Nathalie Heinich bouleverse la science...

La sociologue Nathalie Heinich constitue une des figures actuelles de la pensée ultraconservatrice issue de la gauche. Sa prétention à parler au nom de «la vraie science» contre un «militantisme» non scientifique qui gangrènerait l'Université aujourd'hui intervient justement à un moment où la rigueur scientifique de son travail bat de l'aile...

La sociologue Nathalie Heinich apparaît très présente dans les médias en ce moment à l'occasion de la parution de son petit livre Ce que le militantisme fait à la recherche (Gallimard, collection "Tracts", 48 pages, 27 mai 2021). Elle y stigmatise abondamment un monde universitaire et des sciences sociales qui seraient largement "gangrénés" par un "militantisme" non scientifique. Elle participe ainsi au dénigrement en cours de l'Université et de la recherche en SHS (Sciences de l'homme et de la société), qui n'avait guère besoin d'elle pour cela et qui a même été légitimé depuis un certain nombre d'années aux plus hauts sommets de l'Etat. Elle a d'ailleurs participé au dernier épisode de ce dénigrement : la chasse à un "islamo-gauchisme" fantasmatique, ainsi qu'au sous-épisode constitué par la chasse à l'homme Michel Wieviorka. En 2017, elle avait qualifié "les études de genre" de, "pour une large part", "poubelle internationale des médiocrités académiques" (dans "Misères de la sociologie critique", Le Débat, n° 197, novembre-décembre 2017, pp. 122-123). Et, dans le même texte (p. 125), un livre des sociologues Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Enrichissement. Une critique de la marchandise (Gallimard, 2017), était ravalé au rang d'"équivalent de la pensée créationniste". Rien que de la nuance face au supposé manichéisme du prétendu "militantisme" !

Nathalie Heinich a, jadis, livré quelques contributions intéressantes à la sociologie de l'art. Cependant, depuis une série d'années, son rapport à la déontologie intellectuelle s'est fortement relâché. Cela a pu être démontré de manière précise et référencée à propos de son traitement (on pourrait dire charcutage) de citations (en particulier de Max Weber et Norbert Elias) dans son livre Des valeurs. Une approche sociologique (Gallimard, 2017). Cela a été fait sans mise en cause ad personam, en reconnaissant le passé scientifique de l'auteure, et pas de manière vague mais en détaillant les découpages opérés dans les citations :

"Le bêtisier sociologique et philosophique de Nathalie Heinich", revue en ligne de sciences sociales Lectures, rubrique "Les notes critiques", 9 juillet 2018,.

Après de tels égarements quant à une éthique scientifique minimale, il apparaît imprudent pour Nathalie Heinich de parler au nom de "la vraie science" contre "le militantisme".

D'autant plus que ces dérèglements quant aux pratiques scientifiques se sont accompagnés, depuis 1999, d'interventions publiques grandissantes dans le sens d'un militantisme ultraconservateur : contre le PACS, contre le mariage pour tous, dans l'amalgame de pratiques musulmanes ordinaires (comme le port du foulard) avec "l'islamisme"... Pourtant, Nathalie Heinich qui a soutenu sa thèse de sociologie à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et 1981 sous la direction de Pierre Bourdieu, vient de la gauche, en ayant soutenu publiquement notamment le mouvement social de l'hiver 1995 dans le sillage de Pierre Bourdieu.

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Extrait de : "Le bêtisier sociologique et philosophique de Nathalie Heinich", revue en ligne de sciences sociales Lectures, rubrique "Les notes critiques", 9 juillet 2018,

[Introduction]

[...] L’ouvrage de Nathalie Heinich, Des valeurs, contribue à dessiner des repères intéressants quant au domaine de la sociologie des valeurs. […] Le couple jugements de fait / jugements de valeur occupe une place à part dans cette problématique : il constitue tout à la fois un aspect de l’objet de cette « sociologie axiologique » ainsi qu’un de ses principaux appuis épistémologiques, dans une revendication de stricte « neutralité axiologique ». Le chapitre 5 de l’ouvrage, justement intitulé « Jugements de fait et jugements de valeur » (p. 105-130), est centré sur cette question, mais d’autres parties du livre l’abordent également. C’est dans le traitement de ce problème que vont se révéler, de manière localisée, les principales failles du livre. [...]

Norbert Elias : citation à la tronçonneuse

Nathalie Heinich enrôle le Norbert Elias d’Engagement et distanciation dans sa lecture réductionniste de la vision wébérienne de « la neutralité axiologique » au moyen, à nouveau, d’une citation tronquée.

Elle indique en introduction d’un encadré consacré à Norbert Elias dans le chapitre 2 de l’ouvrage (p. 59-60) : « Après Weber, Elias a souligné le caractère fondamental de cette exigence de neutralité, en a explicité les raisons. » (p. 59). Cet encadré, intitulé « Le problème structurel de la neutralité selon Norbert Elias », est composé d’une longue citation de quatre paragraphes, dans laquelle certains passages significatifs ont disparu. Nous les rétablissons en italiques :

« Le dilemme qui est à l’origine des incertitudes contemporaines dans le domaine des sciences humaines n’est pas simplement un dilemme pour tel ou tel historien, économiste, politologue ou sociologue (pour ne citer que ces disciplines) ; il ne s’agit pas ici de la perplexité et de l’incertitude de quelques chercheurs, mais des sociologues en tant que groupe professionnel. Leur devoir social en qualité de scientifiques est souvent inconciliable avec les exigences qui résultent de leur position de membres d’autres groupes ; et ces dernières continueront à l’emporter aussi longtemps que la pression due aux tensions et aux passions entre les groupes demeurera aussi forte qu’elle l’est actuellement.

Le problème devant lequel se trouvent placés les spécialistes en sciences humaines ne peut donc être résolu par le simple fait qu’ils renonceraient à leur fonction de membre d’un groupe au profit de leur fonction de chercheur. Ils ne peuvent cesser de prendre part aux affaires sociales et politiques de leur groupe et de leur époque, ils ne peuvent éviter d’être concernés pas elles. Leur propre participation, leur engagement conditionne par ailleurs leur intelligence des problèmes qu’ils ont à résoudre en leur qualité de scientifiques. Car,

» Si pour comprendre la structure d’une molécule on n’a pas besoin de savoir ce que signifie se ressentir comme l’un de ses atomes, il est indispensable, pour comprendre le mode de fonctionnement des groupes humains, d’avoir accès aussi de l’intérieur à l’expérience que les hommes ont de leur propre groupe et des autres groupes ; or on ne peut le savoir sans participation et engagement actifs.

» Voici donc le problème auquel sont confrontés tous ceux qui étudient un aspect ou un autre des groupes humains : comment séparer, en évitant équivoque et contradiction, leurs deux fonctions, celle de participant et celle de chercheur ? Comment les sociologues, en tant que groupe professionnel, peuvent-ils garantir dans leur travail la domination incontestée de cette dernière fonction ?

» Parvenir à cela est à ce point difficile que nombre de représentants des sciences sociales considèrent actuellement comme purement et simplement inévitable de se laisser guider dans leurs recherches par des idéaux sociopolitiques préconçus, auxquels ils adhèrent quasiment comme à une religion. » (p. 59-60)

Ainsi les trois phrases tronquées vont dans un sens différent de celui privilégié par Nathalie Heinich. Norbert Elias indique bien que, en sciences sociales, le problème ne peut pas passer par la renonciation des chercheurs « à leur fonction de membre d’un groupe au profit de leur fonction de chercheur ». Selon lui, les chercheurs « ne peuvent cesser de prendre part aux affaires sociales et politiques de leur groupe et de leur époque, ils ne peuvent éviter d’être concernés pas elles ». De plus, cet engagement dans la société et dans l’époque a une fonction cognitive pour les sciences sociales : « Leur propre participation, leur engagement conditionne par ailleurs leur intelligence des problèmes qu’ils ont à résoudre en leur qualité de scientifiques ». C’est une particularité des sciences sociales par rapport aux autres sciences, et c’est là où le « Car » manquant chez Nathalie Heinich apparaît important : « Car, si pour comprendre la structure d’une molécule on n’a pas besoin de savoir ce que signifie se ressentir comme l’un de ses atomes [...] ».

Les précisions effacées par Nathalie Heinich n’éliminent certes pas les autres aspects du questionnement de Norbert Elias : « comment séparer, en évitant équivoque et contradiction, leurs deux fonctions, celle de participant et celle de chercheur ? » et comment ne pas « se laisser guider dans leurs recherches par des idéaux sociopolitiques préconçus » ? Mais cela nous incite à retrouver, à rebours de Nathalie Heinich, le terrain des complications et des nuances. Norbert Elias livre d’ailleurs une piste : « Comment les sociologues, en tant que groupe professionnel, peuvent-ils garantir dans leur travail la domination incontestée de cette dernière fonction ? » Il suggère que la distanciation a vocation à devenir le pôle dominant de la sociologie, comme pour les autres sciences, tout en continuant à se nourrir de la variété des implications des chercheurs dans la cité, ce qui constituerait une spécificité des sciences sociales. […]

[Conclusion]

Les failles quant à la rigueur intellectuelle repérées dans des zones localisées de l’ouvrage de Nathalie Heinich Des valeurs ne remettent pas en cause l’ensemble de ses apports à une sociologie axiologique. Elles fragilisent toutefois le sérieux des raisonnements et des arguments utilisés. Elles indiquent par ailleurs, en creux, l’importance de la réflexivité en sociologie, afin d’éviter d’alimenter ce que Pierre Bourdieu a appelé « la loi des cécités et des lucidités croisées » dans l’exploration raisonnée de vérités partielles et provisoires sur le monde social.

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