Georges de La Tour en majesté au Prado

Vaut le détour et même le voyage (à Madrid), selon la formule d’excellence d’un célèbre guide rouge. Jusqu’au 12 juin, le musée national du Prado consacre une exposition temporaire exceptionnelle à Georges de La Tour.

Exceptionnelle par le nombre d’œuvres du peintre lorrain réunies en un seul lieu. 31 sur les quelque 40 attribuées avec un degré élevé de certitude au maître de Lunéville. Et aussi par leur provenance. A l’amateur qui raterait cette occasion, il faudrait un tour de France et une traversée des Etats-Unis du nord au sud et de côte à côte, sans compter quelques escapades périphériques à Bergues, Stockholm, Berlin ou Lvov, pour admirer cet ensemble de chef d’œuvres. Et outre la rareté de l’expérience esthétique, l’exposition du Prado est aussi une occasion de replonger dans le mystère du « cas La Tour », cent ans après la redécouverte (par un critique d’art allemand, en pleine première guerre mondiale) d’un artiste tombé dans un oubli de deux siècles et demie.

 

L’incertitude persistant sur la chronologie de l’œuvre de La Tour, comme sur sa formation et sa vie elle-même, les curateurs, Dimitri Salmon, du Louvre, et Andrès Ubedo de Los Cobos, du Prado, ont choisi un accrochage qui a le mérite de la simplicité : les peintures dites diurnes d’abord, ensuite les trois merveilles que sont les deux versions du Tricheur encadrant La Diseuse de bonne aventure, et enfin une salle entièrement dédiée aux célèbres « nocturnes ». Et ils ont fait cohabiter pour quelques mois des toiles qui partagent le même sujet mais dont les résidences permanentes sont éloignées de milliers de kilomètres : le Tricheur à l’as de carreau (le Louvre) face au Tricheur à l’as de trèfle (Fort Worth), les deux Saint Jérôme pénitent (Grenoble et Stockholm), les deux Marie Madeleine repentantes (Los Angeles et Washington), les deux Saint Jérôme lisant, (Londres grâce au prêt de Sa Gracieuse Majesté et le Musée du Prado lui-même).

Saint Jérôme lisant une lettre (Prado) Saint Jérôme lisant une lettre (Prado)
 
Saint Philippe (Norfolk) Saint Philippe (Norfolk)

Cette dernière toile, Saint Jérôme lisant une lettre, est exemplaire du destin singulier de l’œuvre de Georges de La Tour. Venue d’une collection privée espagnole, elle fut attribuée à Zurbaran jusqu’au milieu du 20ème siècle. Pourtant, la ressemblance est frappante, par l’attitude et la physionomie du modèle, avec le Saint Philippe de la série des Apôtres d’Albi, exposé à quelques mètres de là. Mais, comme l’explique l’essai passionnant de Dimitri Salmon dans le catalogue de l’exposition (en espagnol et anglais uniquement), nombre des œuvres de Georges de La Tour ont été attribuées à d’autres peintres quand le maître lorrain se voyait en retour crédité, parfois de façon totalement fantaisiste ou simplement mercantile, de travaux manifestement étrangers à sa manière. La plupart des toiles n’ont pas été signées par l’artiste, qui fut aussi beaucoup copié. Dispersés à la Révolution, certains des originaux des douze portraits des Apôtres d’Albi ont d’ailleurs été identifiés grâce à des copies aujourd’hui au musée d’Albi.

 

Comme dans le cas du Caravage, dont Georges de La Tour fut sans doute le plus magistral continuateur (son Fumeur au tison le distinguait nettement dans l’exposition vue récemment à Tokyo autour du précurseur milanais et de ceux qu’il a influencé), la quête de la vérité continue, quant au périmètre exact de l’œuvre du maitre de Lunéville et sur sa vie. Autour d’une question majeure, également abordée dans le catalogue, et qui divise toujours les experts : comment Georges de La Tour a-t-il pu devenir l’un des plus grands des « caravagesques » sans avoir jamais fait le voyage d’Italie, à l’inverse de la grande majorité de ses contemporains, du nord au sud de l’Europe ?

Pas à Madrid mais à Tokyo Pas à Madrid mais à Tokyo
 

Aux yeux du non-spécialiste, il se dégage de l’accrochage de Madrid une remarquable homogénéité : de la pâte et de la « patte », des couleurs, des modèles (le plus souvent trouvés dans la rue, comme chez le Caravage), bien sûr du traitement de la lumière, unique et magistral. Et une certitude : l’ensemble accroché pour un bon mois encore dans la nouvelle aile du Prado, le bâtiment Jeronimos qui accueille les expositions temporaires, supporte la comparaison avec les artistes (Velasquez, Goya, le Greco pour n’en citer que trois … sur des dizaines) qui font du grand musée madrilène la plus remarquable collection de tableaux au monde. Lorrain avant de devenir Français (sous la contrainte), le Georges de la Tour exposé au Prado remet à leur place tous ceux qui ont, avant ou après, posé leur chevalet en terre de France : derrière et lui devant.

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