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Billet de blog 18 mai 2021

Chasse aux «islamo-gauchistes» et M. Wieviorka: implosion intellectuelle à gauche

Une récente tribune collective, parue sur le site de «Marianne» (avec les signatures dites «républicaines» habituelles : N. Heinich, P.-A. Taguieff, etc.) et visant violemment le sociologue Michel Wieviorka pour cause de prétendu «islamo-gauchisme», constitue un indice et un accélérateur du processus en cours d’implosion intellectuelle des gauches.

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Je suis fort éloigné intellectuellement et politiquement de Michel Wieviorka. Et pourtant, comment ne pas s’inquiéter de la charge dont il a été la victime sur le site de Marianne de la part d’intellectuels de gauche chassant en meute les prétendus « islamo-gauchistes »(1).

Cette tribune ne passe pas au crible d’arguments des actes et des discours précis, mais des amalgames et des rumeurs sont juxtaposés en anathématisant en son entier une personne(2). Dans le sillage de l’activité de harcèlement sur Twitter de l’officine idéologique Le Printemps républicain, les militants de l’également mal nommé Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires salissent des individus, Wieviorka après la politiste Nonna Mayer, dotés d’une image de « modérés », en étendant le soupçon de « connivence » avec des idées associées aux crimes djihadistes.

Croyant lutter contre le conspirationnisme, ces procureurs intellectuels livrent en pâture médiatique le nom de multiples « comploteurs » qui s’en prendraient à « l’universalisme républicain » au profit de l’enfer du « multiculturalisme ». Et derrière ces noms, il y aurait un ennemi de l’intérieur massif : « les musulmans » ! Le registre discursif de la tribune anti-Wieviorka fonctionne alors largement au schéma complotiste de la contagion par proximités successives et anachroniques du type : il a eu un moment des proximités avec untel, qui bien des années après est supposé avoir eu des proximités avec d’autres, qui eux-mêmes « propagent » le « danger islamiste », etc.

Croyant lutter contre l’antisémitisme, ils réactivent contre Wieviorka, comme cela a été fait contre Mayer, une vieille figure de la narration antisémite : un individu torve, « double jeu », cumulant des « postes de pouvoir » avec des visées douteuses, en manipulant dans l’ombre « d’importantes subventions » publiques. Sans qu’il y ait là d’intentions antisémites, l’effet peut s’avérer désastreux dans un contexte de recrudescence de l’antisémitisme.

Croyant lutter contre des dérives « identitaires », ils transforment « l’universalisme républicain » en un identitarisme, c’est-à-dire en une fermeture identitaire qui devrait nécessairement définir les individus vivant sur le territoire français au détriment de la singularité personnelle de chacun, tissée de différents fils collectifs sans pouvoir être réduite à aucun d’eux.

Parlant au nom des Lumières, ils amalgament sous la catégorie fantasmatique d’« islamo-gauchisme » des choses disparates qui n’ont pas grand-chose à voir avec les islamo-conservatismes, comme les études de genre, l’écriture inclusive, des études postcoloniales anglophones variées, une pensée décoloniale venue d’Amérique latine dont les Indigènes de la République n’expriment qu’un usage dégradé et sectaire en France, les stimulants travaux sur l’intersectionnalité, etc. Ils invitent ainsi en pratique à éteindre les Lumières des savoirs, au croisement d’une panique morale irraisonnée et de la cristallisation d’aigreurs nées d’attentes de reconnaissance académique déçues.

Cependant, le brouillard idéologique n’est pas seulement alimenté aujourd’hui par ce pôle dit « républicain », des secteurs de la gauche radicale sont aussi porteurs d’autres cécités et confusions. Dans les polarisations manichéennes en cours, au refus de prendre la mesure des stigmatisations islamophobes chez certains a répondu la minoration de l’antisémitisme chez d’autres, aux usages intolérants de la laïcité, oublieux de la liberté de conscience proclamée par l’article 1 de la loi de 1905, ont répondu des caricatures dites « décoloniales » de la laïcité, aux amalgames entre « musulmans » et « islamisme » de certains a répondu une relative indifférence vis-à-vis de la terreur djihadiste. Par exemple, Alain Finkielkraut valorise en 2013 dans L’identité malheureuse (Stock) les « Français de souche » contre l’« auberge espagnole » que serait devenue la France, alors qu’en 2019 le philosophe indigéniste Norman Ajari met en avant dans La dignité ou la mort (La Découverte) une « essence noire » positive contre les théories de « l’hybridité » identitaire. Le fait que le premier pôle soit beaucoup plus médiatisé ne dédouane pas les tenants du second de leur participation à « ce tissu que nous avons filé entre nous, et qui nous étouffe », pour reprendre des mots de Maurice Merleau-Ponty en 1960 dans Signes.

Ces dérèglements éthiques, intellectuels et politiques alimentent la dynamique confusionniste actuelle, entendue comme le développement d’interférences entre des postures et des thèmes d’extrême droite, de droite, de gauche dite « républicaine » et de gauche radicale, bénéficiant principalement dans un contexte de recul du clivage gauche/droite à l’extrême droitisation des espaces publics, dont les bon sondages de Marine Le Pen et les bruits de botte des pétitionnaires militaires nous rappellent les risques imminents. D’autant plus que les gauches partisanes sont aussi traversées par ces brouillages idéologiques, exacerbés par les concurrences politiciennes à la veille de la présidentielle de 2022. La gauche est ainsi menacée d’une véritable implosion intellectuelle accompagnant ses déboires électoraux

Que faire dans ce climat délétère ? Tout d’abord, emprunter à Alain Souchon une mise à distance ironique de nos défaillances : « Dérisions de nous, dérisoires ». Ensuite, ne pas se laisser glisser dans les plaisirs de la pseudo-lucidité fataliste. L’écrivain polonais Stanislaw Jerzy Lec, évadé en 1943 du camp de travail forcé nazi situé dans le ghetto juif de Tarnopol, nous y incite avec un humour tragique dans un des aphorismes de ses Nouvelles pensées échevelées de 1964 : « Ne succombez jamais au désespoir : il ne tient pas ses promesses. » Et puis peut-être pourra venir le temps de la reconstitution d’une boussole éthique et politique pour une gauche d’émancipation à (re)venir…

Notes :

(1) « Michel Wieviorka n’est que le pompier pyromane de l’antiracisme », Marianne.net, 3 mai 2021.

(2) Voir « Michel Wieviorka répond à ses détracteurs : "C’est le degré zéro de la vie intellectuelle" », 7 mai 2021.

Philippe Corcuff vient de publier La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne de la bataille des idées (éditions Textuel, mars 2021).

* Tribune parue dans Libération du 13 mai 2021 sous le titre « Michel Wieviorka : un règlement de comptes qui met la gauche KO » ; sur le site de Libération le 12 mai 2021 [accès abonnés]

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Le livre La grande confusion a été présenté sous différents angles sur ce blog depuis sa sortie en mars :

. "La grande confusion (1) : Meurs pas… la gauche", 15 mars 2021

. "La grande confusion (2) : le Mal néolibéral ou les maux ? En polar avec Connelly", 21 mars 2021

. "La grande confusion (3) : Julliard, Lordon, Bock-Côté, liaisons dangereuses", 29 mars 2021

. "La grande confusion (4) : Bastié, Bock-Côté et les manichéismes ultraconservateurs", par Philippe Corcuff, blog Mediapart, 23 avril 2021

. "La grande confusion (5) pour tous (vidéo, Université Populaire de Lyon", 4 mai 2021

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