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Billet de blog 29 mai 2010

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Chomsky à contre-courant

Noam Chomsky, en visite à Paris en cette fin de mois de mai, est un grand savant et un intellectuel engagé courageux, mais il a aussi contribué à orienter la critique politique contemporaine sur des chemins simplistes...

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Noam Chomsky, en visite à Paris en cette fin de mois de mai, est un grand savant et un intellectuel engagé courageux, mais il a aussi contribué à orienter la critique politique contemporaine sur des chemins simplistes...

Les secteurs critiques des milieux intellectuels et de la gauche, et surtout des gauches radicales, bruissent de mille feux uniformément élogieux depuis que Noam Chomsky est sur notre territoire. Ils ont, d'un certain côté raison. Tout d'abord, Chomsky est un grand linguiste, comme le montre le socio-linguiste Pierre Encrevé dans un entretien avec Sylvain Bourmeau sur Mediapart. (« Le paradoxe de Chomsky », 28 mai 2010). Et puis, depuis la guerre du Vietnam, c'est un grand intellectuel engagé, qui a combattu courageusement, de l'intérieur, l'impérialisme américain. D'autant plus, avec une insertion libertaire qui m'est particulièrement sympathique. Béret bas Docteur Chomsky et camarade Noam !

Mais...car il y a un mais...La critique des médias comme des relations internationales proposée par Chomsky, avec ses tonalités conspirationnistes, apparaît très en deçà des savoirs produits par les sciences sociales critiques aujourd'hui sur ces terrains. Elle tend même à occulter les apports de ces sciences sociales critiques au profit d'une lecture plus simpliste et manichéenne. C'est en tout cas une hypothèse à soumettre à la discussion dans un contexte où le flot d'éloges des fans enthousiastes mêle les points forts de Chomsky et ce qui me semble constituer des points faibles. En ce sens, je suis en désaccord avec Pierre Encrevé quand il indique dans l'entretien de Mediapart : « Pourtant si on lit sa critique des médias, elle n'est pas très différente de celle de Bourdieu ». J'ai essayé justement de montrer qu'il y avait des différentes importantes entre les deux critiques des médias.

Je renvoie à un article précédemment mis en ligne sur Mediapart : « Chomsky et le "complot médiatique" - Des simplifications actuelles de la critique sociale », paru initialement dans la revue Contretemps, n°17, septembre 2006, repris sur Mediapart, 12 juin 2009.

Mais ici je ne m'arrêterai brièvement que sur un seul exemple, qui interroge aussi l'adhésion spontanée, sans guère d'esprit critique, de nombreux citoyens, journalistes et intellectuels critiques aux écrits politiques de Chomsky comme un seul bloc, sans nuances. Cet exemple je l'ai déjà développé dans un texte de Rue 89 : « Autour de "Chomsky & Cie" : peut-on penser contre soi-même ? », Rue 89, 8 décembre 2008.

D'une contradiction logique de Chomsky dans un entretien avec Daniel Mermet...

J'ai ainsi repéré dans des extraits d'un entretien de Chomsky avec Daniel Mermet publiés dans Le Monde diplomatique (« Le lavage de cerveaux en liberté », n°641, août 2007) une grosse contradiction logique.

Au départ de l'entretien, Chomsky reconnaît (proposition A) :

« Le travail sur la manipulation médiatique ou la fabrique du consentement fait par Edward Herman et moi n'aborde pas la question des effets des médias sur le public [référence à Edward Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent, Pantheon, New York, 2002]. C'est un sujet compliqué, mais les quelques recherches en profondeur menées sur ce thème suggèrent que, en réalité, l'influence des médias est plus importante sur la fraction de la population la plus éduquée. La masse de l'opinion publique paraît, elle, moins tributaire du discours des médias. » (p.1)

Mais plus avant dans la conversation, le même Chomsky dit (proposition B) :

« C'est d'ailleurs l'une des grandes différences entre le système de propagande d'un Etat totalitaire et la manière de procéder dans des sociétés démocratiques. (...) Le système de contrôle des sociétés démocratiques est fort efficace ; il instille la ligne directrice comme l'air qu'on respire. On ne s'en aperçoit pas, et on s'imagine parfois être en présence d'un débat particulièrement vigoureux. Au fond, c'est infiniment plus performant que les systèmes totalitaires. » (p.8)

Dans le premier extrait, Chomsky nous indique fort honnêtement que, n'ayant pas directement travaillé sur les effets des médias sur le public, il ne peut pas en dire grand-chose. Les études dont il a connaissance indiqueraient seulement que « la masse de l'opinion publique » serait moins influencée par les médias que sa composante « la plus éduquée ».

Dans le deuxième extrait, il pose une grande efficacité (donc des « effets » puissants) du « système de propagande » des « sociétés démocratiques ». Mais il ne peut pas s'avancer avec tant de certitude, alors que :

1) il est censé ne pas avoir de données précises en la matière ;

2) le peu qu'il peut en dire, en regard des travaux qu'il a lus, nous orienterait vers une faible efficacité sur la majorité de la population.

Ici son propos contrevient au principe de non-contradiction des arguments rationnels les uns par rapport aux autres, bref exprime un vice de raisonnement d'un point de vue logique. Pour en sortir, il faudrait insérer une série de médiations entre les deux propositions pour les rendre compatibles.

...à une double interrogation sur « le modèle de propagande » et sur le « penser contre soi-même »

Ce petit exemple nous invite à une double interrogation.

Tout d'abord, cela restreint la portée du « modèle de propagande » proposé par Chomsky dans l'analyse des médias. Il peut nous dire des choses sur le contenu des messages diffusés par les médias dominants, mais pas sur leurs effets sur la population. Or, avec le thème de « la fabrication du consentement », Chomsky (et encore plus, vraisemblablement, ses lecteurs des gauches critiques) veut quand même nous dire que ces messages sont bien efficaces, que cela produit bien un formatage de « l'opinion », une « aliénation » de la population...Or il ne peut pas rigoureusement le dire avec les méthodes (principalement l'analyse de discours puisés dans les médias et des déformations qu'ils produisent) et les données dont il dispose. Il le reconnaît d'ailleurs fort honnêtement dans le début de l'entretien du Monde diplomatique, mais l'oublie peu après...

Le deuxième problème concerne la difficulté des publics critiques qui adhérent aux thèses politiques de Chomsky (au sens de coller à) à reconnaître la contradiction logique pointée et les limites qui en découlent quant à la portée du « modèle de propagande ». Ils ont souvent avalé sans problème la contradiction à l'écoute de l'entretien sur France Inter, puis à sa lecture dans Le Monde diplomatique, alors qu'ils l'auraient vraisemblablement plus souvent perçu s'il s'était agi d'un entretien de BHL avec Claire Chazal ! Sur Chomsky, ils apparaissent souvent même énervés et agressifs quand la contradiction est désignée : « Ce n'est pas possible, puisque c'est Chomsky ! » Comment un ignoble « traître », « vendu aux médias dominants et au capitalisme », comme moi, a-t-il pu ainsi faire de « l'entrisme » au sein du NPA ? Le flot des commentaires qui suivent mon article de Rue 89 peut être lu comme une illustration de cette pente. Dans ce cas, cela signalerait a contrario une piste intéressante dans l'analyse des effets des médias, peu suivie par Chomsky mais présente dans l'analyse de « l'idéologie » par Marx et Engels : l'auto-illusionnement.

Est-ce que cela ne veut pas dire que les publics critiques oublient trop souvent que le « penser par soi-même » inclut une composante du « penser contre soi-même » ? Qu'on se doit alors d'être davantage vigilant quand il s'agit de ses propres évidences, de sa famille politique, de ses références intellectuelles, etc. ? Et que radicalité (au sens étymologique repris par Marx de « saisir les choses à la racine ») n'équivaut pas à manichéisme, mais implique au contraire complications et nuances?

Si l'on prend ces précautions : bienvenue au grand savant et à l'intellectuel engagé courageux qu'est Noam Chomsky !

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