Cessez de dire que nous sommes en démocratie.

Nous ne sommes pas en démocratie mais en dictature constitutionnelle. Milan Kundera, Giorgio Agamben, en avant ! Et, d'une façon plus générale, toute culture réflexive et introspective, en avant ! Ceux qui me lisent savent que je ne suis pas un complotiste, il s'agit de bien comprendre ce que j'écris ici.

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Partout des gens s’insurgent de constater que le Parti Socialiste s’estime « plutôt satisfait » des résultats des élections régionales, et fonde sur cette satisfaction relative le maintien de sa politique au gouvernement ; malgré l’abstention pour les uns, malgré les scores du Front National pour les autres, malgré le tout pour les derniers. Et ils se saisissent du refrain défaitiste et pessimiste « si c’est ça, une démocratie… »

 

 

oligarchie oligarchie

 

 

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 Dans la matrice.

 

Et bien non. Non, ce n’est pas ça une démocratie. Ce dans quoi nous vivons porte un autre nom et répond aux caractéristiques politiques et intellectuelles d’un autre régime : le régime de la dictature constitutionnelle. Je n’en ai inventé ni le terme ni l’analyse, et l’initiative de l’étude revient, pour moi, à la première lecture où je la croise, à savoir Giorgio Agamben dans L’état d’exception.

 

Il y a quelque chose à la fois de très singulier et de révélateur dans le fait que, cherchant à me renseigner sur la qualité de cet état d’urgence tout socialiste, et sur son inscription dans l’histoire institutionnelle des « démocraties occidentales », je me sois procuré ce livre où je découvre qu'il est l'avatar et l'outil le plus formidable d'une nouvelle forme de régime. Cette forme n'aura pas attendu de jeunes utopistes, de vieux libertaires ou des politologues mandatés par une assemblée constituante pour être inventée, et utilisée à outrance. Mais avant d’y venir plus spécifiquement, je veux souligner que, étudiant des textes comme Le Guépard, le septième tome de La recherche ou La marche de Radetzky pour le concours de l’Agrégation, je découvre comme la monarchie et le principe dynastique ne sont pas si mauvais que ça. Je ne deviens pas pour autant royaliste au contact de ces textes mais j’y découvre comme je ne suis que le fruit d’une propagande politique : celle de la démocratie au-dessus de tout. Ajoutez à cela les média qui diffusent en boucle comme notre système est le meilleur et le plus confortable et vous comprendrez pourquoi, depuis soixante-dix ans bientôt, nous pataugeons dans un marécage en applaudissant ceux qui le décrivent comme une merveilleuse piscine à l’eau couleur turquoise.

 

Bien.

 

Venons-en donc au fait. La carte de l’état d’exception a probablement été ajoutée au tarot des tyrans par Napoléon Ier, sous le titre d’un état de siège, justifiant qu’une ville remette toute autorité administrative dans les mains de l’armée. De révolutions en embourgeoisement de la population, il évolua, en Italie et en France surtout, comme moyen de contrôle d’une population par trop sanguine et indomptable, que l’armée aurait vite fait de mettre au pas. Mon propos n’étant pas de produire une fiche de lecture de l’excellent État d’exception de Giorgio Agemben, j’en viens au corps du fait et l'aborderai par une seule citation (les deux tiers du textes pourraient être cités, aussi la sélection tenta d'être synthétique) :

 

 

« Cela signifie que le principe démocratique de la division des pouvoirs est aujourd'hui caduc et que le pouvoir exécutif a de fait absorbé au moins en partie le pouvoir législatif. Le Parlement n'est plus l'organe souverain auquel il revient le pouvoir exclusif d'obliger les citoyens par la loi : il se limite à ratifier les décrets promulgués par le pouvoir exécutif. Au sens technique, la république n'est plus parlementaire, mais gouvernementale. Et il est significatif qu'une semblable transformation de l'ordre constitutionnel, aujourd'hui en cours à des degrés divers dans toutes les démocraties occidentales, bien qu'elle soit parfaitement connue des juristes et des politiciens, échappe totalement à la connaissance des citoyens. C'est justement au moment où elle voudrait donner des leçons de démocratie à des cultures et à des traditions différentes, que la culture politique de l'Occident ne se rend pas compte qu'elle a totalement perdu les principes qui la fondent. »

 

Paradigme de gouvernement, page 35, Giorgio Agamben, État d'exception, 2003.

 

 

C'est-à-dire, pour référer à l'image que j'ai choisie comme couverture de l'article, que le pouvoir politique est confisqué par une minorité de parlementaires qui se transmettent la charge entre eux ; sous le sceau du népotisme comme le pratique la famille Le Pen par exemple, de la ploutocratie (pouvoir de l'argent) comme le pratiquent les Balkany, tout ce qu'on appelle généreusement la Sarkozye, ou encore sous la logique de la formation par l'ENA ou toute haute école pour laquelle le porte-monnaie est un sésame. Cette confisquation du pouvoir est ensuite confisquée par une plus petite minorité, qui s'appuie sur la légitimité associée de la constitution et du peuple par le biais de l'éléction. Ainsi, plus loin et plus grave que le pouvoir, c'est toute forme de contestation qui est confisquée, et les dangereux articles 27, 33, 34 et 35 de la DDHEC de 1793 (qui sera bien vite écartée) sont ainsi contournés. Le peuple ne saurait trouver la moindre légitimité à se soulever contre des oppresseurs qu'il aurait élu : il n'avait qu'à mieux voter.

C'est l'arme idéale pour assurer le règne pérenne d'une caste parlementaire. Ajoutons désormais à cela la confiscation, comme je viens de l'écrire, par une plus petite caste encore ; et nous comprendrons que les tenants de cette caste qui ne sont pas au pouvoir ressentent, en fait la frustration d'un joueur habitué à être Maître de Jeux, pour prendre une image de rôliste, tout à coup privé de ses prérogatives exceptionelles ! Alors il doit jouer le jeu comme les autres joueurs. Encore heureux que par ces autres joueurs je ne veuille parler que des autres membres de la caste parlementaire, certainement pas de la marche en-dessous composée des citoyens anonymes. Ce processus s'est fait lentement.

 

Un glissement paradigmatique tout au long de la modernité pour un nouvel Ancien-Régime.

 

L’état d’exception a lentement mais sûrement marqué l’histoire politique, au point de faire glisser le mécanisme des principes depuis la démocratie (le très célèbre δημοκρατία, le pouvoir du peuple) jusqu’à l’oligarchie (moins célèbre mais je gage qu’il le deviendra très vite ὀλιγαρχία, le pouvoir d’un petit peu). Désormais une caste de petits comités dirige et sait ce qui est bon pour le peuple. Le peuple qu’on aura bien avachi à coups d’émissions de télévision, de sous-produit culturel avec des littératures de sous-sol (remarquez bien que c’est en-dessous du bas-étage) et des musiques de consommation ; saupoudrez le tout de télé réalité à laquelle s’identifier et vous aurez un peuple de veaux, adorateurs du néant consumériste et idéalement obéissants puisqu'à la fois sans culture et endettés. 

 

L’état d’exception a permis également de changer le paradigme à l’origine du pacte social. D’un état de responsabilités réciproques entre les peuples et les élus, c’est-à-dire une démocratie élective avec contrôle des mandats (institutionellement jamais mis en place mais alors les élus avaient un minimum de ce truc inutile qu’on appelle l’honneur, ou l’intégrité), nous sommes passés à un état de dictature démocratique. En effet, a-t-on le choix ? Nous l’avons vu aux dernières élections régionales, il fallait voter pour Les Républicains ici et là, et pour le Parti Socialiste là et ici ; je fais fi des échanges sur les retraits ou maintiens de liste puisqu’ils ne sont pas démocratiques et ne témoignent que d’un champ de bataille en déroute. Il fallait voter pour une espèce d’immense mono-parti composé de la gauche et de la droite, il fallait voter pour la République.

 

Et il est fort heureux, du reste, que les gens aient obéi. Le Front National, outre de n’être pas républicain, a des fantasmes d’oppression et de revanches fascistes sur l’intellectualisme.

 

Puisque j’ai évoqué l’éducation que j’ai reçue via l’Éducation Nationale, j’en profite pour citer une phrase qu’il nous a fallu apprendre par cœur en première S, lorsque nous étudiions les nationalismes fascistes de la Seconde Guerre Mondiale : « Le fascisme naît et germe dans le terreau de la misère ». Bien. On l’apprenait à l’école mais on s’en fiche dans l’application politique ? Je passe sur cet élément, ce n’est pas le point qui me préoccupe tout de suite, mais laissons-nous y penser en arrière garde.

 

Nous avons donc glissé d’une démocratie du peuple à une oligarchie d’une caste. Et ce grâce à l’impitoyable efficacité du temps et des ambitions de petits gens. Ces individus sans imagination, qui considèrent la violence comme un mécanisme valable, je veux parler de Nicolas Sarkozy et Manuel Valls qui sont égaux pour moi, ont déformé notre rapport au politique. Ils règnent avec la violence d’un pouvoir qui se sait fort. D’aucuns me corrigeraient en précisant « qui se croit fort ». Je ne suis pas nécessairement d’accord, et c’est une fois de plus un autre sujet. Par contre je cite de nouveau ici ce que j'avais déjà cité sur la légitimité du vote en pleines lois sur la surveillance associées à l'état d'urgence :

 

« Plus les affaires de l'État sont opaques, plus transparents doivent être les affaires d'un individu ; la bureaucratie bien qu'elle représente une 'chose publique' est anonyme, secrète, codée, inintelligible, alors que 'l'homme privé' est obligé de dévoiler sa santé, ses finances, sa situation familiale et, si le verdict mass-médiatique l'a décidé, il ne trouvera plus un seul instant d'intimité ni en amour, ni dans la maladie, ni dans la mort. Le désir de violer l'intimité d'autrui est une forme immémoriale de l'agressivité qui, aujourd'hui, est institutionnalisée (la bureaucratie avec ses fiches, la presse avec ses reporters), moralement justifiée (le droit à l'information devenu le premier des droits de l'homme) et poétisée (par le beau mot : transparence). »

Art du roman, entrée 'Transparence', page 178, édition Gallimard, collection Folio, 1978, Saint-Armand.

 

Nous ne sommes pas en démocratie mais en dictature constitutionelle.

 

Et c'est un vrai régime, dument identifié par les penseurs du droit et de la politique. Je tenais simplement à marteler ce que je répète en boucle, un peu comme l’insupportable refrain de Caton, avec des éléments de réflexion à l’appui : nous ne sommes pas en démocratie, non. La démocratie, ce n’est pas voter tous les x mois. La démocratie, ce n’est pas regarder son paysage social et professionnel se faire ravager pour l’enrichissement d’actionnaires. La démocratie, ça n’est pas non plus de regarder un type avoir trois mandats politiques et les cumuler en en cumulant les salaires. Ce n’est pas non plus faire barrage au Front National au nom d’un bouclier républicain pour tenir les mêmes arguments que lui, déchoir de leur nationalité des gens, maintenir un état d’urgence qui livre la France à des syndicats de police qui votent FN ; la démocratie ce n’est pas s’asseoir dans son canapé et recevoir, comme les oies que l’on gave pour les tuer d’un cancer du foie, la doxa sur l’écran de la télévision. 

 

 

La démocratie est un rêve, un idéal, une force et ceux qui expliquent le contraire vivent de la croyance populaire que nous sommes en démocratie. Nous sommes en oligarchie, ou dictature constitutionnelle et ce n’est pas moi qui l’invente, et je ne suis pas plus révolutionnaire que n’importe qui. Je n’ai jamais voté pour un extrême et je me suis abstenu, pour la première fois de ma vie de citoyen, aux deux tours des élections régionales. Je l'écris une fois encore : nous ne sommes certainement pas en démocratie, nous n'avons de ce régime que le nom et le packaging, presque marketing. Il n'y a que ceux que cela arrange pour perpétuer cette mascarade, et le retournement de costume de toute la classe politique au lendemain des régionales (car la caste des dirigeants politiques ne peut usurper frontalement le peuple sans dommage) le démontre s'il était encore besoin de le prouver.

 

S'il fallait changer quelque chose au paysage politique qui est le nôtre, il faudrait commencer par savoir ce que l'on cherche à modifier. On ne joue jamais mieux aux échecs qu'en en connaissant les règles. Supposant un jeu qui est en fait tronqué, dont les rouages nous sont dissimulés, nous ne pouvons pas remporter la partie. Le socle paradigmatique de notre société est féodal et oligarque, certainement pas méritocratique et démocratique.

 

minutebuzz - Charlie Chaplin - Le Dictateur | Facebook © minutebuzz

 

 

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