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Billet de blog 3 mai 2020

Notre pin quotidien -16-

Ce dimanche, je suis donc allé promener ma solitude sous les 25 mètres de haut de Pinus pinaster, le pin maritime qui aime se gorger d'embruns. Le mimosa et les arbousiers sont en sommeil, les envolées de nuages de pollen jaune d'or de mars se sont taries. Les écureuils batifolent, le vent jouent entre les troncs, les futaies lorgnent vers les dunes.

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L'autre soir, j'ai bu l'apéro avec Bernard, c'était chez Christian, le patron désoeuvré du petit bar à vin actuellement fermé et confiné où il reste quand même quelques bouteilles à ouvrir en semi-cachette. Bernard, c'est un gars du pays. Un pur, un vrai, un dur. Un Médocain aux allures de cow-boy. Une tête à la Lee Van Cleef, petites moustaches bien taillés, des bras de bûcheron, un torse de GI, un bagout de baroudeur. Casquette toujours posée sur la tête, clope roulée  au bec. Je l'aime bien Bernard. C'est un des premiers qui m'a causé dans ce village parfois peu accueillant. Il m'a même payé une bière un soir, c'est pour dire. Ensuite, on s'est défiés plusieurs fois aux fléchettes, et j'ai mis mon plus grand honneur à le battre régulièrement et lui faire payer la tournée.

Un homme des bois quoi, pas de la mer, comme beaucoup ici. L'autre soir, donc, alors que la tempête sévissait depuis trois jours, Bernard nous a dit que dès le lendemain, à l'aube, il allait ramasser des champignons. Pas n'importe lesquels : des girolles. Délices des sous-bois à l'allure orange-brune, qui s'ouvrent comme des fleurs et se dégustent avec une pincée d'ail et de persil, couchées sur la poêle.
- « Quoi, des girolles en ce moment !!! Impossible, lui ai-je dit.
- Mon pt'it gars, je connais ces forêts par coeur, je connais même chaque arbre de Lacanau et je te dis que demain, y aura des girolles, c'est sûr.
- Mouais, à voir...»
Il faut dire que Bernard est élagueur, et jardinier, et bien d'autres métiers dont il ne nous parle pas, mais qui ont toujours rapport avec la forêt. Car ici, plus que l'océan, elle est partout, tout le temps. Un réservoir à songes, une marée verte et troncs. Une armée plantée là comme des résistants face aux assauts des vents, du sable et des tempêtes. Droite comme un I, immobile et fière.


Nous sommes même au coeur du « Plus grand massif forestier d’Europe, planté presque d’une traite sur toute sa surface au milieu du XIXème siècle, la forêt mono-spécifique des landes girondines est un paysage totalement artificiel, fruit d’une volonté politique et économique. En effet, les marais qui occupaient l’ensemble de ces terres ont été assainis afin de pouvoir être valorisés par une production rentable ; le choix du pin maritime, espèce cohérente car déjà présente en grand nombre sur le littoral, permettait d’anticiper une valorisation par le gemmage et la vente du bois sous diverses formes » apprend-on sur le site du département. L'exploitation a connu des périodes de grande rentabilité, mais aussi des crises brutales, à commencer par la série d’incendies dévastateurs de l’été 1949. Après ce premier traumatisme, la forêt est replantée, des systèmes de pare-feu sont mis en place. Puis, il y a eu les tempêtes, dont les plus dévastatrices ont été Lothar et Martin en 1999, Klaus en 2009. Tout un éco-système à reconstruire. Il y a environ 2000 ans, certaines zones du littoral (Lacanau, Arcachon, Biscarrosse) étaient déjà boisées, mais la plus grande partie de cette forêt était marécageuse et insalubre. En se déplaçant sous l'effet du vent, le cordon littoral freinait l'écoulement vers l'océan des nombreux cours d'eau et le sable envahissait l'intérieur des terres. Une sorte de forêt primaire en somme, dont il subsiste encore quelques hectares, et là où je soupçonne Bernard d'aller cueillir la divine girolle.
Auparavant, sur les landes de terres, les habitants vivaient de maigres cultures et élevaient les moutons, ce qui permettait de fertiliser la terre. L'époque des échassiers, unique moyen efficace de parcourir ces terres humides en gardant les pieds au sec, a pris fin vers 1786 et la décision de l'administration royale d'expérimenter la culture du pin maritime, pour fixer la dune et pour exploiter la résine. C'est l'époque du gemmage et des résiniers, ces hommes qui vivaient au fond des bois pour ramasser, directement sur les troncs, l'oléorésine. Mêlée d'eau, provenant principalement des pluies, et d'impuretés solides, elle prend alors le nom de « gemme », qui, après clarification, porte le nom de térébenthine . Aujourd'hui, cette activité ayant perdu tout intérêt économique, le pin des landes est exploité pour la production de bois destiné à la fabrication de meubles, parquets, lambris et pâte à papier.

Ce dimanche, je suis donc allé promener ma solitude sous les 25 mètres de haut de Pinus pinaster, le pin maritime qui aime se gorger d'embruns. Le mimosa et les arbousiers sont en sommeil, les envolées de nuages de pollen jaune d'or de mars se sont taries. Les écureuils batifolent, le vent joue entre les troncs, les futaies lorgnent vers les dunes. J'ai pensé aux vers du poète turc Nazim Hikmet : « Vivre comme un arbre seul et libre/vivre en frère comme les arbres d'une forêt ». Avant que tout cela ne soit rasé ? Non loin d'ici, dans les Landes de Gascogne, un immense projet de ferme photovoltaïque, le plus grand d'Europe, va être construit dans quelques années. Notre monde d'après en marche quoi.  J'avais publié un reportage en 2018. sur le sujet. Guillaume Rielland, juriste au sein du Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest, y voyait « une course à l’échalote des grandes entreprises qui s’engouffrent dans un vide juridique et un Etat qui ne régule pas et laisse faire n’importe quoi ». Le syndicat et ses 6 000 adhérents, représentant plus de 65 % de la forêt privée, ne peut que constater dans un même temps « une disparition de 1 200 hectares de forêts tous les ans, à laquelle participent ce genre de projets, de plus en plus fréquents ». Qui nous enlèveront bientôt notre pin quotidien. Et peut-être les girolles, que Bernard n'a toujours pas ramenées d'ailleurs.

A demain, si Covid le veut bien. 

Anne Sylvestre - Les arbres verts - Chanson française © Chanson Française

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