Calais blogs : Bloguer face à l’inacceptable

Suite des textes éclairant cette source documentaire concernant la situation des exilé-e-s à Calais que constituent les blogs Vibrations Migratoires et Passeurs d’hospitalités – celle dernière continuant à être alimentée par de nouvelles mains. Aujourd’hui, la démarche.

Suite, donc (voir ici) de l'histoire des blogs Vibrations Migratoires et Passeurs d'hospitalités.

 


 

Bloguer face à l’inacceptable

Deux blogs qui se sont succédé pour couvrir à-peu-près exactement – ce n’était pas intentionnel – un quinquennat, pour faire la chronique de la situation des exilé-e-s à Calais et à la frontière britannique. Témoigner, informer sur la situation, tenter de la rendre intelligible, dans un contexte où les machines à communiquer des pouvoirs publics visent elles à dissimuler l’inacceptable, à détourner le regard, à reformuler les faits à l’intérieur d’un discours qui présente la politique menée comme la seule possible et comme inéluctable. Donc déconstruire aussi ces discours qu’il faut bien qualifier de propagande, mettre en lumière ce qu’ils cachent, éclairer les politiques qu’ils sous-tendent, les confronter à la réalité. Et puis donner la parole ou décrire, montrer, des acteurs et actrices de la situation qui apparaissent peu.

À l’automne 2009, « l’année Besson » touche à sa fin, cette séquence médiatique ponctuée par les visites à Calais du ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire, couronnée le 22 septembre par la très médiatisée « fermeture de la Jungle de Calais », et par la tentative après la rafle d’expulser une centaine de personnes vers l’Afghanistan, tentative réussie pour neuf d’entre elles. À la terrasse d’un bistrot, trois personnes créent l’association La Marmite aux Idées sur la base d’intuitions nourries par leur pratique de ces derniers mois. Être présent-e-s dans les lieux de vie des exilé-e-s, squats et campements, pour prendre le temps de la relation humaine, de la connaissance réciproque, et sortir autant que possible de la relation aidant-e-s – aidé-e-s en recevant à notre tour l’hospitalité. À cette époque, la plupart des associations calaisiennes déconseillaient ou interdisaient à leurs bénévoles de se rendre dans ces lieux de vie. Donner des outils pour faire face à la situation plutôt qu’aider et créer de la dépendance. Cela s’est traduit par des informations juridiques (ce qui se faisait peu à l’époque), des informations générales sur le contexte calaisiens, des cours de langues, ce qui ne se faisait pas. Sensibiliser l’opinion et interpeller les décideurs pour peser sur la situation.

La Marmite aux Idées est apparue sur le net par un site assez austère qui visait à rendre accessible les documents qu’elle produisait, dépliants et brochures d’information des exilé-e-s, en différentes langues, communiqués de presse, dossiers thématiques, tracts… À l’été 2010 La Marmite aux Idées coorganise avec Amnesty International Nord – Pas-de-Calais le premier Jungletour, tour à vélo de différents lieux où se trouvent des campements d’exilé-e-s, à la fois moyen de tisser du liens entre des associations le plus souvent locales qui commencent à peine à se mettre en réseau, et occasion de sensibilisation de l’opinion et d’interpellation des pouvoirs publics. Le Jungletour cherche la visibilité, il se dote dès la première année d’un site et d’un blog, complétés à partir de 2011 par un audioblog. À l’occasion d’un voyage en Grèce en mars 2011 naît le blog Exilés en Grèce, devenu suite à d’autres voyages dans la région Exilés dans les Balkans, ainsi que sa version en anglais Exiles in the Balkans.

Ce n’est qu’en 2012 que deux membres de l’association créent un blog dédié à la situation calaisienne, Vibrations Migratoires. Même s’il s’est avéré au fil du temps qu’il avait un rédacteur principal, il n’en était pas moins écrit à plusieurs mains et le reflet de l’approche collective des membres de l’association. Au-delà de la chronique de la situation, il est l’image de l’action de l’association, l’écho des luttes, et un outil d’interpellation. Il démarre ainsi un peu en amont de la campagne de l’élection présidentielle de 2012, dont on pouvait alors penser que si son résultat mettait fin à l’ère Sarkozy on verrait à défaut d’un changement radical de politique une atténuation de ses pires effets – qu’il s’agisse de Calais ou du sort fait aux Rrom-e-s. Les premiers mois d’existence de Vibrations Migratoires témoignent qu’il n’en a rien été.

Début 2013, La Marmite aux Idées se dote d’un fonctionnement collégial. Très rapidement ses membres se déchirent, sans qu’il soit possible de voir clairement ce qui relève d’incompatibilités personnelles et ce qui tient à des jeux de pouvoir importés du milieu associatif calaisien. L’activité de l’association se délite, et sa dissolution est décidée en décembre 2013.

Le blog Vibrations Migratoires se maintient néanmoins tout au fil de l’année, et ne cesse de publier qu’à la fin du mois de janvier 2014. Le temps de préparer une relève. Il a même été rejoint par un blog bilingue, français – anglais, lié à un projet transfrontalier avorté, portant sur la frontière britannique de la Bretagne aux Pays-Bas : Voices from the Borders. Il apparaît en effet clair à l’usage que la situation est avant tout pour les autorités un enjeu de communication, et que la lutte doit donc se situer aussi sur ce terrain-là, avec les moyens dont on dispose, un blog bien tenu étant à la portée d’un petit groupe voire d’un individu. À cette époque, le mouvement No Border avait un blog, Calais Migrant Solidarity, tenu de manière variable selon les militant-e-s présent-e-s sur place. Sinon, la communication des associations était souvent réactionnelle, face à l’événement, et souvent avec la difficulté, le délais de quelques jours, pour se mettre d’accord sur un communiqué commun. Vibrations Migratoires avait donc acquis une visibilité au-delà d’une association de petite taille, qui plus est en difficulté au cours de sa dernière année d’existence, comme La Marmite aux Idées.

À l’automne 2013 commence ce que j’appelle « le moment Calais Ouverture et Humanité ». En réponse à l’apparition de Sauvons Calais, groupe d’extrême-droite ouvertement « anti-migrants » et hostile aux personnes et associations qui les soutiennent, qui se manifeste d’abord par une page facebook, se crée une autre page facebook, d’abord appelée Sauvons Calais des petits esprits, avant de devenir Calais Ouverture et Humanité, qui donnera lieu à une association du même nom. Calais Ouverture et Humanité a servi de catalyseur à l’implication multiforme de personnes très diverses, jusqu’alors sensibles à la situation des exilé-e-s, mais sans avoir franchi le pas de l’engagement. Dans la dynamique solidaire s’installe une nébuleuse de personnes appartenant ou non à des associations, se connaissant, se croisant sur le terrain, et faisant des choses ensemble en fonction des actions et sans souci des étiquettes.

C’est dans ce contexte qu’est créé le blog Passeurs d’hospitalités, action individuelle, mais en lien avec cette nébuleuse de gens.

Ce nouveau blog permet un positionnement différent. Il n’a pas à refléter le consensus d’un collectif, offrant une plus grande liberté à la fois de réflexion et de choix de rédaction et de publication. Il n’a pas non plus à exprimer les positions ni à présenter les activités de l’association, ce qui laisse plus de place à l’analyse, mais aussi à ce que disent et font d’autres acteurs de la situation, notamment les exilé-e-s. Un audioblog est ainsi créé qui permet de faire place à la parole d’autres personnes. Le montage se limite à enlever les bruits et les silences parasites, mais ne coupe pas ni ne réagence la parole qui a été prononcée.

Si Passeurs d’hospitalités n’a pas été l’occasion d’un travail d’équipe, plusieurs participations lui ont donné au fil du temps une dimension collective, avec les dessins de l’artiste calaisienne Loup Blaster, la prise de relais à deux reprises pour la rédaction du blog par la militante Marie-Pierre Huyghes, ou la traduction du blog en anglais par différentes personnes qui a donné lieu à Passeurs d’hospitalités – English de juin 2016 à août 2017. Cette dernière initiative était motivée à la fois par le besoin que le débat public évolue au Royaume-Uni pour que la situation puisse évoluer à la frontière, et par une implication significative de la société civile britannique à partir de l’été 2015, qui pouvait être preneuse d’informations sur la situation étayée par une analyse et un recul historique.

Passeurs d’hospitalités a été également complété, en sus de sa version anglaise et de l’audioblog, de deux blogs Exilés dans les Balkans, en français et en anglais, continuation sous un nouveau format de ceux qui avaient accompagné Vibrations Migratoires, et par Lampedusa – une île, initié à l’occasion d’un voyage à Lampedusa et portant sur la situation en Méditerranée centrale. Les publications du blog sont diffusées sur les réseaux sociaux, qui apportent une part importante des visites, et sur des listes mèl de diffusion traitant des questions migratoires.

Passeurs d’hospitalités couvre une période qui va, sur fond de forte augmentation de du nombre d’exilé-e-s présent-e-s à Calais, des hésitations de Manuel Valls alors ministre de l’intérieur, qui semble vouloir imprimer sa marque au dossier calaisien sans savoir comment, à une période de tâtonnement, de tension et de négociation qui va conduire à la concentration des exilé-e-s en dehors de la ville, à la destruction des autres squats et campements et la la création de ce qui deviendra au fil du temps le plus grand bidonville de France. Il continue son activité pendant plusieurs mois après la destruction du bidonville à l’automne 2016. À l’occasion de mon de mon départ de Calais en juin 2017, une tentative de tuilage et de passage de relais à un nouveau collectif est faite, mais ne prend pas dans la durée. Le dernier billet publié par la nouvelle équipe date du 21 mai 2018.

 

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