérétique de la FA (le mécréant en athéisme anarchiste auteur de ces lignes) car agnostique et pas athée !

 

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Nous nommerons dorénavant « drôles d’anarcho-staliniens » ces quelques influents qui, tels des coucous gris (3), ont réussi à pondre leurs œufs dogmatiques et micro-bureaucratiques dans un nid anarchiste. « Drôles », car ces bouffons des marges de l’espace politique officiel caricaturent ici en acte l’activité, souvent plus noble, des minorités politiques organisées, de manière encore plus appuyée que ne le feraient des dirigeants mal intentionnés de grands partis. « Staliniens », non pas au sens du tragique meurtrier propre au totalitarisme qui s’est réclamé au XXe siècle du « communisme », mais parce leurs pratiques révèlent des ressemblances en termes de dogmatisme, de déformation de la réalité, d’arbitraire bureaucratique et de stigmatisation publique des points de vue différents, mais cette fois au service d’une pitrerie qui risque malheureusement de décrédibiliser la FA, principale victime politique, au final, de cette brochure.

 

Cette plaisanterie « anarcho-stalinienne » de 26 pages a pour titre Athéisme et pour auteurs René Berthier et Loran. Son prix est de 3 euros (somme modique si l’on s’apprête à passer de tristes fêtes de fin d’année et si l’on veut se remonter le niveau de rigolade). Elle aurait été tirée à 2000 ou 2500 exemplaires. Avec un écho vraisemblablement plus élevé que les quelques paumés de Noël qui chercheront à s’égayer ou les rares entomologistes des organisations anarchistes à s’informer en lisant ce texte s’efforçant de rectifier d’un certain nombre de contre-vérités mises sur la place publique sous le label « Fédération Anarchiste ». Au-delà de la compassion burlesque avec des paumés de la noëlitude ou du soutien à la patience infinie de la connaissance spécialisée, une réaction publique était nécessaire face à cette agression publique, ne serait-ce que pour dire stop à l’arbitraire micro-bureaucratique de quelques petits chefs anarchistes autoproclamés, qui pourrait s’abattre par la suite sur n’importe quel membre de la FA si personne ne s’en inquiétait suffisamment fort.

 

Dans cette brochure, le court texte introductif de trois pages écrit par Loran ne me concerne pas, mais le cœur de la brochure, les 21 pages rédigées par René Berthier et datées du 21 juin 2016, si. J’y suis cité six fois dans le texte et sept fois en note, de beaucoup plus nombreuses références indirectes étant faites à mes points de vue supposés autour des expressions « gauche radicale », « pragmatisme », « agnosticisme », « position agnostique », « spiritualité » et « spiritualité sans dieux ». Et pour confirmer que le principal de la brochure est bien consacré à la caricature publique de mes positions, un texte non signé met clairement les pendules à l’heure page 25, juste après le texte de René Berthier et avant la table des matières :

 

« Il y a eu depuis quelques mois, soit en interne à la Fédération anarchiste, soit à travers le Monde libertaire, des échanges sur les positions de Philippe Corcuff à propos de la religion,de l’athéisme, de la croyance en Dieu et sur ses prises de position sur ce qu’il croit être la FA. Le Monde libertaire a publié de lui dans son numéro du 16-22 octobre 2014 un article intitulé "Les religions sont-elles solubles dans la réaction ? Les agnostiques sont-ils de misérables traîtres à la cause anarchiste ?", auquel René Berthier a apporté une "Réponse à Corcuff". L’article de Corcuff a été archivé sur le site du Monde libertaire, mais curieusement pas celui de Berthier [Note de Ph. C. : c’est une des erreurs de cette brochure, car le texte de René Berthier est bien archivé sur le site du Monde libertaire, voir plus bas ; par ailleurs, le « curieusement » révèle des parfums conspirationnistes]. Le 16 juin 2016 eut lieu dans un café parisien une réunion-débat sur "La gauche, les libertaires et les enjeux spirituels" avec Philippe Corcuff, à laquelle participèrent le journaliste Jean Birnbaum, l’historienne Jocelyne Dakhlia et le sociologue Michael Löwy, à l’initiative du séminaire libertaire ETAPE et animé par Paul du groupe anarchiste Regard noir. Le texte qui précède n’est évidemment pas un compte rendu de cette réunion, mais il est une réaction déclenchée par les propos qui furent tenus lors de cette réunion, liée à l’ensemble des textes écrits par Corcuff sur la question. »

 

Au cours de mes quarante années de militance, c’est la première fois que j’observe que les prétendues réflexions d’un militant d’une organisation sont dénoncées publiquement par un texte ayant le label de cette organisation, sans que cela s’inscrive dans un débat pluraliste et contradictoire, où son point de vue aurait été publié aux côtés de ceux le mettant en cause (journal, revue, brochure, livre, etc.). D’autant plus que certains des termes choisis pour critiquer publiquement mes supposées analyses ne relèvent guère – c’est le moins qu’on puisse dire ! - de la discussion argumentée et fraternelle : « opportunisme » (p. 6), « absurdité d’un raisonnement » (p. 6), « complètement idiot » (p. 6), « manipulation » (p. 6), « raisonnement par l’absurde » (p. 7), « l’absurdité de la position agnostique » (p. 7) ou « chercher à créer la confusion » (p. 18). Ce type de pratiques s’apparente plutôt historiquement aux formes inquisitoriales dans l’église catholique contre des « hérétiques » ou, plus récemment, chez les communistes staliniens contre des « dissidents ». Mais cela prend ici la forme comique de « Charlot au pays de l’Inquisition » et de « Laurel et Hardy chez les staliniens ».

 

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Pour de bons connaisseurs du fonctionnement interne de la FA, ce cas est exceptionnel et en rupture avec sa jurisprudence fédérale. Cela apparaît même comme un détournement illégitime de moyens de la FA contre un militant de la FA, peu conforme par ailleurs à une éthique libertaire minimale. Cela a toutefois été possible à cause du principe de responsabilité individuelle qui régit les mandatements au sein de la FA : le mandaté aux Editions du Monde libertaire a pu en assumer formellement la responsabilité. Cependant, plusieurs indices laissent penser que, par-delà les personnes qui ont pris la responsabilité formelle de la brochure (le mandaté aux Editions du Monde libertaire d’abord, les deux auteurs de la brochure ensuite), il y a un petit groupe d’une dizaine de « drôles d’anarcho-staliniens » qui ont souhaité la brochure, ont aidé à ce qu’elle advienne et aujourd’hui la soutiennent. Cette infime minorité serait constituée de deux cercles : 1) un cercle un peu plus large agrégeant des motivations plurielles (identitarisme anarchiste, fixation dogmatique sur un athéisme intolérant, nostalgisme du type « l’anarchisme, c’était mieux avant », anti-intellectualisme, aigreurs d’origines diverses…), et 2) un noyau plus restreint y jouant son influence dans l’organisation. Il n’y a aucune raison de voir ici un « complot » unifié, mais le rassemblement ponctuel d’humeurs partiellement convergentes. Quant au noyau influent, je suggèrerais qu’il pourrait s’agir de deux mécanismes combinés : 1) une crainte à tonalité paranoïaque à propos de la menace que ma présence (mes possibilités d’accès aux médias étant largement surestimées) pourrait faire peser sur la stabilisation de leurs petits pouvoirs au sein de la  FA ; et 2) la jouissance de l’arbitraire de ces micro-pouvoirs.

 

Des justifications erronées devenant mensongères pour une brochure illégitime : ça ne rigole plus !

 

Les principales justifications données au sein de la FA quant à la publication de cette brochure tourne autour de ma supposée réitération de critiques publiques de la FA sur la question de l’athéisme. Or, une fois dissipées les erreurs, déformations et rumeurs infondées, il s’avère que je ne suis intervenu publiquement qu’une seule fois sur ma conception de l'agnosticisme en avançant des éléments critique avec des conceptions de l'athéisme en cours à la FA. Le Comité de rédaction du Monde libertaire (CRML), à la suite d'un échange polémique sur la liste interne de débat de la FA, m’a ainsi demandé de synthétiser pour Le Monde libertaire les arguments que j’y avais présentés. Cela a été publié dans Le Monde libertaire en octobre 2014. Ce même texte a été republié quelques jours après sur mon blog de Mediapart, il y a donc environ deux ans :

 

« Les religions sont-elles solubles dans la réaction ? Les agnostiques sont-ils de misérables traîtres à la cause anarchiste ? », Le Monde libertaire, n° 1752, du 16 au 22 octobre 2014, http://monde-libertaire.net/?page=archives&numarchive=17370 ; republié sous le titre « Les religions sont-elles taboues chez les anarchistes ? Interrogations libertaires hérétiques », Mediapart, 24 octobre 2014, https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/241014/les-religions-sont-elles-taboues-chez-les-anarchistes-interrogations-libertaires-heretiques.

 

Á ce texte René Berthier avait déjà répondu à l'époque un long texte (plus de deux fois et demie le volume du mien), d'abord publié sur un site extérieur, puis dans Le Monde libertaire :

 

« Réponse à Philippe Corcuff », sous la signature d’Éric Vilain [pseudonyme de René Berthier], 3 novembre 2014, http://monde-nouveau.net/spip.php?article556 ; republié sous le titre « De l’athéisme comme socle de la pensée anarchiste », Le Monde libertaire, n° 1755, du 6 au 12 novembre 2014, http://monde-libertaire.net/?page=archives&numarchive=17375 [le nom de l’auteur a disparu de cette version].

 

A l’époque, aucune instance légitime de la FA n’a protesté contre la publication de mon texte dans Le Monde libertaire (et sa reproduction sur Mediapart). Quelle était l’urgente nécessité de consacrer le principal d'une des rares brochures publiques de la FA dans la période à la mise en cause d'un membre de la FA avec le label de la FA en tant que réponse à un texte paru dans la presse de la FA presque deux ans avant, et de surcroît, par la personne qui avait déjà répondu publiquement à l'époque ?

 

Une des erreurs les plus répétées dans la brochure et dans sa justification a posteriori est celle-ci : j’aurais dit dans une réunion publique organisée par le séminaire libertaire ETAPE sur « La gauche, les libertaires et les enjeux spirituels » le 16 juin 2016 à Paris : « La FA a un problème avec les religions ». Critique d’une violence inouïe, à côté de laquelle les « opportunisme », « absurdité », « complètement idiot », « manipulation » ou « confusion » de Monsieur Berthier à mon égard dans la fameuse brochure relèvent du langage amoureux. On comprend qu’une brochure publique de 26 pages constitue une réponse bien modérée, voire trop modérée, par rapport à un tel missile nucléaire. Plusieurs tomes d’un Catéchisme athée de Monseigneur Berthier. Ou comment rectifier l’hérésie agnostique de l’ignoble imposteur Philippe Corcuff aurait semblé plus ajustés ! Cependant, cette phrase -  « La FA a un problème avec les religions » - n’a pas été prononcée par moi, contrairement à ce qu’a écrit Monsieur Berthier dans la brochure, « lors d’une réunion-débat tenue dans un café parisien en juin 2016 » (p. 6 de la brochure) et plus précisément « en début d’une intervention publique » (ibid.), comme le prouve l'enregistrement publié sur le site libertaire Grand Angle :

 

- enregistrement avec introduction écrite du débat mis en ligne le 8 décembre 2016 : http://conversations.grand-angle-libertaire.net/la-gauche-les-libertaires-et-les-enjeux-spirituels/ ;

- seulement l'enregistrement : http://www.grand-angle-libertaire.net/wp-content/uploads/2016/12/conf_spir_1.mp3 [mon introduction - visée par Monsieur Berthier – se situe au début de l'enregistrement à 0.00.0 et l'intervention de Monsieur Berthier commence aux environs de 1.42.0].

 

Cette erreur apparaît involontaire au départ. Elle vient initialement se loger dans la bouche de Monsieur Berthier au cours de la réunion du 16 juin dans une sorte de malentendu, au sens propre d’une audition erronée. Depuis que l’erreur a été prouvée (et est vérifiable par tout un chacun), que la brochure qui la contient continue à être diffusée et que les « drôles d’anarcho-staliniens » qui la soutiennent, et dont c’était un des principaux arguments, justifient encore son existence, l’erreur s’est transformée en mensonge au service de l’arbitraire de micro-pouvoirs.

 

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Il apparaît donc de plus en plus difficile à des esprits rationnels de croire à la fiction selon laquelle la brochure Athéisme a été une réponse à des propos publics répétés contre la FA (puisque le dossier d'accusation ne comporte finalement qu'une seule pièce…d’octobre 2014). Plus probablement, cette brochure constitue une punition publique, dans un détournement illégitime du matériel fédéral et du label « Fédération Anarchiste », contre un militant de la FA à cause des propos qu'il a tenu en interne sur la liste de débat de la FA en juin 2016 au cours d’échanges polémiques autour de l'interprétation des Principes de base de la FA (voir http://www.federation-anarchiste.org/?g=FA_Principes_de_Base) quant à la question de l'athéisme. Quid de ce débat ? Un vieux militant de la FA, Guy Lagrange, a mis en évidence, avec des arguments solides, que ces Principes de base ne caractérisaient pas la FA comme une organisation athée mais « anticléricale », ne se prononçant pas sur la non-existence de dieu(x) et ne s’attaquant pas à la foi individuelle, mais combattant les oppressions générées par les religions en tant qu’institutions collectives. J’ai appuyé cette démonstration et ajouté qu’il y avait quelque chose d’« agnostique » dans ces Principes de base en ce qu’ils mettaient alors entre parenthèses l’existence de dieu(x). C’était sans doute pour nos « drôles d’anarcho-staliniens » une opinion de trop !

 

On doit également noter que la poignée de « drôles d’anarcho-staliniens » est assez hostile à l’usage du terme « islamophobie », et donc à la lutte contre l’islamophobie en tant que stigmatisation des « musulmans » dans les espaces publics occidentaux associée à une série de discriminations. Et ils voient d’un mauvais œil mon engagement public répété contre l’islamophobie, même si c’est en l’associant à la lutte contre l’antisémitisme et contre les fondamentalismes islamistes (4). C’est un facteur supplémentaire qui a pu jouer en faveur de la publication de la brochure litigieuse. Les milieux anarchistes, comme l’ensemble de la gauche, sont aujourd’hui polarisés autour de cette question, comme s’il était si difficile que cela de tenir ensemble la légitime critique des religions et le nécessaire combat contre l’islamophobie (5).

 

Les « anarcho-staliniens » dans une guerre publique picrocholine contre un de leurs compagnons de la Fédération Anarchiste ont alors décrédibilisé politiquement la FA. N’y avait-il pas plus urgent à faire en matière de brochures labellisées FA, en étant au contact des luttes présentes et des expériences alternatives en cours :   loi travail, bilan critique de Nuit debout, situation des migrants, guerre en Syrie, Notre-Dame-des-Landes, expériences kurde de Rojava ou zapatiste au Mexique…ou encore islamophobie (comme l’a proposé le groupe Pierre Ruff de la FA de Perpignan), dont l’hystérie a encore monté d’un cran lors de l’agitation politico-médiatique de l’été autour du burkini ? Pourtant aucune de ces brochures n’a été publiée dans la période…car des choses plus gravissimes devaient absolument être traitées.

 

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Monsieur Berthier ou le Monseigneur Lefebvre de l’anarchisme version Michel Audiard : et si on rigolait de nouveau ?

 

René Berthier est un syndicaliste retraité qui a écrit des livres intéressants sur l’anarchisme, que j’ai cités d’ailleurs positivement dans un ouvrage de philosophie politique anarchiste publié en 2015 aux Editions du Monde libertaire sous le titre Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte. Je ne sais pas bien ce qu’il lui a pris de vouloir jouer ainsi un des personnages principaux dans un remake d’un film de Michel Audiard version intégrisme athée. Avec sa contribution à la fameuse brochure Athéisme, il ne risque guère de gagner en crédibilité politique et intellectuelle.

 

Un pot-pourri de ses assertions les plus saugrenues en donnera un aperçu :

 

* Monsieur Berthier n’hésite pas à mettre le doigt dans les théories du complot dans l’air du temps. Ainsi je serais un acteur d’un large complot visant l’anarchisme, la FA et, au-delà, la gauche radicale, qui me dépasserait largement :

. « En fait, pour justifier l’introduction d’une pincée de Bon Dieu dans la doctrine anarchiste en général, et dans la Fédération anarchiste en particulier, les partisans de cette stratégie sont obligés de tromper leur monde. C’est littéralement de la manipulation. Ils font semblant de confondre Dieu et la religion, la spiritualité et la philosophie. » (p. 6)

. « On en vient à se demander si on n’a pas affaire à une stratégie concertée – qui ne touche d’ailleurs pas que le mouvement libertaire – pour confessionnaliser ladite "gauche radicale" et le mouvement anarchiste. » (p. 10)

 

On retrouve le lexique conspirationniste habituel : « stratégie », « tromper leur monde », « de la manipulation », « font semblant », « une stratégie concertée ». Mais les très anciens « complot judéo-maçonnique » ou « judéo-bolchevik » ont laissé place à un complot religieux…à grande échelle, dont je ne serais que la pointe pseudo-agnostique émergée. On se demande pourquoi des secteurs politiques aujourd’hui aussi marginaux en France (la gauche radicale et l’anarchisme) font l’objet d’une telle énergie de la part de puissantes forces occultes ? La brochure devient donc par moment scénarisé sur le mode d’un James Bond !

 

* Monsieur Berthier discute dans la brochure du supposé caractère « absurde » de l’agnosticisme (pp. 7-8), dont je me réclame, sans jamais faire précisément référence à la définition que j’en donne. Ma définition prend appui sur une réflexion du penseur de l’Antiquité grecque Protagoras :

« Pour l’agnostique ainsi caractérisé, l’incertitude sur l’existence de dieux est structurelle, et il ne peut rien dire définitivement d’un éventuel absolu religieux. C’est pourquoi la question est mise entre parenthèses à la place d’une hésitation permanente. » (6)

Monsieur Berthier préfère discuter sa propre définition, décalée par rapport à la mienne, qu’il lui est alors facile de qualifier de « ridicule » :

« En somme, l’agnostique laisse la question en suspens jusqu’à ce qu’on nous produise une preuve dans un sens ou dans l’autre. » (p. 7)

Or, pour Monsieur Berthier :

« on ne peut pas prouver l’existence d’une chose qui n’existe pas !!! Il n’y a doncpas lieu d’être agnostique !!! À un moment, il fautprendre position. » (p. 7)

 

Bref, en fonction de la caractérisation de l’agnosticisme par l’athéisme intégriste et intolérant de Monsieur Berthier (qui ne correspond pas à l’athéisme tolérant de la plus grand partie des athées que je connais, à la FA et ailleurs), la position agnostique…ne peut pas vraiment exister.

 

* Monsieur Berthier prétend discuter dans la brochure (pp. 15-20) des thèses de mon livre Pour une spiritualité sans dieux, dont la référence est dans la note 14 (p. 16). Mais on ne trouve aucune citation du livre, dans ce long passage, ni de discussion précise avec les thèses qui y sont avancées (comme la critique radicale de tout absolu, religieux ou non religieux, ou l’association avec une éthique de la fragilité opposée tant au capitalisme qu’au djihadisme). Á la place, on a de longues citations puisées sur internet quant à des définitions de « spiritualité » et de « philosophie ».

 

Monsieur Berthier n’aurait-il pas lu le livre qu’il prétend critiquer publiquement ? Un autre indice nous met sur la voie de sa probable non-lecture de l’ouvrage qu’il met en cause. Il fait référence au livre d’« André Comte-Sponville, L’esprit de l’athéisme : introduction à une spiritualité sans Dieu, Albin Michel, 2006 » (p. 18) parmi les auteurs qui ont parlé antérieurement à mon ouvrage de « spiritualité sans dieu » et qui participerait à rendre « significatif que la thématique de la "spiritualité sans dieux" n’est absolument pas le produit de la pensée critique ». Non pas parce qu’il aurait lu le livre de Comte-Sponville (et les autres qu’il cite), mais parce que son auteur est présenté comme « une personnalité de la gauche caviar » et « un philosophe mondain ». Cependant tout joyeux de cette découverte faite sur internet, il semble ignorer que… Pour une spiritualité sans dieux critique justement de manière polémique les thèses de cet ouvrage de Comte-Sponville (pp. 32-35), mais, à la différence de sa démarche, en discutant précisément ces thèses après lecture du livre.

 

* Le sommet du ridicule est atteint par Monsieur Berthier quand il avance dans la brochure :

« le fait de préciser que cette spiritualité soit "sans dieux" étant quand même une reconnaissance du caractère religieux de la démarche » (p. 16)

 

  le proprement hilarant est au rendez-vous et l’on pourrait présenter la brochure à un concours du livre politique comique. Si les dieux sont explicitement exclus, ce serait implicitement pour leur donner une place de choix ! Si je dis que je suis pour une société sans capitalisme, cela voudrait dire que je suis partisan du capitalisme, si je dis que je suis pour une société sans État, c’est que je suis partisan de l’État, etc. etc. Bref, selon cette logique, la plupart des anarchistes seraient pro-capitalistes et étatistes parce que se réclament de l’anti-capitalisme et de l’anti-étatisme. La rhétorique para-stalinienne pédale ici dans le grotesque.

 

Cependant, avec ses accointances staliniennes, la prose de Monsieur Berthier nous fait rire jaune à un moment quand intervient la menace à peine voilée de l’exclusion :

« Personne n’est obligé d’adhérer à cette doctrine et en contrepartie quelqu’un qui adhérerait à une organisation politique (dans le jargon anarchiste on appelle ça une "organisation spécifique", c’est-à-dire spécifiquement anarchiste) dans l’intention délibérée d’en modifier les principes essentiels ne devrait pas s’étonner de s’en faire exclure. » (p. 11)

Or, pour Monsieur Berthier, l’athéisme serait un de ces principes les plus essentiels, dont le non-respect pourrait alors justifier une exclusion. A bon entendeur…

 

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Mélancolie oblomovienne et avenir fragile des organisations politiques

 

« Seulement il n’y a pas de vie dans tout ça ; il n’y a ni compréhension de la vie, ni compassion, il n’y a pas ce que vous appelez "humanitarisme". Il n’y a que de l’amour-propre. D’ailleurs ils représentent des voleurs, des femmes déchues comme s’ils les attrapaient dans la rue pour les conduire en prison. On n’entend pas de "larmes invisibles" dans leur récit, mais seulement un rire visible et grossier, et de la méchanceté. »

Ivan Gontcharov, Oblomov (1859)

 

Il y a un risque à donner une vue trop desséchée et ironique de la microscopique « affaire de la brochure Athéisme de la FA », qui la comparerait à un fonctionnement anarchiste pur et idéal bien illusoire. Il y a donc un manque manifeste dans les lignes critiques qui précèdent. Car les fragilités qu’expriment les comportements de mes accusateurs publics constituent bien une matière humaine indépassable pour qui veut relancer le pari d’organisations politiques à visées émancipatrices. Comme mes faiblesses narcissiques face à ces accusations participent de cette matière humaine. Des organisations politiques nouvelles seraient nouvelles non pas parce qu’elles auraient prétendu éliminer tous les dysfonctionnements possibles, bien au contraire, mais parce qu’elles auraient admis le caractère inéliminable des tensions et des fragilités humaines. Partant, elles s’efforceraient d’inventer des dispositifs les contrebalançant - de manière imparfaite - dans des cadres organisés nécessairement impurs, toujours en mouvement pour tenter de s’améliorer. Si une petite minorité de dogmatiques et de sectaires ne finit pas par imposer sa loi à l’organisation, la Fédération Anarchiste a encore de belles potentialités allant dans ce sens, dans la dynamique d’un écart entre la FA réellement existante et une possible FA à venir (7).

 

Je pense ici au personnage profondément mélancolique d’Oblomov chez le romancier russe Ivan Gontcharov (8) : falot et magnifique, faible et émouvant, étriqué et grandiose, désespérément et utopiquement humain !

 

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* Ce billet est fermé dès le départ aux commentaires, le dénigrement en pratique de la Fédération Anarchiste par de « drôles d’anarcho-staliniens » suffisant largement, il n’est point nécessaire que s’y ajoutent les dénigrements des trolls sévissant habituellement sur Mediapart. *

 

 

Notes :

(1) P. Corcuff, « Enjeux pour la gauche de gauche en France : éclairages autobiographiques », Mediapart, 27 mai 2013, https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/270513/enjeux-pour-la-gauche-de-gauche-en-france-en-2013-eclairages-autobiographiques.

(2) P. Corcuff, « Pourquoi je quitte le NPA pour la Fédération Anarchiste », Mediapart, 4 février 2013, https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/040213/pourquoi-je-quitte-le-npa-pour-la-federation-anarchiste.

(3) « Parasitisme de couvée », Wikipédia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Parasitisme_de_couv%C3%A9e.

(4) De la tribune écrite avec Nadia Benhelal, sous le titre « Nous sommes tous des juifs musulmans », et publiée dans Le Monde le 13 octobre 2004 (reprise sur http://bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=10077) à celle parue dans Libération le 7 septembre 2016, sous le titre « Assumer la pluralité de nos identités », http://www.liberation.fr/debats/2016/09/06/assumer-la-pluralite-de-nos-identites_1486791.

(5) Voir P. Corcuff, « Critiquer les religions, combattre l’islamophobie », Le Monde Libertaire, Numéro spécial Charlie, supplément gratuit au n° 1762, 22 janvier 2015, repris sur Mediapart, 2 février 2015, http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-corcuff/020215/critiquer-les-religions-combattre-l-islamophobie .

(6) P. Corcuff, Pour une spiritualité sans dieux, Paris, Textuel, 2016, p. 23.

(7) Voir, dans cette perspective, ma conclusion, intitulée « Actualité d’une Fédération anarchiste », dans Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte, Paris, Editions du Monde libertaire, 2015, pp.281-294.

(8) Ivan Gontcharov, Oblomov (1e éd. : 1859), trad. franç. de Luba Jurgenson, Lausanne, L’Age d’Homme, 1988 ; voir aussi la belle adaptation cinématographique d’une partie du roman par Nikita Mikhalkov sous le titre (pour la version française) de Quelques jours de la vie d’Oblomov (1980, https://fr.wikipedia.org/wiki/Quelques_jours_de_la_vie_d'Oblomov).

 

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