Qui a tué l’Esprit à gauche ?

Où est passé l’Esprit à gauche ? Aurait-il été assassiné ? Mais par qui ? Les agapes familiales et amicales de cette fin d’année 2012 pourraient donner lieu à des Cluedo politiques.

Où est passé l’Esprit à gauche ? Aurait-il été assassiné ? Mais par qui ? Les agapes familiales et amicales de cette fin d’année 2012 pourraient donner lieu à des Cluedo politiques.

 

Du massacre à la tronçonneuse hollandaise à « la pensée Monde diplo »

 

À travers ses reculades (« la compétitivité » à la place de la réforme fiscale, le droit de vote des étrangers aux élections locales, Florange…), ses atermoiements (mariage homosexuel…) et ses troubles de la morale (« affaire Cahuzac »…), les repères intellectuels de la gauche hollandaise apparaissent pour le moins flous. Et ceux de ses critiques de gauche ne se présentent guère comme une alternative stimulante. Or, la définition même de la gauche en France a été historiquement liée au travail intellectuel et à la création culturelle.

 

Certes, on trouve encore des idées à gauche, mais souvent dans un fatras peu réfléchi, empilées sous la forme d’habitudes, d’automatismes, d’évidences… Du côté de la gauche de gouvernement, les idées ont subi le massacre à la tronçonneuse technocratique : le découpage de la réalité en rondelles « techniques » sur lesquelles se penchent des « experts ». Les rapports remis par des énarques ont ainsi largement remplacé les concepts, les connaissances et les œuvres ciselés par les chercheurs, les écrivains et les artistes. La mise à distance des préjugés rendue possible par les pensées critiques et les sciences sociales a été marginalisée. L’émiettement des problèmes, le nez dans le guidon, s’est substitué à l’effort de globalisation. L’accentuation du processus de professionnalisation politique, la place nouvelle prise par l’immédiateté et la non-reconstitution de repères globaux après la chute du marxisme ont contribué à approfondir ces tendances.

 

Les gauches de la gauche, qui portent plus haut le Verbe, ne réussissent pas pour autant à éviter l’éclipse de l’Esprit. Tout d’abord, si la vogue de la contre-expertise a permis d’étayer pragmatiquement la critique, elle porte un risque quand elle occupe trop exclusivement l’espace intellectuel de la contestation : devenir l’envers de la lecture technocratique du monde, avec ses petites cases séparées, peu propices à des mises en perspective globales. Par ailleurs, « la pensée Monde Diplo » met trop fréquemment en scène des combats simplistes entre des incarnations du Mal (comme « le marché » et « l’individualisme ») et du Bien (comme « l’État » et « le collectif », voire « la nation ») ; le tout étant orchestré par les « méchants » médias, qui mettraient dans la tête des « gentils » gens de « mauvaises » idées.

 

Brouillards essentialistes : Terra nova et Gauche populaire, sœurs jumelles

 

L’essentialisme constitue une des pathologies intellectuelles transversales aux gauches. Il s’agit de la tentation courante de voir le monde à travers des essences, c’est-à-dire des entités compactes et durables. Cet essentialisme est parfois philosophiquement revendiqué, comme dans le cas du nostalgique d’un platonisme maoïste, Alain Badiou. Mais, le plus souvent, l’essentialisme est seulement implicite. Les objets de la polémique politique en sont fréquemment nourris : « le voile (islamique) », « le peuple », « la nation », « la mondialisation », « la laïcité », « la République », « l’État », « le communautarisme », « le multiculturalisme », « la délinquance », « la sécurité », « Chavez », « l’Amérique », « l’islam », « Israël », « la Chine », « l’Allemagne », « la France »…autant d’essences, tantôt positives, tantôt négatives, à partir desquelles le manichéisme contemporain fait ses gammes quotidiennes.

 

Prenons un exemple dans la galaxie socialiste. La fondation Terra Nova a décelé dans « les classes populaires » une essence négative, arrimée inéluctablement au Front national, dont la gauche devrait faire son deuil. À l’opposé, mais sur un mode essentialiste analogue, la Gauche Populaire s’est récemment mise en tête de bâtir une image positive du « Peuple » autour de la figure étriquée du « petit blanc hétérosexuel », que les musulmans et les homos mettraient en état d’« insécurité culturelle ». Point d’attention ici aux contradictions et à la pluralité des logiques à l’œuvre dans la réalité observable, y compris dans les ordres dominants. Le capitalisme n’a-t-il pas justement été analysé par Marx à partir de ses contradictions, et non pas comme une forme homogène ?

 

Pour une intellectualité démocratique

 

Qui a alors tué l’Esprit à gauche ? Point de complot de forces obscures ici, mais des paresses, des abdications et une carence imaginative, enveloppées par des logiques impersonnelles tendant à s’imposer à chacun sans que l’on en ait clairement conscience. Qu’est-ce qui pourrait le voir renaître ? Peut-être une intellectualité démocratique faisant son miel de nouveaux espaces de dialogue et de confrontations entre praticiens des mouvements sociaux, chercheurs, militants politiques, artistes et citoyens ordinaires.

 

 

Dernier ouvrage paru : La gauche est-elle en état de mort cérébrale ?, éd. Textuel, collection Petite Encyclopédie Critique (voir sur Mediapart : « Pendant la crise de la droite, le coma intellectuel des gauches continue… », édition Petite Encyclopédie Critique, 30 novembre 2012)

 

* Paru dans Libération, jeudi 27 décembre 2012 

 

* Voir aussi, pour finir les fêtes de fin d’année 2012 par une galéjade cinématographico-libertaire : « Sous le sapin, le DVD du dernier Batman : joyeux Noël les "néocons" ! », Rue 89, 23 décembre 2012

 

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