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Billet de blog 31 janvier 2012

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Émancipation, défis écologistes et diabolisation des médias

Les miroitements superficiels de l’immédiateté électorale tendent à faire oublier aux gauches de repenser les questions de fond comme celle de l’émancipation, par exemple dans ses rapports avec les enjeux écologistes et dans ses conséquences sur la critique des médias…

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Les miroitements superficiels de l’immédiateté électorale tendent à faire oublier aux gauches de repenser les questions de fond comme celle de l’émancipation, par exemple dans ses rapports avec les enjeux écologistes et dans ses conséquences sur la critique des médias…

Associer le problème de l’émancipation avec les enjeux écologistes comme avec notre attitude vis-à-vis des médias ? Deux éléments puisés dans l’actualité nous incitent :

1) Eva Joly, adossée à une expérience glorieuse dans la lutte anti-corruption, n’arrive pas pour l’instant à incarner dans la pré-campagne présidentielle les urgences écologistes. Les thèmes écologistes tendent même à s’effacer, les médias dominants et les cohortes de professionnels de la politique de droite et de gauche nous expliquant d’ailleurs que « la crise » empêcherait de se soucier de l’écologie. Comme si on ne pouvait pas lier critique sociale et critique écologiste du capitalisme !

2) La nécessaire critique des médias dominants est souvent confondue dans les publics de gauche (et particulièrement dans les gauches critiques) avec une diabolisation simpliste et unilatérale des médias ; d’où l’intérêt que suscite dans ces publics la récente sortie en salles du film documentaire Les nouveaux chiens de garde de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat. De ce point de vue, Laurent Mauduit (« Le procès bâclé des nouveaux chiens de garde », 30 janvier 2012) a eu le courage de proposer sur Mediapart une critique distanciée des simplifications et des manichéismes portés par ce type de critique des médias, alors que nombre de médiapartiens les plus actifs dans les commentaires apparaissent plutôt « bon public » pour ce genre de production.

Au début de son enquête consacrée aux relations des publics populaires avec les informations, le sociologue  Vincent Goulet (s’inspirant de la démarche de Pierre Bourdieu) livre quelques pistes sur les préjugés (favorables) de ces publics critiques vis-à-vis des dénonciations les plus répandues des médias (dans Médias et classes populaires. Les usages ordinaires des informations, INA éditions, 2010 ; voir sur Mediapart, « Médias et classes populaires : sortir des préjugés », 15 mars 2011) :

« Dans un premier temps, à partir d’un questionnement sur la ʺcrédibilité des médiasʺ, nous avons interrogé plusieurs individus de classes moyennes sur leurs pratiques informationnelles et leur perception des journalistes. Nous avons recueilli un discours critique relativement stéréotypé, puisé dans des titres de presse comme Télérama, Le Monde diplomatique, Les Inrockuptibles ou encore l’émission télévisée ʺArrêt sur Imageʺ ; Pour tous ces interlocuteurs, les journalistes n’étaient pas indépendants, il fallait se méfier des médias, ce qu’ils faisaient bien évidemment, contrairement aux ʺautresʺ qu’ils considéraient comme plus influençables qu’eux-mêmes. (…) La critique des médias dans les classes moyennes, qui se veut originale et personnelle alors qu’elle est collective et relativement convenue, fait partie des façons de ʺtenir son rangʺ en société et de souligner plus ou moins consciemment son identité de classe. » (pp.15-16)

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- Article paru dans Le Sarkophage, n°27, 12 novembre 2011/14 janvier 2012, sous le titre « De l’émancipation au XXIe siècle et de la critique des médias » -

Relancer dans une perspective altermondialiste la question de l’émancipation au XXIème siècle s’avère tout à la fois difficile et passionnant. Difficile, car la construction d’une société non-capitaliste durable sur des bases démocratiques et pluralistes a échoué depuis presque deux siècles. Ce qui donne une tonalité mélancolique à nombre d’engagements contemporains. Passionnant, car nous ne sommes plus conduits à circuler automatiquement sur les rails posés par d’autres dans le passé. En puisant de manière critique dans les traditions émancipatrices d’hier, nous avons à forger et à poser au fur et à mesure nos propres rails, de manière tâtonnante et expérimentale. Nous pouvons alors devenir joyeusement mélancoliques, selon l’inspiration du regretté Daniel Bensaïd [1].

Repenser l’émancipation face à la question écologiste

Que dire de l’émancipation aujourd’hui ? On entend classiquement l’émancipation, en un sens moderne, comme un détachement individuel et collectif de « l’état de tutelle » (selon l’expression du grand philosophe des Lumières allemandes Kant [2]), un arrachement à des dominations, appelant une plus grande autonomie individuelle et collective. Ce sens du mot a été prolongé par les penseurs socialistes à partir du XIXème siècle, en insistant davantage sur les conditions sociales de cette émancipation et sur le passage obligé par une action collective. Or, aujourd’hui, les militants radicaux sont tout particulièrement percutés par la question écologiste, en étant invités à une alliance durable avec l’antiproductivisme. Cela appelle des reformulations de la question de l’émancipation.

Dans la logique du XVIIIème siècle, le thème de l’émancipation a été trop unilatéralement mis du côté du détachement : détachement des préjugés pour se constituer une autonomie personnelle raisonnée et détachement de la nature pour passer vis-à-vis d’elle de la dépendance à l’indépendance. Des Lumières anticapitalistes pour le XXIème siècle, rompant avec un productivisme prométhéen, ne pourraient plus s’inscrire dans une perspective d’exploitation infinie de ressources naturelles supposées illimitées. Il s’efforcerait plutôt de consolider certaines de nos attaches avec des univers naturels finis. Ce n’est cependant pas contraire à l’émancipation des individus dans le cadre de rapports de classes radicalement transformés, mais cela constituerait des conditions de possibilité de cette autonomie, pour nous et pour les générations futures. Le détachement des contraintes sociales hiérarchiques, afin d’asseoir nos autonomies respectives, prendrait appui sur certains attachements, ici des biens communs naturels.

Émanciper ou s’émanciper ?

Par ailleurs, l’émancipation aujourd’hui doit pouvoir clarifier un problème lexical qui se présente aussi comme un problème éminemment politique. Le meilleur des traditions émancipatrices renvoie au verbe pronominal s’émanciper. Ce qui suppose que les individus et les groupes qui s’émancipent donnent un caractère actif, et non pas passif, au mouvement d’émancipation. Car si l’on renvoie émancipation au verbe transitif émanciper (et non pas à s’émanciper), par exemple dans le geste qui émancipe les esclaves (distinct d’un Spartacus qui s’émancipe), on n’abolit pas le fameux « état de tutelle » de Kant !

Or historiquement, tant l’instituteur républicain et socialiste que l’avant-garde révolutionnaire « léniniste » ont eu tendance à déplacer le s’émanciper vers l’émanciper, faisant apparaître alors de nouvelles « tutelles » vis-à-vis des opprimés. Aujourd’hui encore, dans la campagne qui s’ouvre pour les élections présidentielles de 2012, on a un écho lointain de ces deux figures tutélaires à la gauche de la gauche : d’un côté, le professionnel de la politique Jean-Luc Mélenchon, en « homme providentiel » républicain-socialiste, et, d’un autre côté, la candidate de Lutte Ouvrière Nathalie Arthaud, en figure de l’avant-garde des « travailleuses-travailleurs »…Olivier Besancenot a su rompre avec ces tentations, malgré sa popularité, en récusant une troisième candidature présidentielle, au nom d’une éthique libertaire plus exigeante [3]. La mouvance écologiste n’est pas elle-même à l’écart de telles impasses tutélaires : certains prophètes de la catastrophe supposée imminente ne se préoccupent guère de la prise en charge des problèmes écologiques par les humains eux-mêmes, en préférant s’improviser comme guides moralisateurs conduisant « le troupeau »…

De la diabolisation des médias et de l’émancipation

Mais en quoi le fameux « c’est la faute des médias » du début de cet article est en rapport avec l’émancipation ? Les médias occupent une place accrue dans la politique contemporaine, mais une place encore restreinte, souvent exagérée par les journalistes comme leurs critiques les plus manichéens. Par conséquent, critiquer radicalement les médias et diaboliser les médias renvoient à deux postures fort distinctes. Une critique radicale des médias s’efforce de saisir des logiques dominantes, spécifiques (quête des scoops et du « nouveau », circulation circulaire de l’information, privilège accordé aux formats courts, etc.) et générales (types de propriété, logique marchande, rapports de classes, de sexes, discriminations post-coloniales, etc.) qui travaillent la production des informations. Toutefois le champ journalistique, doté d’une autonomie relative, est aussi traversé de conflits et de contradictions.

Les sciences sociales critiques fournissent dans cette perspective une série de ressources utiles. Une des grandes figures de ce type d’analyse radicale est le penseur britannique d’inspiration marxiste Stuart Hall, car il a associédans son approche quatre aspects importants : les conditions capitalistes de production des messages médiatiques, le contenu stéréotypé de ces messages, l’autonomie relative des règles professionnelles dans leur production et leur filtrage critique variable par les récepteurs [4].Dans le sillage de Hall, les études de réception des médias (s’intéressant à la manière dont lecteurs, auditeurs et téléspectateurs reçoivent les messages médiatiques), qui se sont développées à partir des années 1980, nous ont fait découvrir des récepteurs tendant à filtrer les messages qu’ils reçoivent (en fonction de leur groupe social, de leur sexe, de leur génération, etc.) et manifestant des capacités critiques différenciées (mais rarement nulles) [5].

Une telle vision nous éloigne des représentations misérabilistes, si courantes dans les milieux critiques, d’une masse de téléspectateurs « aliénés », voire « abrutis », par « la propagande médiatique ». Les tenants de ce type de discours se demandent rarement pourquoi ce sont « les autres » qui sont ainsi « abrutis » par les médias, et comment ils échappent eux, comme par miracle, à cet abrutissement généralisé. Dans cette perspective, où « les autres » sont appréhendés de manière élitiste et méprisante comme une masse informe et passive, il n’y a plus beaucoup de place pour une émancipation des opprimés par eux-mêmes. D’où le glissement subreptice et fréquent, dans la diabolisation des médias active dans les milieux militants, du s’émanciper à l’émanciper. Partant, cette critique misérabiliste des médias tend à désarmer la critique sociale de ses potentialités émancipatrices, rejoignant l’instituteur républicain-socialiste, l’avant-garde révolutionnaire et le prophète écologiste…

* Philippe Corcuff

Auteur de B.a.-ba philosophique de la politique pour ceux qui ne sont ni énarques, ni politiciens, ni patrons, ni journalistes (éditions Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 2011) ; voir aussi à propos de ce livre sur Mediapart dans l’édition Petite Encyclopédie Critique : « <Á contre-courant de la politique du buzz : une gauche des cerveaux lents et des cerfs-volants ? », 11 mars 2011

Notes :

[1] Voir Daniel Bensaïd, Une radicalité joyeusement mélancolique. Textes (1992-2006), textes réunis et présentés par Philippe Corcuff, Paris, éditions Textuel, 2010.

[2] Voir Emmanuel Kant, « Réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? » [1ère éd. : 1784], in Vers la paix perpétuelle – Que signifie s’orienter dans la pensée ? Qu’est-ce que les Lumières ? et autres textes, GF-Flammarion, 1991.

[3] Voir Philippe Corcuff, « La gauche après ʺles hommes providentielsʺ », Mediapart, 24 mai 2011 (1ère éd. lemonde.fr : 19 mai 2011)

[4] Voir notamment Stuart Hall, « Codage/décodage" [texte de 1973], revue Réseaux (CNET), n°68, novembre-décembre 1994.

[5] Pour une vue synthétique de ces recherches, voir Brigitte Le Grignou, Du côté du public. Usages et réceptions de la télévision, Economica, 2003 ; sur le cas des appropriations des informations dans les classes populaires, voir Vincent Goulet, Médias et classes populaires. Les usages ordinaires des informations, INA Éditions, 2010 ; sur ma propre incursion dans ce domaine, voir Philippe Corcuff, « L’individu est-il soluble dans le marché ? De Marx à Ally McBeal » [conférence-débat à l’Université Populaire Montpellier Méditerranée, 14 mai 2007], repris sur le site La Brèche numérique.

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