Communautés et dissidences féminines : le film «Désobéissance». Hommage à Cavell

Le film « Désobéissance » de Sebastián Lelio traite d’une communauté juive orthodoxe britannique et de sécessions féminines. On peut le lire comme un appel à une politique de l’ouverture de l’être contre les fermetures identitaires en vogue aujourd’hui. En hommage au philosophe américain Stanley Cavell, récemment décédé.

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Á Stanley Cavell (1er septembre 1926-19 juin 2018), grande figure de la philosophie américaine et précurseur des études philo-cinématographiques

 

« Partageant l’intuition que l’existence humaine a besoin non d’une réforme mais d’une re-formation, d’un changement qui ait la structure d’une transfiguration, Wittgenstein devine que l’ordinaire a, et lui seul, le pouvoir de déplacer l’ordinaire, de laisser habitable l’habitat humain, de laisser le même transfiguré. »

Stanley Cavell, Une Amérique encore inapprochable. De Wittgenstein à Emerson, 1989.

 

Le philosophe Stanley Cavell, spécialiste des pensées de Ludwig Wittgenstein, de Ralph Waldo Emerson ou de Henry David Thoreau, vient de mourir(1). Il a notamment tracé, en découvrant des passages entre ces trois auteurs, les chemins d’un perfectionnisme moral et démocratique(2), pour lequel l’amélioration de soi et celle de la collectivité sont en relation. C’est également un grand philosophe du cinéma (3). Un récent film va nous permettre de lui rendre un hommage en acte.

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Désobéissance (Disobedience) est un film britannico-américano-irlandais réalisé par le Chilien Sebastián Lelio (réalisateur notamment de Gloria en 2013), tiré du roman du même nom écrit par la Britannique Naomi Alderman (2007). Le film est sorti aux États-Unis en avril, en Grande-Bretagne en mai et en France en juin 2018. Les trois personnages principaux sont Ronit (Rachel Weisz, actrice anglo-américaine, dont la célébrité vient initialement des films La Momie, 1999 et 2001), Esti (Rachel McAdams, actrice canadienne remarquable dans la saison 2 de la série True Detective, 2015) et Dovid (Alessandro Nivola, acteur américain, second rôle dans Volte/face de John Woo, 1997). Ronit est photographe à New York, elle a jadis quitté soudainement sa communauté juive orthodoxe de Grande-Bretagne. Elle y revient à cause de la mort de son père rabbin, figure de cette communauté. Elle retrouve, outre la sourde méfiance des membres de la communauté (en-dehors de sa tante), ses deux amis d’enfance Esti et Dovid, qui se sont mariés. Dovid, également rabbin et plus proche disciple du père de Ronit, doit succéder à ce dernier. Va resurgir au cœur de ce retour de deuil une ébauche de relation homosexuelle de jeunesse entre Ronit et Esti, alors que l’homosexualité est à proprement parler impensable dans cette communauté. Rachel Weisz, Rachel McAdams et Alessandro Nivola sont magnifiques dans leurs interprétations respectives.

La désobéissance de Ronit et d’Esti déplace un des sens les plus stabilisés de la notion moderne de désobéissance : celle de l’Américain Henry David Thoreau dans Civil Disobedience (1849), c’est-à-dire une rupture interne à une collectivité au nom des valeurs de cette collectivité. Pour la philosophe Sandra Laugier, c’est parce qu’une société, via ses institutions et ses représentants, « désobéit à sa propre constitution, que Thoreau revendique le droit de s’en retirer »(4). Une telle acception de la désobéissance prend appui sur une critique sociale interprétative, pour reprendre l’analyse du philosophe politique américain Michael Walzer(5), que l’on pourrait aussi nommer herméneutique(6). C’est-à-dire une critique au nom des traditions morales et politiques d’une collectivité, qui met en accusation la dérive des institutions de tel groupe humain au  nom des valeurs de ce groupe.

Ce n’est pas la même figure de désobéissance qui se dessine dans le cas du film de Sebastián Lelio. Dans ce cas, les dissidences de Ronit et d’Esti, sans abandonner toutes les valeurs de leur communauté d’origine, supposent un pas de côté par rapport aux traditions morales de cette communauté. La critique sociale associée à la désobéissance a donc besoin d’un point d’extériorité par rapport au périmètre communautaire, et ne peut s’énoncer dans le seul registre de la critique interne (ou herméneutique). A-t-on affaire, pour autant, à une critique utopique en quête d’un ailleurs radicalement autre, à inventer, par rapport à la forme dominante des rapports sociaux dans cette communauté ? Pas tout à fait.

Désobéissance - Bande Annonce VOST - 2018 © BAFS - Bandes Annonces Films et Séries

Le jeu introduit dans le rapport à la communauté est rendu possible par la rencontre de différents univers sociaux dans un espace pluriculturel. Dans les univers non juifs orthodoxes situés juste à côté de lui, en interaction avec lui, l’homosexualité n’est plus nécessairement impensable. Un nouvelle critique politique se dessine alors, avec comme ressorts principaux le pluralisme culturel, qui à travers les interactions entre des univers différents ouvre des possibilités de déplacements au sein de chacun des univers, et la singularité individuelle, en tant que lieu de croisement unique d’une diversité de liens sociaux et d’expériences. Ce ne serait pas au nom de l’unité, vue comme l’affaiblissement bénéfique de la pluralité humaine caricaturée en « divisions », à la manière d’une tendance forte de la tradition française de « la République une et indivisible », que les risques de cloisonnements communautaires seraient critiqués, mais au nom d’un individualisme démocratique radical faisant son miel du pluralisme, afin de nourrir un commun envisagé comme un processus infini et controversable.

Dans le film de Sebastián Lelio, cela ne s’effectue pas au niveau des principes, au-dessus de la tête des humains, dans « le ciel pur des idées », mais au cœur de la vie ordinaire, de ses jaillissements, de ses fragilités, de ses émotions et de ses chocs. Dans cette perspective de réinsertion de la philosophie politique dans l’ordinaire, le double souci de la singularité individuelle et du pluralisme culturel en articulation et en tension avec la re-création continue d’espaces communs peut également être éclairé de manière heuristique par le couple « réalité »/« monde » avancé par le sociologue Luc Boltanski dans son ouvrage De la critique(7). « La réalité », c’est le réel tel qu’il est formaté par les logiques dominantes d’une société. Par exemple, c’est ce qui rend impensable l’homosexualité dans la communauté juive orthodoxe du film. « Le monde », c’est, en une formule empruntée au philosophe Ludwig Wittgenstein, « tout ce qui arrive »(8), ce qui est « plongé dans le flux de la vie »(9), qui déborde « la réalité » standardisée d’une collectivité, en « mettant en péril la complétude des définitions établies »(10) et en ouvrant des « possibles latéraux »(11). Ce qui vient du « monde », c’est, par exemple, l’aventure homosexuelle de Ronit et Esti, puis son resurgissement bien des années plus tard, venant troubler « la réalité » communautaire. Il y a d’ailleurs des zones inaperçues d’interférence entre le perfectionnisme cavellien et la sociologie boltanskienne de l’émancipation(12).

Si l’on en revient au film Désobéissance, l’existence d’un univers à côté de sa collectivité au sein duquel l’homosexualité commence à être reconnue va aider, dans l’ouverture à un extérieur, à transformer l’éruption existentielle en désobéissance. Et cette désobéissance a besoin que la singularité individuelle ne soit pas écrasée par la domination d’une appartenance collective exclusive.

Dans l’exacerbation des vulnérabilités, des attachements, des désirs, des conflits et des angoisses intérieures, chacun des trois personnages principaux va connaître une traversée perfectionniste personnelle, qui interrogera en même temps les cadres collectifs de sa vie. Les dissidences des deux personnages féminins les conduisent, de manière différenciée, à l’extérieur de la communauté juive orthodoxe. Le jeune rabbin bougera aussi, mais dans le sens d’une critique herméneutique, en demeurant au sein de la communauté. Profondément ébranlé, il saisira au dernier moment les ultimes paroles du père de Ronit sur le libre-arbitre dont Dieu aurait doté les humains. Ce qui lui permettra de surmonter le conformisme communautaire. Il ne peut toutefois plus incarner l’autorité religieuse de cette communauté, mais peut-être un aiguillon de déplacements ultérieurs possibles, davantage à ses marges.

Ce film nous dit alors peut-être et surtout que, dans le contexte actuel de raidissements identitaires diversifiés en Europe, aux États-Unis, dans les pays musulmans ou en Israël, il y a une actualité vive de ce qu’Emmanuel Levinas a pointé comme « une sortie en-dehors de l’être »(13), susceptible de déboucher sur une politique libertaire de l’ouverture de l’être à ce qui est autre(14). Un des points de passage de cette réélaboration radicalement démocratique de la politique est bien, selon l’insistance de Stanley Cavell, la vie ordinaire, avec son « inquiétante étrangeté »(15).

Dans cet horizon, les dissidences féminines et féministes ont un rôle particulier à jouer, ainsi que l’explorent également aujourd’hui les séries télévisées The Handmaid’s Tale et Westworld. Après des siècles de domination masculine, les âmes des femmes constituent « un nouveau monde », comme le pressent la romancière Isabelle Sorente à travers sa propre expérience spirituelle(16)…

 

Notes :

(1) Voir le beau portrait-hommage de Robert Maggiori, « Stanley Cavell, the end », Liberation.fr, 20 juin 2018 (version papier de Libération du 22 juin 2018).

(2) Voir sous la direction de Sandra Laugier, La voix et la vertu. Variétés du perfectionnisme moral, avec un texte de Stanley Cavell, « D’Austin à Austen, en passant par Emerson » (pp. 241-255), Paris, PUF, collection « Éthique et philosophie morale », 2010.

(3) Pour une introduction, voir Philippe Corcuff et Sandra Laugier, « Perfectionnisme démocratique et cinéma : pistes exploratoires », revue Raisons politiques. Études de pensée politique, n°38, mai 2010, pp. 31-48.

(4) Sandra Laugier, Une autre pensée politique américaine. La démocratie radicale d’Emerson à Stanley Cavell, Paris, Michel Houdiard, 2004, p. 30.

(5) Michael Walzer, Critique et sens commun. Essai sur la critique sociale et son interprétation (1e éd. : 1987), Paris, La Découverte, 1990.

(6) Voir Philipe Corcuff, « Pour une nouvelle sociologie critique : éthique, critique herméneutique et utopie critique », dans Les sociologies critiques du capitalisme. Hommage à Pierre Bourdieu, Paris, PUF, collection « Actuel Marx », 2002, pp. 147-160.

(7) Luc Boltanski, De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, Paris, Gallimard, 2009.

(8) Ibid., p. 93

(9) Ibid., p. 94.

(10) Ibid., p. 164.

(11) Ibid., p. 134.

(12) Voir Philippe Corcuff, « Perfectionnisme démocratique et sociologie : interférences et tensions entre la philosophie de Stanley Cavell et la théorie critique de Luc Boltanski », dans Sandra Laugier (dir.), La voix et la vertu. Variétés du perfectionnisme moral, op. cit., pp. 417-435.

(13) Emmanuel Levinas, De l’évasion (1e éd. : 1935), Paris, Le Livre de poche, 1998, p. 125.

(14) Voir Philippe Corcuff, « Levinas-Abensour contre Spinoza-Lordon. Ressources libertaires pour s’émanciper des pensées de l’identité en contexte ultra-conservateur », revue Réfractions. Recherches et expressions anarchistes, n° 39, automne 2017, pp. 109-122 ; extraits sur Mediapart, 17 janvier 2018.

(15) Stanley Cavell, Une Amérique encore inapprochable. De Wittgenstein à Emerson, (1e éd. : 1989), repris dans Qu’est-ce que la philosophie américaine ?, Paris, Gallimard, collection « Folio essais », 2009, pp. 65-66.

(16) Isabelle Sorente, « Introduction au silence », dans Jérôme Alexandre, Philippe Corcuff, Haoues Seniguer et Isabelle Sorente, Spiritualités et engagements dans la cité. Dialogue entre un musulman critique, un agnostique anarchiste, un catholique libertaire et une romancière, Lormont, Editions Le Bord de l’eau, 2018, p. 108.

 

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