Charlie/Mediapart, Valls politicien, Filoche inconscient: brouillards à gauche

Retour sur l’affrontement Charlie/Mediapart, les amalgames islamophobes, l’inconscience de Gérard Filoche, l’affaiblissement des défenses vis-à-vis de l’antisémitisme, des héroïnes ordinaires de la fragilité et..."Spider-Man", par un ancien chroniqueur de "Charlie Hebdo" et blogueur sur Mediapart, avec un document inédit sur la LCR et l'assassinat d'Ilan Halimi en 2006.

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Tribune parue sous le titre « Charlie, Mediapart, Valls, Filoche et les autres : la gauche déboussolée » sur l’Humanite.fr, le 22 novembre 2017

Suivie pour cette version sur Mediapart de deux annexes inédites : 1) Charlie 2003, et 2) LCR 2006 après l’assassinat d’Ilan Halimi

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Quand on a travaillé à Charlie Hebdo, qu’on a collaboré avec Charb jusqu’à son assassinat et qu’en même temps on participe en tant que blogueur à l’aventure Mediapart, on est quelque peu abasourdi par la montée aux extrêmes symboliques dans l’affrontement entre ces deux organes de presse. Pour prendre du recul, on peut s’arrêter sur une exigence éthique qui traverse les trois Spider-Man du cinéaste Sam Raimi (2002, 2004 et 2007) : « à grand pouvoir, grandes responsabilités ». On pourra m’objecter que partir d’un blockbuster américain pour teenagers est peu respectueux pour les victimes de la tragédie de Charlie, que la futilité du support constitue un affront aux douleurs générées par le drame. Je ne le pense pas. Le meilleur de la culture populaire peut nous aider à éclairer le tragique, tout en soulignant notre ridicule ordinaire. Un pas de côté pour quand même continuer à sourire, mélancoliquement, dans le souvenir des victimes et l’inquiétude des orages qui grondent.

Spiderman - Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités © EHPlSeaone

 

Charlie et Mediapart : « grand pouvoir » et faiblesses

Le prix du sang a donné un grand pouvoir à Charlie, en le dotant d’une sorte de sacralité républicaine. Ce pouvoir a comme corollaire de fortes responsabilités face aux différents poisons qui gangrènent notre société, aux périls diversifiés en germe, aux attentes pluriculturelles pacifiques qu’a souvent exprimées l’immense vague « Je suis Charlie » et, après elle, « la génération Bataclan ».

Au sein d’une gauche en miettes d’un triple point de vue moral, intellectuel et politique, Mediapart constitue une des rares bonnes nouvelles. Par un patient travail d’enquête, la mise en perspective de l’actualité et l’animation du débat d’idées, elle dessine, dans le pluralisme, une association entre éthique, question sociale et question pluriculturelle porteuse d’avenir pour une politique radicalement à gauche. Cette force acquise par Mediapart a aussi pour conséquence des responsabilités dans le paysage dévasté de la gauche.

Nous sommes souvent faibles devant nos responsabilités. Les trois films de Sam Raimi explorent justement les faiblesses de Spider-Man, sa difficulté d’être à la hauteur de la maxime léguée par son oncle : « à grand pouvoir, grandes responsabilités ». Une boussole éthique ne constitue pas un « impératif catégorique » kantien. Elle n’a rien d’absolu. Ce sont des repères confrontés aux incertitudes des circonstances, aux doutes des personnes et à leurs vulnérabilités.

La couverture de Charlie visant Edwy Plenel et Mediapart avait, au-delà de la légitime caricature, une tonalité diffamatoire. Deux réactions d’Edwy Plenel, la référence à « L’affiche rouge » et la formule de la « guerre aux musulmans » - même en lien indirect avec Charlie dans le contexte de l’entretien concerné - ont été disproportionnées. Elles renvoient à un imaginaire choquant pour ceux qui ont connu directement l’horreur. Le journaliste de Mediapart Fabrice Arfi a eu l’humilité de le reconnaître. L’assimilation de la seconde maladresse à une complicité pour de futurs meurtres par Riss dans son éditorial de Charlie est horrible. On peut comprendre que le traumatisme du 7 janvier 2015 puisse parfois conduire l’équipe de Charlie au plus déraisonnable. On peut comprendre que des accusations injustes aient conduit l’équipe de Mediapart à des propos mal contrôlés. La faiblesse constitue une donnée cardinale du problème éthique pour Spider-Man, et il sait pourtant périodiquement s’en détacher, dans un héroïsme de la fragilité.

 

Manuel Valls ou les usages politiciens de la focalisation identitaire

On se doit de distinguer analytiquement les dérapages entre Charlie et Mediapart des usages troubles qui peuvent en être faits, même si factuellement ils sont intriqués. Ainsi, en qualifiant les propos d’Edwy Plenel d’« appel au meurtre » et de « complicité intellectuelle » avec le terrorisme, Manuel Valls a été encore plus loin dans la démesure pour de médiocres intérêts politiciens, limpides aux yeux de nombre d’observateurs. Pire, en menaçant la gauche qui critique légitimement l’islamophobie « je veux qu’ils rendent gorge, je veux qu’ils soient écartés du débat public » - il ouvre la possibilité d’un emballement maccarthyste.

On doit combattre politiquement les courants conservateurs, plus ou moins autoritaires, qualifiés d’islamistes, et encore davantage la logique meurtrière des djihadismes. Les combattre également au nom d’une gauche radicale, d’une gauche de l’émancipation. Et la gauche radicale réellement existante ne le fait pas suffisamment. C’est vrai. Mais, en sachant que les islamismes ne sont qu’une composante minoritaire de l’islam et qu’islamismes et djihadismes ne sont pas la même chose - même s’il peut y avoir des passerelles entre eux -, n’ont pas le même degré de dangerosité. En participant à insuffler le poison des confusions islamophobes entre « islam », « islamisme » et « djihadisme », Manuel Valls s’inscrit dans une non-morale de l’irresponsabilité, à l’opposé de l’éthique de responsabilité, soucieuse des effets de ses paroles et de ses actes, particulièrement dans un contexte inflammable, prônée par le sociologue Max Weber. L’ex-Premier ministre semble viser seulement « l’islamisme », en le confondant toutefois trop rapidement avec « le djihadisme », mais par glissements subreptices, la suspicion s’étend bien au-delà parmi les musulmans, et en particulier à la plupart des femmes voilés.

Pourrait se mettre en place une nouvelle hystérisation identitaire, incarnée hier par le sarkozysme et que la dernière campagne présidentielle avait largement mise de côté. Après la possible et souhaitable délégitimation à terme de la politique néolibérale et antisociale d’Emmanuel Macron, se profile le retour d’idéologies ultra-conservatrices, avec leur extrême droite (Marine Le Pen), leur sarkozysme de droite (Laurent Wauquiez) et leur sarkozysme « de gauche » (Manuel Valls). En suivant ce dernier, certains, par sincère attachement à « Je suis Charlie » et sans être conscients des conséquences probables, pourraient donner de la crédibilité à la constitution d’un futur politique ultra-conservateur. Des classiques des sciences sociales nous ont appris que si les hommes font leur histoire, ils ne savent pas souvent l’histoire qu’ils font.

La pente identitariste se nourrit en même temps de la remontée de l’antisémitisme. La participation commune des amalgames islamophobes et antisémites à la focalisation identitaire est peu souvent perçue, car ils apparaissent en concurrence et sont portés par des acteurs différents. J’avais alerté des risques d’une compétition délétère entre luttes contre la judéophobie et contre l’islamophobie (le mot pouvait y être utilisé alors) dès 2003, dans une chronique de Charlie Hebdo du 23 avril intitulée « Passions communautaires » (voir en Annexe 1). Cela a été réitéré avec Nadia Benhelal dans une tribune du Monde datée du 13 octobre 2004 : « Nous sommes tous des juifs musulmans ». Nous n’avons guère été entendus et les choses se sont aggravées depuis.

 

Du confusionnisme au sein de la gauche radicale à Gérard Filoche

Face à cela, la gauche radicale, ma famille politique, doit aussi pouvoir se retourner sur ses impensés. Certains de ses secteurs ont secondarisé la lutte contre l’antisémitisme au sein de l’antiracisme. Depuis 2006 et le meurtre d’Ilan Halimi (voir annexe 2 sur le cas de la LCR), en passant par une absence attristante en 2012 après les terribles assassinats perpétrés par Mohamed Merah, des fractions significatives de la gauche radicale ont même largement déserté le terrain des mobilisations contre l’antisémitisme. Á la différence de ce que laissent entendre les généralisations abusives portées par des entrepreneurs en préjugés, cette gauche radicale n’est pas massivement antisémite, bien au contraire, mais elle a relativisé la place de l’antisémitisme, a baissé la garde, en devenant peu sensible à sa réactivation actuelle. Dernier en date : le penseur critique Frédéric Lordon ne traite de l’antisémitisme que sous l’angle d’une disqualification  jetée « à la tête de toute critique du capitalisme ou des médias » dans Le Monde diplomatique d’octobre 2017 (« Le complot des anticomplotistes »).

Á côté de cette relativisation, il y a eu l’installation d’une zone confusionniste plus restreinte, où des passerelles équivoques entre « juifs », « sionisme » et « État d’Israël » et/ou « juifs » et « banques » (et/ou « riches ») peuvent apparaître dans une certaine paralysie de la vigilance antiraciste : dans des franges marginales de la légitime solidarité avec la cause palestinienne, dans les jeux ambigus du Parti des indigènes de la République avec les frontières de l’antisémitisme, dans les proximités d’Étienne Chouard (figure au sein de la gauche radicale de la procédure démocratique du tirage au sort) avec Alain Soral, dans la répétition à l’envi sur internet et les réseaux sociaux de « Macron banquier Rothschild » lors de la récente Présidentielle (pourquoi pas seulement « banquier », ce qui n’aurait pas risqué de provoquer les images nauséabondes du passé ?), etc.

Le carburant socio-psychologique qui peut contribuer à donner de la légitimité à ces formes de confusionnisme au sein de la gauche radicale n’a pas grand-chose à voir, le plus fréquemment, avec une attirance pour l’antisémitisme. La part prise par la logique du « politiquement incorrect », qui donne les apparences d’une rebellitude à bon compte via des positionnements provocateurs, n’est pas à négliger. La culpabilité postcoloniale, non plus. Par exemple, l’excessive indulgence de quelques intellectuels critiques à l’égard des ambiguïtés d’Houria Bouteldja semble plutôt relever de ce que Pierre Bourdieu appelait en mars 1985 dans sa revue Actes de la Recherche en Sciences Sociales une « sorte de complaisance à base de culpabilité qui, autant que l’essentialisme raciste, enferme et enfonce les colonisés ou les dominés en portant à tout trouver parfait, à tout accepter de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font au nom d’un relativisme absolu, qui est encore une forme de mépris ».

Le cas du tweet conspirationniste, antisémite et négationniste, avec un photomontage issu du site d’extrême droite d’Alain Soral, émis, puis retiré avec des excuses, le 17 novembre 2012 par Gérard Filoche constitue un indice de l’affaiblissement des défenses vis-à-vis de l'antisémitisme au sein de cette aire confusionniste. Certes, son passé militant et ses excuses immédiates écartent le soupçon d’antisémitisme quant à sa personne, mais son tweet, sans qu’il en ait eu conscience, était clairement antisémite. Ses justifications a posteriori apparaissent d’ailleurs symptomatiques d’un relâchement de l’esprit critique devant les amalgames antisémites : « il y en a des dizaines d’images comme cela qui circulent » et « je n’avais rien vu du tout. J’ai été distrait » (20 minutes, 18 novembre 2017). Et son inconscience sincère finit même par prendre des accents conspirationnistes lorsqu’il contre-attaque « les macroniens et leur classe sociale », qui chercheraient à disqualifier le critique qu’il est. On n’y trouve pas de nette lucidité, par contre, quant à la gravité de ce qu’il a diffusé. La relativisation de l’antisémitisme peut bien faciliter, comme justification, une certaine banalisation aveuglée. Dans une veine analogue, les défenseurs de Gérard Filoche sur internet et les réseaux sociaux mettent en avant une « cabale » en prenant peu au sérieux l’importance de la bévue. En inversant l’accessoire et le principal, ils fournissent un signe supplémentaire de dérèglements confusionnistes à l’œuvre dans la gauche radicale.

 

Deux héroïnes de la fragilité : Hajer Maaref et Fatma Torkhani

Au cœur des avancées, par divers côtés, du brouillard et des brouillages, quelles sont les personnes qui pointent les sentiers qui nous permettraient de retrouver la voie de lueurs émancipatrices? Des héroïnes du quotidien. Lors d’un rassemblement de la Fraternité organisé par la LICRA de Dijon le 21 mars 2012 après le drame de Toulouse, une étudiante, Hajer Maaref, prend la parole : « J’ai grandi en France dans une famille algérienne et tunisienne, et, je précise, de confession musulmane ». Et elle ajoute : « Mais lundi dernier un homme, dont nous savons aujourd’hui qu’il se réclame de l’Islam, est venu et a tué des enfants, parce qu’ils étaient juifs. Il a pénétré aussi dans ma vie, il l’a pénétrée comme s’il la violait - comme s’il me violait. Mais il m’a appris quelque chose, je l’en remercie. Il m’a donné à comprendre qu’aujourd’hui, et désormais, moi l’Arabe, moi la Musulmane, je suis un peu juive. » J’avais publié à l’époque l’intégralité de son message sur mon blog de Mediapart. Rien à voir avec le fangeux « Mohamed Merah et moi » d’Houria Bouteldja peu de temps après !

Dans un contexte qui n’a pas la tonalité tragique du massacre de 2012, Fatma Torkhani réagit le 6 novembre 2017 sur le Bondy Blog à l’assimilation médiatique entre Tariq Ramadan et les « jeunes Maghrébins de banlieue » : « Oubliez les individualités, les personnalités, les particularités. (…) Nous sommes des Maghrébins et en plus, nous devons forcément partager la même passion pour un homme. » (« Affaire Tariq Ramadan : le courage des unes, la stigmatisation des autres »). Et elle précise, iconoclaste : « En ce qui me concerne, mon héroïne est Barbra Streisand : Américaine issue de l’immigration juive polonaise, qui a grandi dans un milieu modeste et à qui on a cessé de répéter qu’elle ne réussirait jamais à devenir comédienne car elle ne correspondait aux canons de beautés de l’époque. Elle s’est toujours battue pour réaliser ses rêves, a toujours soutenu des causes justes telles que les droits des femmes et des homosexuels. C’est une femme qui m’inspire, en qui je me reconnais et qui me donne envie de me battre contre ceux qui voudrait me discriminer ou encore décider à ma place. »

Voilà bien des héroïnes de la fragilité ordinaire ! Qui résistent aux essentialisations concurrentes,  qui ne défendent pas « leur communauté » contre les autres, qui ne choisissent pas un racisme contre un autre, en maintenant ouverte la possibilité d’une commune humanité universalisable. Sans pour autant oublier le poids des stigmatisations et des discriminations qui pèsent sur leurs têtes. Des héroïnes qui nous rappellent le refus des manichéismes dans le meilleur de l’esprit critique des Lumières, stimulant la capacité à penser aussi contre ses propres préjugés.

 

Annexe 1 : Quand judéophobie et islamophobie étaient critiquées ensemble dans Charlie en 2003

Passions communautaires

Par Philippe Corcuff

 

« Il faut seulement que l’affirmation de ces solidarités singulières ne contredise pas la volonté d’une solidarité universelle et que chaque entreprise finie soit aussi ouverte sur la totalité des hommes. »

Simone de Beauvoir, Pour une morale de l’ambiguïté, 1947

 

Les drames du conflit israélo-palestinien comme de la guerre en Irak ne sont pas sans « dommages collatéraux » en France. Un climat de passions communautaires progresse de façon encore limitée. Mais on entend de plus en plus dans les micros-trottoirs médiatiques : « je soutiens Israël, parce que juif » ou « je soutiens la Palestine, parce que musulman », et non « parce que c’est juste ».

Le « parce que musulman » et le « parce que juif », en tant que « solidarités singulières » visées par la philosophe et écrivaine féministe Simone de Beauvoir (1908-1986), ne sont pas nécessairement porteurs de fermeture identitaire. On peut puiser dans de telles traditions collectives une proximité de culture, de souffrances et d’expériences qui donne un étayage concret à un sens plus général de la justice. Une inscription dans des groupes restreints peut servir de pont vers l’universalisable. Mais les passions communautaires que nous avons sous les yeux tendent à glisser sur des pentes communautaristes plus inquiétantes. Car tant la judéophobie que l’islamophobie s’accroissent, activant de part et d’autre des replis communautaires. La judéophobie et la recrudescence des violences antisémites surfent notamment sur des amalgames entre la politique du gouvernement israélien, le sionisme et la judéité. Si bien qu’un lascar de banlieue qui croit se la jouer Intifada peut, en s’attaquant à une synagogue, se retrouver dans la peau d’un Le Pen de quartier. L’islamophobie a, quant à elle, gonflé avec les voix du FN et pris un essor à la suite des attentats du 11 septembre 2001, dans des amalgames entre islam et islamisme. Des dérapages autour du conflit israélo-palestinien alimentent cette tendance, comme lors de « la ratonnade » du 7 avril 2002 sur la place de la Bastille, en marge d’une manifestation du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions juives de France). Dans ces logiques mêlant communautarisme et racisme, l’identité collective ne se présente plus comme une ouverture « sur la totalité des hommes ». On choisit les « bonnes » victimes et on ne perçoit plus les autres, voire même on se réjouit de leur mort (à la manière du « c’est bien fait pour ces sales sionistes d’Américains » après le 11 septembre ou du « ces salauds d’Arabes vont prendre une pâtée en Irak, ça va les calmer »). Ces passions communautaires ne sont-elles pas un autre foyer, moins visible, d’ethnicisation des rapports sociaux à côté du travail politique de l’extrême-droite, nous éloignant de principes universalisables de justice ?

Les gauches, pour de bonnes et mauvaises raisons mêlées, ne sont pas toujours bien armées face à cela. Certains, fort justement convaincus de l’indispensable mémoire de l’horreur maximale que fut la Shoah, hésitent à critiquer les discours ethnicisants quand ils émanent de secteurs de « la communauté » juive. D’autres, légitimement proches des opprimés d’aujourd’hui (Palestiniens réprimés et jeunes exclus des banlieues), hésitent à combattre frontalement les saloperies antisémites (sur les cafouillages lors de l’agression judéophobe pendant la manifestation anti-guerre du 22 mars 2003, voir les analyses lucides de René Monzat dans le journal Ras l’front, n° 93, avril-mai 2003). Cette dernière attitude est davantage présente dans la gauche radicale, dont l’avenir politique m’importe. Ses militants devraient écouter les conseils d’un Pierre Bourdieu : « Éviter de tomber dans cette sorte de complaisance, à base de culpabilité, qui, autant que l’essentialisme raciste, enferme et enfonce les colonisés ou les dominés en portant à tout trouver parfait, à tout accepter de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font au nom d’un relativisme absolu, qui est encore une forme de mépris » (Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 56, mars 1985).

Face aux dérèglements identitaires, le cosmopolitisme kantien et, à sa suite, « L’Internationale sera le genre humain » de la chanson demeurent plus que jamais des boussoles. Daniel Bensaïd nous le rappelle dans son dernier livre, Le nouvel internationalisme (Textuel, 2003). Il le fait en tant qu’internationaliste « spinozant », « juif-non-juif », qui n’a pourtant oublié ni les ressources intellectuelles ni la longue histoire des humiliations (par exemple, l’étoile jaune précieusement rangée dans un tiroir du café familial des faubourgs de Toulouse) tirées de ses racines juives.

Chronique parue dans Charlie Hebdo, n° 566, 23 avril 2003, reprise dans le livre Mes années Charlie et après ?, avec des dessins de Charb, Editions Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 2015, pp. 38-40

 

Annexe 2 : Controverse au sein de la LCR en 2006 après l’assassinat d’Ilan Halimi

a) Communiqué de la Ligue Communiste Révolutionnaire sur les manifestations du 26 février 2006 à la suite de l’assassinat d’Ilan Halimi

Oui à la solidarité, non à la récupération

En lui-même, l¹assassinat du jeune Ilan Halimi est suffisamment horrible pour susciter le dégoût et nécessiter que les coupables soient au plus vite déférés devant la justice. S’il s¹avère que ce crime, d’une gravité déjà exceptionnelle, se combine avec l¹antisémitisme, cela ne pourra que renforcer notre indignation et appeler la réaction déterminée de tous les antiracistes, de tous les démocrates. La LCR tient à assurer la famille d¹Ilan Halimi de sa plus profonde sympathie. Elle demande que toute la lumière soit faite sur cet acte barbare.Elle tient également à mettre solennellement en garde contre toute instrumentalisation politique de cette affaire, qui conduirait à la montée des tensions communautaires, nourrirait des amalgames dangereux, aboutirait à la stigmatisation de certaines catégories de la population, voire à des dérapages xénophobes inadmissibles comme ceux qui ont ponctué la marche parisienne du 19 février. C’est pourquoi, ne voulant pas voir dévoyer le combat indispensable contre le racisme et l¹antisémitisme, la LCR ne s¹associera pas à l’appel à manifester lancé par SOS-Racisme et la LICRA pour le 26 février.

Le 22 février 2006

b) Motion votée par la section de Nîmes de la Ligue Communiste Révolutionnaire lors de sa réunion du lundi 6 mars 2006

Une politique antiraciste exigeante, dans un climat difficile de concurrence communautaire entre antiracismes, suppose plus que jamais de prendre appui sur un universalisable : le double pari d’une commune humanité et du combat contre toutes les oppressions.

Dans son communiqué du 22 février 2006, intitulé « Oui à la solidarité, non à la récupération » et concernant l'assassinat d'Ilan Halimi, la LCR a ainsi eu raison de mettre en garde face au danger de « la montée des tensions communautaires » et d'« amalgames dangereux, <qui> aboutirait à la stigmatisation de certaines catégories de la population, voire à des dérapages xénophobes inadmissibles ». Toutefois, elle a commis une erreur politique en refusant de s'associer a priori aux manifestations contre l'antisémitisme du 26 février. Les présomptions aggravantes d'antisémitisme marquant ce crime ne sont pas moins établies et la possibilité d'erreur pas plus importante que dans nombre de cas d'actes racistes qui mobilisent habituellement plus promptement la LCR. Cette prudence inhabituelle ne peut qu'entacher la crédibilité antiraciste de la Ligue dans un contexte particulièrement sensible, justement caractérisé par des suspicions réciproques entre groupes victimes de racismes différents. Sa capacité à mobiliser dans le futur face à des formes de racisme suscitant une mobilisation antiraciste moins consensuelle (par exemple, face à des violences islamophobes) s'en trouvera alors amoindrie.

La LCR aurait dû alors appeler avec la LDH, le MRAP, le PCF et d'autres à une manifestation séparée, dégagée de toute compromission avec la judéo-islamo-phobie du Front national et avec l'islamophobie de de Villiers.

La Ligue doit rectifier sa politique antiraciste après cet accroc, en travaillant les convergences et les équilibres au sein d'un mouvement antiraciste divisé. Face aux figures renouvelées de la haine raciste - islamophobie et judéophobie - n'ayons pas peur ainsi de proclamer : « Nous sommes tous des juifs musulmans ! »

 

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Explications de Mediapart :

. « De quoi Mediapart est-il le nom ? », par Edwy Plenel, 19 novembre 2017, https://www.mediapart.fr/journal/france/191117/de-quoi-mediapart-est-il-le-nom <accès libre aux non abonnés>

. « Ramadan, "Charlie" et Valls : Mediapart s'explique », vidéo (environ 55 m) de l'émission En direct de Mediapart du 22 novembre 2017, animée par François Bonnet, avec Fabrice Arfi, Carine Fouteau, Jade Lindgaard, et Edwy Plenel, YouToube, https://www.youtube.com/watch?v=H0Jp7s-YxYA <accès libre aux non abonnés>

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