David Goodis et les marges dans le roman noir. Hommage à José Blat

Une exploration de la place des marges dans la critique sociale propre au roman noir américain à travers le cas de David Goodis (1917-1967) pour «Nîmes noir 2017» ; l’occasion d’un hommage à un militant récemment décédé, qui fut une figure nîmoise de la LCR : José Blat (1951-2017).

Ce court texte a été présenté à Nîmes dans le cadre de Nîmes noir 2017, 2ème édition du salon du roman noir, organisé par Les amis de la librairie Diderot, la Maison Théâtre des Littératures à haute voix et le collectif Flashmobphoto, les 23-25 février 2017 (voir http://www.lr2l.fr/agenda/nimes-noir-2017.html). Plus particulièrement, il s’agit d’une intervention au cours de la table-ronde sur « La marge, source d’inspiration pour le roman noir ? », animée par André Comushian, avec la participation des auteurs de polars Laurence Biberfeld, Catherine Fradier, René Frégni, Gil Graff et Martine Nougué, le samedi 25 février 2017.

 

Hommage à José Blat (1951-2017)

 

José Blat Paris 2015 José Blat Paris 2015

 

Je voudrai tout d’abord dédier mon intervention à José Blat, décédé ce 22 février à Nîmes, alors qu’il préparait le second Forum de l’émancipation pour le compte de l’Université critique et citoyenne qui se tiendra ce samedi 4 mars. Il a été à l’origine et même l’âme des deux forums de l’émancipation nîmois, co-organisés par l'Université Critique et Citoyenne de Nîmes (dont José était un des principaux animateurs), la Féria du livre de la critique sociale et des émancipations de Nîmes et Attac Nîmes, et soutenus par Mediapart : celui du 21 janvier dernier sur « Les partis politiques sont-ils utiles aux émancipations ? » (1) et celui du 4 mars prochain sur « Sortir du capitalisme ? Luttes locales, nationales, mondiales » (2). José, venant de la tradition de la Ligue Communiste Révolutionnaire, était soucieux que, après les échecs et les impasses du XXème siècle, les nouvelles générations reprennent langue avec ce qu’il appelait, dans le vocabulaire de ce courant politique, « les questions stratégiques », c’est-à-dire le plan du comment on passe des résistances au sein du capitalisme à un processus de sortie du capitalisme. Le Forum du 4 mars sera dédié à José.

Né le 22 août 1951 à Palma de Majorque, José était un militant politique (LCR, NPA, sans parti en France ces derniers temps, mais adhérent de l’espagnol Podemos), militant syndical (Union syndicale Solidaires) et militant associatif, tout à la fois de culture espagnole, enraciné depuis longtemps sur le terrain nîmois et cosmopolite. Il était psychologue au Conseil Départemental (ex-Conseil Général) du Gard, depuis quelque temps en retraite. C’était un amateur de littérature en général et de polars en particulier. Il s’inscrivait dans la grande tradition du mouvement ouvrier et socialiste, celle des militants-intellectuels, se saisissant des questions intellectuelles parce que militant exigeant.

Les obsèques de José Blat auront lieu mardi  28 février 2017 à 9h au Crématorium de Nîmes (490 rue Max Chabaud).

 

Notes :

(1) Voir les vidéos sur Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/le-club-mediapart/blog/270117/les-partis-politiques-sont-ils-utiles-pour-les-emancipations.

(2) Samedi 4 mars 2017 : Foyer Albaric, 27 rue Jean Reboul à Nîmes, 10h30-12h30 et 14h30-17h30, http://uccn30.blogspot.fr/ .

 

Introduction : roman noir et marges

 

Pour introduire à la question des marges dans le roman noir de tradition américaine, je me concentrerai sur un auteur classique, David Goodis. Issu d’un milieu juif de Philadelphie, David Goodis y naît en 1917 et y meurt en 1967. Son premier roman noir date de 1938 : Retour à la vie (Retreat from Oblivion). C’est un auteur particulièrement noir, le grand polardeux français et grand lecteur du noir américain, Jean-Patrick Manchette, le décrit dans une chronique de février 1978 comme « un type qui n’a pas le vin gai » (1). Goodis a souvent été adapté au cinéma : aux États-Unis bien sûr, avec pour la première fois Les passagers de la nuit (Dark passage) de Delmer Daves en 1947, joué par Humphrey Bogart et Lauren Bacall. Mais il a surtout été adapté en France : Tirez sur la pianiste de François Truffaut en 1960, Le casse d’Henri Verneuil en 1971, La lune dans le caniveau de Jean-Jacques Beneix, en 1983 ou Rue barbare de Gilles Béhat en 1984.

 

Les quelques éclairages que je vais proposer sont dérivés de mon livre Polars, philosophie et critique sociale (Editions Texuel, 2013).

 

J’envisagerai quatre figures de marges dans quatre romans de Goodis.

 

J’entendrai marges, en un sens politico-social, comme quelque chose d’éloigné des institutions et des pouvoirs dominants, en tant que producteurs de normes dominantes, et, par-là, de dévalorisé par eux. Aux marges sont alors associés des processus sociaux de marginalisation. Ce qui donne, dans des registres littéraires comme le polar, des itinéraires individuels tarabiscotés. Dans cette perspective, les marges ne renvoient pas nécessairement à des minorités par rapport à une majorité, elles participent plutôt au foisonnement de la vie ordinaire face aux cadres officiels imposés par les dominants de tous poils. Elles passent par des singularités individuelles qui expriment de manière à chaque fois unique des contraintes sociales plus générales.

 

La lune dans le caniveau (The Moon in the Gutter, 1953)

 

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C’est une figure ouvrière des marges qui est au cœur de La lune dans le caniveau (2) sous la forme du personnage de William Kerrigan, docker de 35 ans, habitant Vernon Street, rue de la misère et de la déchéance sociale. Une forme de déterminisme social y est prégnante, tout en autorisant un niveau quasi-philosophique d’interrogation sur le sens de la vie.

William est hanté par le suicide de sa jeune sœur après un viol. La question philosophique de la signification de l'existence est, à partir de là, fréquemment agitée en lui. Ce plan existentiel n'est pas le simple produit du déterminisme social, sans pouvoir être détaché de lui. Il déborde le sociologique tout en étant tramé par lui. C'est comme si Goodis avait trouvé une articulation originale entre une philosophie existentielle et un déterminisme sociologique, sans que la première ne soit la couche profonde sur laquelle surnagerait le second (comme souvent chez les philosophes), ni que la première ne soit qu'un simple effet du second (comme chez nombre de sociologues).

La rencontre amoureuse avec une femme d'un milieu social privilégié, Loretta Channing, ouvre de nouvelles perspectives pour William. Pourtant, malgré la persévérance de Loretta, cela s'avèrera impossible. Car William apparaît trop alourdi par la fatalité de sa condition sociale. Un passage apparaît significatif dans cette perspective :

« Puis soudain elle disparut de ses pensées, et tout le reste de même, sauf les choses qu'il avait devant les yeux, la rue pleine d'ornières, le caniveau et les seuils défoncés des maisons délabrées. Cela le frappa de plein fouet, cette prise de conscience inévitable qu'il traversait la vie avec un billet de quatrième classe. »

En partant de la situation d’un tel personnage issu des marges sociales, la critique sociale se déploie chez Goodis. Les fortes contraintes de classe pesant sur les individus dans nos sociétés capitalistes peuvent être explorées dans une logique proprement littéraire, dans la singularité d’un parcours individuel.

 

La blonde au coin de la rue (The Blonde on the Street Corner, 1954)

 

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Dans La blonde au coin de la rue (3), c’est un groupe de jeunes d’un milieu populaire, entre petits boulots et chômage, qui incarne une autre zone sociale des marges. Ce sont dans ce cas les espérances d’ailleurs - ailleurs géographique (sortir du quartier d’origine), ailleurs social (une autre condition sociale) et ailleurs amoureux (la quête de « la fille de tes rêves ») - qui sont explorées littérairement, sous la forme d’un peut-être. L’être est ainsi implicitement défini par la possibilité (comme dans la succession des deux verbes sans tiret : « cela peut être »), avec une incertitude (comme dans l’adverbe avec tiret : peut-être). Un passage du début exprime cette dimension :

« Tout ce temps passé, c’était un pari sur l’avenir. Leur numéro sortirait peut-être un jour, ou il ne sortirait jamais. Mais, tant que les dés n’avaient pas cessé de rouler, il y avait toujours un certain éclat dans ce qu’ils faisaient. Le simple fait de se dire que leur numéro sortirait peut-être, ou qu’il pouvait ne jamais sortir...Peut-être et encore peut-être ou peut-être pas. Mais tant qu’il y avait un "peut-être", il leur restait l’éclat. ».

« L’éclat », c’est une esthétique de l’existence, appui minimal par lequel chemine le sens de la dignité pour ceux qui n’ont pas grand-chose.

Cependant, les espérances se briseront encore une fois sur des contraintes sociales trop fortes. Les rêves de Ralph, le personnage principal, n’aboutiront pas. La figure aimée d’Edna s’éloignera et celle de Lenore (la fameuse « blonde au coin de la rue » du titre, incarnant une existence plus banalement médiocre) s’imposera. La vie est très souvent bien grise et noire sous le scalpel de la critique sociale de Goodis.

Je passerai toutefois maintenant à deux cas plus rares chez Goodis où cela fini bien.

 

L’allumette facile (Fire in the Flesh, 1957)

 

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Autre figure des marges : un alcoolique vivant dans la rue, Andrew dit Rif, dans L’allumette facile (4). Il est pourchassé par la police parce que réputé incendiaire, ce qui est faux. Ici l’extrême marginalisation sociale croise la mauvaise réputation qui accable un peu plus ceux qui sont déjà accablés.

Toutefois la fin du roman se présente comme le réveil d’un cauchemar, sous le regard gorgé d’espérances de Leila. Voilà les dernières lignes :

« Il leva la tête et regarda Leila. Il sentait toujours la tiédeur des doigts de la jeune fille sur les siens. Cette chaleur se mêlait à son parfum, à l’éclat de ses yeux qui semblaient verser sur lui, faire pénétrer en lui une douceur inconnue.

"C’est pour toi, dit-il en lui-même. Tout ce que je ferai désormais, tout ce que j’aurai à offrir, ce sera pour toi."

Avec un soupir, elle se pencha vers lui comme si elle l’avait entendu. Et brusquement, pour lui faire un présent, à son tour, pour bien lui montrer qu’elle lui appartenait et qu’elle lui appartiendrait à jamais, elle souleva les deux mains d’Andrew et les posa sur ses seins. »

Les marginaux ont donc une « seconde chance », le peut-être est susceptible, parfois (peu souvent chez Goodis, plus souvent dans la vraie vie), de tomber du côté positif.

 

Les pieds dans les nuages (Night Squad, 1961)

 

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Malgré les dérèglements qui le caractérisent presque jusqu’à la fin, Les pieds dans les nuages (5) fait aussi finalement tomber le peut-être du côté positif. Mais c’est une autre marge qui est pointée, plus courante dans le polar : Corey Bradford est un ancien flic corrompu, viré de la police et alcoolique. Il va cependant trouver des forces dans l'image de son père mort, flic intègre lui, pour se rétablir. C'est ce qu’exprime un autre flic, McDermott, vers la fin du roman :

« - Vous avez reçu le message.

- Quel message ? D'où ça ?

- De la tombe, dit McDermott. De votre père.

Corey frissonna.

- De votre père, répéta McDermott. De votre père qui était mon ami intime. Qui était un vrai policier. Qui était un cœur absolument pur et qui considérait l'insigne comme quelque chose de sacré ! »

 

Le peut-être, c’est donc aussi la reconquête d’un sens ordinaire de la dignité, d’une éthique personnelle du maintien de soi, qui est aussi souvent celle de la figure marginale du détective privé dans de nombreux romans noirs de tradition américaine.

 

En guise d’ouverture

 

La critique sociale portée par le polar américain est fréquemment marquée par le désenchantement, le pessimisme tenant en laisse l’optimisme. Pour ne pas complètement désespérer, le roman noir est seulement percé, çà et là, de trouées utopiques sous forme de peut-être incertains.

On est donc loin, d’un certain point de vue, de la critique sociale militante, davantage marquée par l’optimisme. Pourtant l’éthique militante pourrait opportunément se nourrir de l’éthique du noir. Après les déceptions et les impasses du XXe siècle, des désillusions hard du stalinisme aux désillusions plus soft de l’enlisement social-libéral des « gauches de gouvernement », se lester d’un peu de pessimisme, afin de résister plus longtemps, peut ne pas faire de mal. Ce serait comme un vaccin du désenchantement. Plus, alors que la France et d’autres pays comme les États-Unis sont menacés par l’extrême droitisation, résister suppose peut-être de rompre avec l’auto-illusionnisme optimiste, auquel sont trop habitués les militants de l’émancipation.

L’écrivain italien Claudio Magris, dans un livre de 1999 intitulé Utopie et désenchantement (6) apparaît ici éclairant :

« Le désenchantement est une forme ironique, mélancolique et aguerrie de l'espérance ».

Et il précise que le désenchantement « corrige l'utopie ». Le désenchantement entrerait donc en tension avec l'utopie (au sens de l'attente d'un ailleurs), dans un couple détonnant qui nous ouvrirait peut-être de nouveaux horizons. Cependant la désillusion ne laisserait pas l’utopie se complaire dans un optimisme béat, il la lesterait de pessimisme. On ne repartirait pas « comme avant », avec comme repères les seuls scintillements optimistes des « lendemains qui chantent ». La boussole éthique et politique aurait incorporé un sens du tragique, une conscience aiguë des événements qui nous échappent et qui peuvent nous écraser.

 

Notes :

(1) Jean-Patrick Manchette, Chroniques (textes de 1976-1995), Paris, Rivages/Écrits noirs, 1996.

(2) David Goodis, La lune dans le caniveau, traduction française par Daniel Bondil, Paris, 10-18, 2006.

(3) David Goodis, La blonde au coin de la rue, traduction française par Jean-Paul Gratias, Paris, Rivages-noir, 1992.

(4) David Goodis, L’allumette facile, traduction française par Alain Glatigny, Paris, Gallimard-« Folio policier », 2002.

(5) David Goodis, Les pieds dans les nuages, traduction française par Jean Debruz, Paris, Gallimard-« Folio policier », 2002.

(6) Claudio Magris Utopie et désenchantement, traduction française par Jean et Marie Noëlle Pastureau, Paris, Gallimard, 2001.

 

Retour sur José Blat

Des marges à l’utopique en passant par le tragique ? Le roman noir américain apparaît assez en phase avec le pessimisme au service de l’optimisme de mon ami José. De culture catholique, il adorait un trait d’humour juif : « Ne succombez jamais au désespoir : il ne tient pas ses promesses. »

José Blat Lisbonne 2015 José Blat Lisbonne 2015

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