Ne dites plus « guerre froide », dites « cold war »

Les titres de films doivent-ils être en anglais ? (4) L'aberration linguistique est un colonialisme

Nous avons déjà observé (ici) la tendance étrange à donner des titres en anglais à des films tournés en une autre langue (du russe au chinois...) ou à remplacer des en anglais américains par d'autres titres en anglais, jugés plus simples pour le spectateur français.

Un comble vient pourtant d'être atteint. Je ne parle pas d'Everybody knows, film hispano-franco-italien réalisé par un Iranien et tourné en langue espagnole. C'est déjà délirant de lui choisir un titre anglais, mais il y a encore pire.

Cold War, de Pawel Pawlikowski, est un film polonais principalement tourné en polonais, qui parle, on s'en douterait, de la guerre froide. Son titre original est Zimna wojna. Cela signifie « холодная война », en russe, la langue des vaincues ; et « guerre froide » en français. Le choix du titre Guerre froide était évident. Mais voilà : les Américains ont gagné cette guerre, et le prix qu'ils ont remporté est que leur langue s'impose jusque dans les situations les plus absurdes.

Le moindre des problèmes est que ce choix d'un titre anglais fait pencher le spectateur, avant même d'avoir vu le film, vers un parti pris pour le camp américain. Or le film parle plutôt de la guerre froide du point de vue européen (à Berlin et Paris, notamment), beaucoup plus complexe et problématique. Cette subtilité est donc évacuée.

Mais on s'en f... : les distributeurs ont choisi leur camp. Ils font certainement partie des individus qui croient dur comme fer que ce sont surtout les Américains qui ont libéré l'Europe du nazisme (cf. cet article).

Ils nous diront : « Cold War est le titre international ! Everybody knows this ! » avec mépris pour notre ignorance et notre archaïsme. Hé bien non. Le titre international d'un film (si on veut qu'il en ait un), c'est son titre original. En l'occurrence Zimna wojna, qu'il faut d'ailleurs traduire pour sa sortie en France, puisque peu de Français peuvent le comprendre.

Allez. D'ici peu, les profs d'histoire-géo enseigneront à leurs lycéens « l'histoire de la cold war ». Et leur feront ensuite chanter Les Ricains de Sardou, histoire de faire bonne mesure.

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Nageons donc dans l'absurde. Ce ne sera pas un cas unique, quoiqu'il soit le plus significatif. D'autres films sont récemment sortis (depuis le 4 avril) avec des titres témoignant aussi de la certitude que Dieu soit loué, les Américains nous ont colonisés :

* L'anglais Jersey Affair (titre original : Beast)

* Les américains My Wonder Women (titre original: Professor Marston and the Wonder Women) et Manhattan Stories (titre original : Person to Person)

* Les américains Red Sparrow (Le Moineau rouge au Québec), Don't Worry, He Won't Get Far On Foot de Gus Van Sant, The Strangers: Prey at Night (au Québec Les Inconnus : Proies nocturnes), Game night ( au Québec Soirée de jeux), Katie Says Goodbye, Avengers : Infinity War (au Québec Avengers : la guerre de l'infini), Deathwish (au Québec Un justicier dans la ville), Deadpool 2, Solo : A Star Wars Story (Solo : Une histoire de Star Wars au Québec).

* Le canadien Mean Dreams.

* Le japonais The Third Murder (三度目の殺人 - Sandome no satsujin)

* Le franco-belge, mais tourné en anglais, Kings.

* Le français (en français) Love Addict.

* L'Israëlien (en hébreu) Foxtrot.

Ajoutons qu'Escobar ne montre que des Colombiens parlant anglais avec l'accent de Woody Woodpecker (quel mépris !), quelques semaines après que La Mort de Staline ait aussi fait parler anglais à ce dernier.

 

God bless America.

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