Quelques vagues de dunes - 10 -

Les dunes. On pourrait presque y deviner, parfois, les formes et le grain d'un corps allongé, interminable, étendu et lascif. Un espace de méditation, un entre-deux propice à la réflexion. Le père Victor Hugo, lui, y baladait son spleen et ses idées sombres.

C'est mon terrain de jeu mouvant quotidien. Un promontoire naturel, frontière entre la terre ferme et la grande bleue. Une ligne Maginot pacifique, sculptée par les vents. Les dunes : en Nouvelle-Aquitaine, un cordon de plus de 200 Km de longueur, vieux comme le monde, instable comme un ciel d'hiver.

Comme je ne suis vraiment pas un spécialiste mais qu'elles font désormais partie de mon quotidien, je m'en remets au site officiel de la ville. Sur celui-ci, un géographe érudit de la chose sablonneuse, Paul Girardin, écrit en 1901 : « On sait comment se forment les dunes : sur les côtes basses et sablonneuses, le vent s'emparant des grains de sable découverts par le retrait de la merles accumule en longs bourrelets parallèles au rivage. Ces bourrelets sont de plus en plus élevés en allant vers l'intérieur, par suite de la pente du sol et du mouvement d'ascension du vent soufflant de la mer. Il s'ensuit que plus la laisse de mer sera étendue et plus l'amplitude de la marée sera grande, plus il y aura de sable mis en liberté pour édifier des dunes. Ainsi s'explique l'importance des dunes de l'Océan par rapport à celles de la Méditerranée. » A cette première cause de développement des dunes, - les marées -, s'en ajoutent d'autres : le volume des sédiments déposés sur la plage et la pente de cette plage, la ténuité des sédiments, leur plus ou moins grande humidité, la direction des courants, l'orientation du rivage et la direction des vents. Un travail de longue haleine qui donne parfois lieu à des chefs-d'oeuvre naturels, comme la dune du Pilat dont j'ai déjà parlé ici.

dunes

Mais comme toujours, l'homme n'a pas pu s'empêcher d'y mettre ses mains et sa patte. Pour une raison très simple : protéger les forêts de pins plantées au fil des siècles, une ressource en bois nécessaire à l'époque, une activité économique encore très importante dans la région, bien que tout à fait artificielle. On retrouve d'énormes murs de sable datant du moyen âge, destinés à servir de barrière : là comme en Flandre, dans un pays qui est en partie une conquête de l'homme sur la mer, des syndicats s'étaient formés de bonne heure pour arrêter les dunes. « Le projet de boiser en pins les dunes de Gascogne était lié à un projet de canal unissant la Garonne à l'Adour par les étangs, dont l'idée première revient à Vauban » nous apprend sieur Girardin. La décision de la fixation définitive du long cordon remonte au 19 ème siècle. En mettant d'abord les jeunes plantations à l'abri des retours de la mer, aux jours de tempête. Pour cela, on a protégé la plage en avant des dunes par une fausse dune, la dune littorale, élevée artificiellement à l'aide du sable retenu par des palissades, exhaussée peu à peu, enfin fixée par le gourbet et l'oyat, deux plantes téméraires qui y poussent et qui retiennent les grains de sable projetés par le vent qui criblent les aiguilles des pins d'imperceptibles blessures.

 Sur un autre site très documenté, et alimenté par les surfeurs passionnés, on découvre que les végétaux se repartissent suivant un zonage précis de bandes parallèles à la cote en fonction de l’intensité de ces conditions extrêmes. Ils jouent un rôle de maintient du sable grâce aux racines et de piège à sable grâce aux feuilles. La balade nous invite sur la dune embryonnaire, la dune vive ou blanche où poussent donc le fameux oyat. Puis, la dune grise sur laquelle trône l’immortelle des dunes (Helichrysum stoechas). Cette espèce ne résistant pas à l’ensablement, elle indique que la dune grise est protégée des différents apports océaniques (embruns, sables). L’odeur typique provient généralement de l’immortelle, très odorante en été. En redescendant de l'autre côté du toboggan, on emprunte la lette grise, puis la frange forestière.

L'oyat, le "mangeur" de sable L'oyat, le "mangeur" de sable

C'est beau le soir, ou très tôt le matin, d'emprunter ces routes brunes, couleur de peau. Le cordon s'effile jusqu'au loin, disparaissant dans les embruns et rejoignant l'élément liquide. On pourrait presque y deviner, parfois, les formes et le grain d'un corps allongé, interminable, étendu et lascif. Un espace de méditation, un entre-deux propice à la réflexion. Le père Victor Hugo, lui, y baladait son spleen et ses idées sombres. Dans Paroles sur la dune, au soir de sa vie :

J'entends le vent dans l'air, la mer sur le récif,
L'homme liant la gerbe mûre ;
J'écoute, et je confronte en mon esprit pensif
Ce qui parle à ce qui murmure ;

Et je reste parfois couché sans me lever
Sur l'herbe rare de la dune,
Jusqu'à l'heure où l'on voit apparaître et rêver
Les yeux sinistres de la lune.

A demain, si Covid le veut bien.

 

Jacques Brel - Le plat pays LIVE HQ © Domnitoru2

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