Le Tibet et sa bête, de toute beauté

Vincent Munier est un photographe animalier natif des Vosges. Âgé de 43 ans, c’est un familier du Grand blanc où il est parti pister l’harfang des neiges, le bœuf musqué, le renard polaire, le loup arctique.

Il a poussé l’aventure blanche jusqu’aux antipodes, en terre Adélie, en Antarctique, aux côtés de Luc Jacquet, (réalisateur de La marche de l’empereur en 2006), pour photographier les résidents des lieux à partir de la station scientifique française basée sur l’île des Pétrels.

C’est un garçon étonnant. Il émane de son être une grande douceur, une bonté naturelle qu’il se plaît à confronter à la dureté de milieux hostiles et glacés, où la nature sauvage échappe à l’emprise de l’homme. Il l’avoue, ses échappée belles dans ces lieux reculés que la nature rend inaccessible aux hommes, par la dureté de son terrain et de son climat, répondent à une fuite pour ne pas avoir sous les yeux le spectacle de la nature « violée » par l’homme, pour reprendre ses propres mots. Son père, naturaliste, qui lui a remis entre les mains son premier appareil photo à l’âge de douze ans, lui a transmis cette morale selon laquelle « on rentre dans la nature, mais sur la pointe des pieds, on n’est pas chez nous ».

Vincent Munier est aimanté par ces contrées extrêmes où son regard affronte la page blanche que lui tend la nature, du grand Nord canadien au Kamtchatka, dans l’Extrême-orient russe. Cette page vierge que son regard est exercé à fouiller, avec patience, pour y repérer les traces, les signes de la vie sauvage. Comme si la pureté du Grand blanc donnait à voir la pureté du vivant sauvage. L’affût qu’il pratique dans l’attente, l’espérance de l’apparition quêtée, confine parfois à la mortification. Cet exercice, qu’il accomplit avec foi et discipline, lui fait repousser les limites de la résistance humaine quand il endure des  températures de - 47° C pour voir des loups blancs, sur l’île d’Ellesmere, au nord du Nunavut, dans l’Arctique canadien. Une rencontre inespérée qui eut lieu en 2013. C’est ainsi que sa patience se verra récompensée quand, surgie de nulle part, une meute de neuf loups blancs se manifestera à ses yeux et viendra à lui, mue par la curiosité. Une apparition comme une épiphanie arctique. Comme si  les fantômes de la toundra  avaient jailli hors des draps de neige et de glace qui les enveloppaient pour exaucer la prière du photographe. « Dans ce monde où l’homme a tendance à tout gérer, à tout maîtriser,  cela fait du bien de se sentir fragile et faible dans ces milieux-là ».

Cette fois-ci, l’arpenteur du monde blanc a pris sous son aile l’écrivain voyageur et stégophile (amateur de toits) Sylvain Tesson pour une virée sur le Toit du monde, à la poursuite de la panthère des neiges, animal emblématique des hauts plateaux d’Asie centrale, du Tibet jusqu’à l’Altaï. À l’écrivain, étonné, qui lui dit qu’il pensait qu’elle avait disparu, Vincent Munier rétorque, énigmatique : « C’est ce qu’elle fait croire ».

Le Tibet en hiver, c’est un lieu à la mesure d’un type comme Sylvain Tesson, un écrivain baroudeur parti en ermitage six mois durant sur les rives du lac Baïkal, à cinq cents kilomètres au nord d’Irkoutsk  (en 2010, une expérience dont il a tiré un récit Dans les forêts en Sibérie, paru en 2011) — cf. https://blogs.mediapart.fr/pierre-caumont/blog/190112/lappel-de-la-foret  — un amateur de toits invétéré, une manie qui lui vaudra d’ailleurs d’avoir failli se rompre le cou en faisant une chute de huit mètres depuis un toit, à Chamonix, pendant l’été 2014, accident qui lui vaudra d’avoir des vis serties dans l’épine dorsale et de garder en souvenir une semi paralysie faciale, ce qui lui prête le trait un peu raide d’un Prussien au temps de Frédéric II.   

L’escapade au Tibet se fait à quatre, avec Vincent Munier, Marie, une cinéaste animalière (« Une louve-humaine aux yeux lapis » selon la formule de Tesson), Léo, un thésard en philosophie (« un philosophe réfléchi »), et Sylvain Tesson, l’homme à la colonne vertébrale de verre.

« La bande des quatre » prend l’avion à Paris pour atterrir dans la province administrative du Quingai, au Tibet oriental, à Chendu, une ville chinoise de quinze millions d’âmes, ville inconnue des Européens.

« Pour les Chinois, un bourg moyen, pour nous, une matrice spermatique dans le genre des cauchemars de Philip K. Dick, avec ampoules électrisant les ruelles où des pièces de viande accrochées aux étals se reflètent dans les flaques. »

De là, ils rallient par la route la bourgade de Yushu, à 3600 mètres d’altitude. Il leur fallut trois jours pour traverser le Tibet oriental en automobile et atteindre la lisière du haut plateau du Changtang. De là, ils filèrent en direction de l’ouest, au pied des monts Kunlun, jusqu’à “ la vallée des yacks”, entre 4000 et 5000 mètres d’altitude, là où « le Tibet avait la peau à vif ».

(…)

« Au nord, les piémonts des monts Kunlun dessinaient nu ourlet. Le soir, les sommets rougeoyaient et se détachaient du ciel. Le jour, leurs glaces d’y confondaient. Au sud, vibrait l’horizon du Chantang, inexploré. »

Au pied des Kunlun, ils verront des yack sauvages, des chirous (antilopes du Tibet), et accrochés sur les versants, des bharals bleus (genre de bouquetin tibétain). Ils verront aussi des hémiones (onagres), des loups et des renards. Mais de panthère, toujours pas.

« Panthère », le nom tintait comme une parure. Rien ne garantissait d’en rencontrer une. L’affût est un pari : on part vers les bêtes, on risque l’échec. Certaines personnes ne s’en formalisent pas et trouvent plaisir dans l’attente. Pour cela, il faut posséder un esprit philosophique porté à l’espérance. Hélas, je n’étais pas de ce genre. Moi, je voulais voir la bête même si, par correction, je n’avouais pas mon impatience à Munier. » 

« Munier m’avait montré les photographies de ces séjours précédents. La bête mariait la puissance et la grâce. Les reflets électrisaient son pelage, ses pattes s’élargissaient en soucoupes, la queue surdimensionnée servait de balancier. Elle s’était adaptée pour peupler des endroits invivables et grimper les falaises. C’était l’esprit de la montagne descendu sur Terre, une veille occupante que la rage humaine avait fait refluer dans les périphéries. »

Une des particularités de Tesson, dont le nom signifie « blaireau » en vieux français, un mot encore utilisé dans ce sens dans le patois picard, c’est de ne jamais parler (ou presque) d’ « animaux », mais de « bêtes ». Comme si la bête (sauvage) lui était plus lointaine, plus étrangère, qu’elle était un mystère à ses yeux, quand l’animal (domestique) suggère une plus grande proximité avec l’humain.  La langue le dit bien d’ailleurs, qui parle plus de « bêtes sauvages » et d’ « animaux domestiques ». L’écrivain le reconnaît du reste. Lors de ces périples à travers les étendues désertiques d’Asie centrale, il n’a pas vu le dixième de ce que l’œil de Munier capte. C’est autant une question de proximité avec le vivant qu’il n’a pas qu’une question de précision du regard. La pratique assidue de l’affût que Munier cultive, une pratique qu’il semble avoir rivée au corps et à l’âme, indéniablement, affûte, aiguise le regard qu’il porte sur le vivant. D’où cette finesse de perception accrue sur le monde sauvage chez le photographe. Ainsi, quand Tesson parle d’ « animal », c’est pour conférer à la bête une dimension littéraire et symbolique, comme l’illustre le passage ci-après sur la classification opérée par l’écrivain, qui prend une tournure de fable.  

« J’attribuais à chacun des animaux une place sur l’échelle sociale du royaume. La panthère était la régente et son invisibilité confirmait son statut. Elle régnait et n’avait donc pas besoin de se montrer. Les loups vaquaient en princes félons, les yacks faisaient de gros bourgeois chaudement vêtus, les lynx des mousquetaires, les renards des hobereaux de province tandis que les chèvres bleues et les ânes incarnaient le peuple. Les rapaces, eux, symbolisaient les prêtres, maîtres du ciel et de la mort, ambigus. Ces ecclésiastes à livrée de plumes n’étaient pas contre que quelque chose tournât mal pour nous. »

« Munier n’était pas indifférent au versement de la bête dans les arts. Lui-même battait le rappel des fauves. Des esprits monotones reprochaient à notre ami de saluer la beauté pure, et elle seule. C’était  considéré comme un crime dans une époque d’angoisse et de moralité. “ Et le message ?” lui disait-on. “et la fonte des glaces ?”. Dans les livres de Munier, les loups flottaient en plein vide arctique, les grues du Japon s’emmêlaient dans leurs danses et des ours légers comme des flocons disparaissaient derrière la vapeur. Nulle tortue étouffée par les sacs en plastique, rien que des bêtes en leur beauté. Pour un peu, on se serait cru dans l’Éden. “On m’en veut d’esthétiser le monde animal, se défendait-il. Mais il y a suffisamment de témoins  du désastre ! Je traque la beauté, je lui rends mes devoirs. C’est ma manière de la défendre.  

Chaque matin, dans le vallon, nous attendions que la beauté descende les Champs-Élysées. »

Dans la langue de Tesson, la beauté va à la bête, à la bête sauvage, la beauté est liberté sauvage. On dirait que, à ses yeux, l’animal est la bête que l’homme a dépouillé de sa beauté originelle, un peu comme on dépouille un mouton de sa toison laineuse pour son exploitation. L’animal, asservi par la domesticité, et la bête, libre à l’état sauvage.   

La première fois que Munier repéra à la longue-vue la panthère des neiges, à cent cinquante mètres de l’endroit où ils étaient postés, plein sud, entre 4000 et 5000 mètres d’altitude, sur un haut plateau du Changtang, il passa l’optique à son acolyte en lui indiquant l’endroit où viser, mais Tesson mit un certain temps à la détecter, c’est-à-dire, selon ses propres mots, « à comprendre ce qu’[il] regardait ».

« Cette bête était pourtant quelque chose de simple, de vivant, de massif mais c’était une forme inconnue à moi-même. Or la conscience met du temps à accepter ce qu’elle ne connaît pas. L’œil reçoit l’image de pleine face mais l’esprit refuse d’en convenir.

Elle reposait, couchée au pied d’un ressaut de rochers déjà sombres, dissimulée dans les buissons. Le ruisseau de la gorge serpentait cent mètres plus bas. On serait passé à un pas sans la voir. Ce fut une apparition religieuse. Aujourd’hui, le souvenir de cette vision revêt en moi un caractère sacré. 

Elle levait la tête, humait l’air. Elle portait l’héraldique du paysage tibétain. Son pelage, marqueterie d’or et de bronze, appartenait au jour, à la nuit, au ciel et à la terre. Elle avait pris les crêtes, les névés, les ombres de la gorge et le cristal du ciel, l’automne des versants et la neige éternelle, les épines des pentes et les buissons d’armoise, le secret des orages et des nuées d’argent, l’or des steppes et le linceul des glaces, l’agonie des mouflons et le sang des chamois. Elle vivait sous la toison du monde. Elle était habillée de représentations. La panthère, esprit des neiges, s’était vêtue avec la Terre.

Je la croyais camouflée dans le paysage, mais c’était le paysage qui s’annulait en son apparition. Par un effet d’optique digne du zoom arrière cinématographique, à chaque fois que mon œil tombait sur elle, le décor reculait, puis se résorbait tout entier dans les traits de sa face. Née de ce substrat, elle était devenue la montagne, elle en sortait. Elle était là et le monde s’annulait. Elle incarnait la Physis grecque, natura en latin, dont Heidegger donnait cette définition religieuse “ce qui surgit de soi-même et apparaît ainsi ”

En somme, un gros chat avec des taches jaillissait du néant pour occuper son paysage. »

« Nous restâmes jusqu’à la nuit. La panthère somnolait, épargnée de toute menace. Les autres animaux paraissaient de pauvres créatures en danger. Le cheval rue au premier geste, le chat détale au moindre bruit, le chien perçoit une odeur inconnue et se lève d’un bond, l’insecte fuit vers sa cache, l’herbivore redoute les mouvements derrière lui et l’homme lui-même n’oublie jamais de regarder dans les coins en entrant dans une pièce. La paranoïa est une condition de la vie. Mais la panthère était certaine de son absolutisme. Elle reposait, absolument abandonnée car intouchable.

Dans ma jumelle, je la vis s’étirer. Elle se recoucha. Elle régnait sur la vie. Elle était la formule du lieu. Sa seule présence signifiait son “pouvoir”. Le monde constituant son trône, elle emplissait l’espace là où elle se tenait. Elle incarnait ce mystérieux concept du “corps du roi”. Un vrai souverain se contente d’être. Il s’épargne d’agir et se dispense d’apparaître. Son existence fonde son autorité. Le président d’une démocratie, lui, doit se montrer sans cesse, animateur d’un rond-point. »

(…)

« Munier me passa la lunette la plus puissante. Je scrutais la bête jusqu’à ce que mon œil se dessèche dans le froid. Les traits de la face  convergeaient vers le museau, en lignes de force. Elle tourna la tête, pleine face. Les yeux me fixèrent. C’étaient deux cristaux de mépris, brûlants, glacials. Elle se leva, tendit l’encolure vers nous. “ Elle  nous a repérés, pensai-je. Que va-t-elle faire ? Bondir ?” Elle bâilla.

Voilà l’effet de l’homme sur la panthère du Tibet.

Elle nous tourna le dos, s’étira, disparut.

Je rendis la lunette à Munier C’était le plus beau jour de ma vie depuis que j’étais mort.

— Ce  vallon n’est plus le même à présent que nous y avons vu la panthère, dit Munier.

Lui aussi était royaliste, croyant à la consécration des lieux par le séjour de l’Être. Nous redescendîmes dans la nuit. J’avais attendue cette vision, je l’avais reçue. Plus rien ne serait désormais équivalent en ce lieu fécondé par la présence. Ni en mon for intérieur. »

Il y a Saul de Tarse et son illumination sur le chemin de Damas. Il y a désormais Sylvain Tesson et l’illumination qu’il reçut sur les hauts plateaux du Changtang, entre 4000 et 5000 mètres d’altitude, devant la manifestation de la beauté sur le Toit du Monde,  l’épiphanie du sauvage sur les haut plateaux du Tibet,  la pure présence du vivant.   Sylvain Tesson, cet artisan des mots, qui ajuste et assemble avec justesse et dextérité les tesselles du langage pour restituer la mosaïque des émotions, Sylvain Tesson nous fait toucher du doigt ce qui est précieux, d’autant plus précieux que la panthère des neiges, dont l’habitat s’étire depuis l’Altaï jusqu’au Tibet, a une population qu’on estime à environ 4000 représentants. L’espèce, menacée, est considérée comme vulnérable, selon les indicateurs de l’Union Internationale de la Conservation de la Nature (UICN).

« Je me jurais, une fois rentré en France, de continuer à pratiquer l’affût. Nul besoin de se trouver à 5000 mètres dans l’Himalaya. La grandeur de cet exercice partout praticable était de toujours procurer ce qu’on exigeait de lui. À la fenêtre de sa chambre, sur la terrasse d’un restaurant, dans une forêt ou au bord de l’eau, en société ou seul sur un banc, il suffisait d’écarquiller les yeux et d’attendre que quelque chose surgisse. On ne l’aurait jamais noté si l’on ne s’était pas maintenu aux aguets. Et si rien n’arrivait, la qualité du temps passé s’était trouvée accrue par l’attention portée. L’affût était un mode opératoire. Il fallait en faire un mode de vie. »

« Dans les futaies de Carélie, les tireurs d’élite de l’armée finlandaise avaient tenu en échec les armées soviétiques pendant la guerre de 1939-1940 malgré leur infériorité numérique.  Ils avaient appliqué dans la guerre les techniques de la chasse en forêt froide. Une poignée d’entre eux s’était fondue à la taïga, à l’affût du bolchévique, par – 30°C, l’index sur la détente d’un fusil de précision, le magistral M.28. Ils mâchaient            de la neige pour ne pas exhaler de la vapeur. Ils se déplaçaient, s’embusquaient, logeaient une balle dans la tête d’un tankiste russe, disparaissaient, faisaient feu à nouveau, furtifs, dont vraiment dangereux. Ils avaient fait de la forêt un enfer. (…)

« Les snipers finlandais se prétendaient désinvoltes, opiniâtres, équanimes : vertus de monstres froids. En finnois, le mot sisu désigne l’association des qualités de constance et de résistance. Comment traduire le terme ? « Abnégation spirituelle », « oubli de soi », « Résistance mentale » ? (…)

« Munier était invisible et patient comme un sniper finlandais. Il vivait dans le sisu. Mais il ne tuait pas, et n’en voulait à personne et aucun  socialiste ne lui avait encore tiré dessus. »

(…)

« Munier souffrait du “syndrome de Moby Dick”, dans sa version pacifique et continentale. Il cherchait une panthère en place de la baleine et voulait la photographier au lieu  de la harponner. Mais il brûlait du même feu que le héros d’Herman Melville. »

Si Vincent Munier, par son regard, s’emploie à rendre grâce à la beauté des « bêtes », comme dirait Tesson, avec ce sentiment de devoir, ce n’est pas pour leur conférer un éclat trompeur, ce glamour glacé à la façon des photographes de mode qui mitraillent les mannequins lors de défilés de haute couture, non, c’est pour faire remonter à la surface du visible ce à côté de quoi on passe le plus souvent, la beauté irréfragable du vivant. Cette beauté du monde sauvage que notre condition humaine nous a fait perdre de vue. Et plus que jamais, en cette époque de péril imminent pour l’avenir de la faune planétaire, il importe de savoir photographier le vivant, le sauvage, oui, il importe de donner à voir aux êtres humains confinés dans leur écosystème dénaturé, leur monde urbain pollué, ce qui est situé dans l’angle mort de leur champ visible, alors que le réservoir du vivant se vide à une vitesse effroyable.

« En ce début de siècle 21, nous autres, huit milliards d’humains, nous asservissions la nature avec passion. Nous lessivions les sols, acidifions les eaux, asphyxions les airs. Un rapport de la société zoologique britannique établissait à 60% la proportion d’espèces sauvages disparues en cinq décennies. Le monde reculait, la vie se retirait, les dieux se cachaient. La race humaine se portait bien. Elle bâtissait les conditions de son enfer, s’apprêtait à franchir la barre des dix milliards d’individus. Les plus optimistes se félicitaient de la possibilité d’un globe peuplé de quatorze milliards d’hommes. Si la vie se résumait à l’assouvissement des besoins biologiques en vue de la reproduction de l’espèce, la perspective était encourageante : nous pourrions copuler dans des cubes de béton connectés au wifi en mangeant des insectes. Mais si l’on demandait à notre passage sur Terre sa part de beauté, et si la vie était une partie jouée dans un jardin magique, la disparition des bêtes s’avérait une nouvelle atroce. La pire de toutes. Elle avait été accueillie dans l’indifférence. Le cheminot défend le cheminot. L’homme se préoccupe de l’homme. L’humanisme est un syndicalisme comme un autre.

La dégradation du monde s’accompagnait d’une espérance frénétique en un avenir meilleur. Plus le réel se dégradait, plus retentissaient les imprécations messianiques. Il y avait un lien proportionnel entre la dévastation du vivant et le double mouvement d’oubli du passé et de supplique à l’avenir. 

“Demain mieux qu’aujourd’hui”, slogan hideux de la modernité. Les hommes politiques promettaient des réformes (“le changement” jappaient-ils !), les croyants attendaient une vie éternelle, les laborantins de la Silicon Valley nous annonçaient un homme augmenté. En bref, il fallait patienter, les lendemains chanteraient.  C’était la même rengaine : “puisque ce monde est bousillé, ménageons nos issues de secours !” Hommes de science, hommes politiques et hommes de foi, se pressaient au portillon des espérances. En revanche, pour conserver ce qui nous avait été remis, il n’y avait pas grand monde. »

Dans cette traque visuelle mise en mots par Sylvain Tesson, dans l’attente de l’apparition féline enluminée par les photos de Vincent Munier, la bête du Tibet est de toute beauté. « La possibilité de la panthère palpitait dans la montagne. Et nous ne demandions qu’à elle de maintenir une tension  d’espérance suffisante pour tout supporter. » 

Ce n’est plus d’affût qu’il s’agit à proprement parler, mais du culte rendu à une divine créature, d’une quête de la présence élusive d’une bête sublime dont l’absence emplit tellement la montagne que l’espace minéral en déborde de toutes parts. La panthère des neiges, comme un faire-part de pure beauté.

Panthère des neige - Vincent Munier Panthère des neige - Vincent Munier
 

PS1 : Vincent Munier est le premier photographe à avoir été trois fois lauréat du prix  Eric Hosking décerné par BBC wildlife

PS 2 : Tibet minéral animal de Vincent Munier aux éditions Kobalann

          La panthère des neiges de Sylvain Tesson aux éditions Gallimard

 

 

 

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