Une nuit de rêves - 8 -

« Nous sommes le 6 avril 2042. Il est 6 h 30. Restez chez vous, prenez votre pilule. La navette viendra vous chercher dans une heure et vous ramènera au coucher du soleil . Bonne journée, humains ! »

 Je me suis réveillé avec cette saleté de drone venu taper au carreau de la fenêtre. Je ne m'y ferai décidément jamais. Chaque matin, il vient nous sortir du lit, hurlant les consignes du jour : « Nous sommes le 6 avril 2042. Il est 6 h 30. Restez chez vous, prenez votre pilule. La navette viendra vous chercher dans une heure et vous ramènera au coucher du soleil . Bonne journée, humains ! » La navette, c'est celle qui part vers la plateforme pétrolière. Une heure de transit dans le téléphérique de quatre kilomètres de long qui survole l'océan. On la voit, au large, gigantesque et omniprésente. Ma femme y travaille depuis 15 ans, comme la plupart de la population du village. Construite après la pandémie qui a décimé la planète, comme mille autres au large des côtes, elle puise le pétrole nécessaire aux survivants, tous en Europe. L'Afrique, l'Asie et les deux Amériques ne sont plus que des déserts livrés aux animaux sauvages. Il parait qu'il existe des villes habitées sur les deux Pôles, mais on n'en sait pas plus. Ici, l'océan a avancé de 100 mètres, comme il était prévu, et la plage a disparu. Nous habitons donc tous dans les forêts, dans ces maisons construites dans les arbres. Quelques privilégiés occupent des maisons sur pilotis, dans le bassin d'Arcachon. Les veinards. Je dis bonne journée à ma femme et je bois mon café, scrutant l'horizon.

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Putain de Covid. Voilà donc 20 ans, après une propagation inattendue, qu'il a ravagé l'humanité. En une semaine à peine. Malgré le confinement, les masques, et la production de chloroquine en masse, la vague mortelle a été foudroyante. Rupture de stock du médicament miracle, et paf. L'humanité a été réduite à 15 millions d'individus, la plupart vivant comme nous, cachés en bord de mer et dépendants des drones qui gouvernent désormais la planète. La planète des drones donc, pour qui on bosse en allant extraire le pétrole nécessaire à leur fonctionnement. En contrepartie, ils nous fournissent nos doses de pilules protéinées et vitaminées. Plus de fruits, ni de légumes, encore moins de viande. Une bleue le matin, une rouge le soir.

Moi, je reste à domicile, étant « sujet propagateur du virus », interdiction totale de sortir. Ça m'arrange bien en réalité, je contemple ce nouveau monde et je tiens toujours ce « Journal du bord » débuté en 2020. J'espère qu'un jour, si l'homme existe encore, quelques exemplaires circuleront. Le plus dur, c'est ce silence permanent, tout juste brisé matins et soirs par le sifflement des hélices de ces salauds mécanisés. Plus un oiseau, plus un insecte, plus un chevreuil venant aboyer le soir. Rien que des machines volantes et nous, comme des zombies, réduits en esclavage.

Monsieur le maire est encore vivant. En 2020, bien malgré lui, il avait anticipé la situation. C'est comme ça que je l'avais rencontré, dans le cadre d'un reportage sur la montée inexorable de l'océan. L'alerte avait été donnée un peu plus loin et au Nord, et j'avais écrit ça : « Comme disait le chanteur, « c’est la mer qui prend l’homme...» À Soulac-sur-Mer, à l’embouchure de l’estuaire de la Gironde, elle emporte même des immeubles. Devenu le symbole français de l’érosion côtière, l’immeuble Le Signal a fait les frais de la prétention humaine à défier la nature. Comme un navire amiral planté le long des côtes atlantiques, cette immense construction de logements pour vacanciers est le symbole des bouleversements climatiques. Avec la multiplication des tempêtes et l’érosion dunaire, la barre de béton n’est plus qu’à une douzaine de mètres de l’océan, alors qu’il en était à plus de 200 au moment de sa construction en 1967. Grignoté par les eaux, en équilibre sur la dune, battu par les vents, Le Signal a dû être évacué en 2014 et ses 78 appartements sont maintenant vides. » A Lacanau, à l'époque, le maire expliquait que « la tempête de 2014 a fait que tout le monde a pris conscience du phénomène. Ici, dès 2016, la commune a adopté sa stratégie locale face à l’érosion. Deux scénarios ont été retenus : la construction d’un nouveau mur ou un “repli stratégique” d’une partie du front de mer qui concernerait environ 1.200 appartements et commerces. » On habite donc tous dans les bois, dans cette ville-refuge destinée à l'origine à nous sauver des eaux. Même les collapsologues les plus avisés n'auraient jamais imaginé que le danger viendrait d'ailleurs.

Alors, comme dans les meilleurs des films de fiction, on a monté un petit groupe de résistants, pour tenter de renverser la dictature aéroportée. On s'organise, on prépare les petites opérations de sabotage, les attentats pacifiques pour tenter de reconstruire ce fameux "Monde d'après" dont beaucoup rêvaient à l'époque. Un monde sans guerres, sans famine, sans industrie ni argent roi et surtout sans drones ! On écoute les vieilles chansons et on regarde les vieux films qu'on adorait à l'époque, en attendant le "Grand soir" de la victoire. Ce soir, avec les copains rencontrés au Bar à vin, on monte une opération pour saboter et rendre inutilisable le téléphérique. On se dit que sans pétrole, les drones ne pourront plus fonctionner et mourront, à leur tour, et nous rendrons notre place. J'adore ces petites réunions complotistes pendant lesquelles on entonne Le chant des partisans en  savourant quelques bonnes bouteilles de Médoc sauvées de la tyrannie par les potes prévenants...»

D'ailleurs, je crois bien que j'ai trop picolé hier soir. Je me réveille vraiment et je sors de mon rêve. Il n'y a ni plateforme, ni téléphérique, encore moins de drones ou de maisons dans les arbres. Juste le bleu du ciel, les cris des oiseaux, quelques promeneurs sur la plage. Je prends mon Doliprane, la pilule bleue, et je savoure l'instant.

A demain, si Covid le veut bien.

Motivés - Le chant des partisans © Tactikollectif

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