FN : son OPA hostile sur la République

Les régionales l'ont montré fortement : prêter allégeance à la République est un requisit politique en France. Malgré les protestations, le FN n'y a pas manqué. Mais sa stratégie constitue une OPA hostile. En infléchissant le discours républicain, le FN bénéficie de son image positive en France et le trahit dans le même temps.

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 La stratégie du FN constitue une OPA hostile sur la rhétorique républicaine. Ce type de procédé est habituel à l'extrême-droite. Il peut d'ailleurs être rapproché des circonlocutions S. Ayoub et A. Soral déguisant leurs fins nationalistes derrière une rhétorique socialeEn infléchissant l’approche républicaine, le FN bénéficie de son image positive en France et la trahit dans le même temps

 

  

Actualité de l'idée républicaine

​La République est aujourd'hui un des enjeux de positionnement politique majeur. Et pour cause. Dernièrement, c'est l'UMP qui a touché aux bijoux de famille en se renommant Les Républicains, faisant face à un choeur de protestations opposées à la captation d'un héritage commun

En cette période de redistribution et de recomposition des latéralités politiques, la dernière idée à la mode semble être la création d'un pôle républicain, qui fusionnerait gauche et droite contre le chômage et les extrêmes. La République jouit donc d'un succès incontestable et se trouve au centre d'une vaste foire d'empoigne.

Le FN prend donc position dans la cacophonie ambiante en prônant la "refondation républicaine" à la toute fin de son projet. Mais pourquoi refuser au FN cette étiquette qu'il réclame à cors et à cris ?

 

Sortir du brouillage sémantique autour de la république

Si nous nous concentrons non sur la cinquième république et sur les manœuvres de communication mais sur le temps plus long des idées, on peut se demander ce que signifie l’idée de république en France notamment. La république apparaît comme un concept essentiellement contesté, pour reprendre l’expression du politologue Walter Bryce Gallie. C’est la raison pour laquelle, la référence qui y est faite est souvent cacophonique. La plupart des historiens des idées, comme Claude Nicolet, s’entendent néanmoins pour dire que les diverses traditions républicaines sont structurées par quelques idées-forces.

La république est une vieille idée. Pour essayer de dépasser, autant que faire se peut, le brouillard et faire une synthèse forcément schématique de l'idée républicaine (notamment dans sa version française), on pourrait dire qu'elle est très souvent associée à la lutte contre la monarchie et son arbitraire, mais pas seulement. Elle fait également référence à des concepts que l’on trouve rassemblés chez un auteur comme Jean-Jacques Rousseau dans Du contrat social :

  • le primat du bien commun sur les intérêts particuliers,
  • le peuple souverain,
  • l’émancipation par la loi (ou par l’intervention de l’Etat de droit, ou du moins d’un pouvoir non-arbitraire),
  • la liberté à travers le statut protecteur du citoyen qui permet de ne pas avoir à se soumettre à d’autres maîtres que soi-même,
  • le civisme (concept qui peut parfois revêtir la forme d’arguments moralisateurs demandant à chacun de modérer son intérêt particulier face à l’intérêt général).

 

L'habillage républicain du projet du FN

Il pourrait sembler que le parti bleu Marine ait fait des efforts pour mériter le droit de figurer parmi les prétendants légitimes de la République. Tentant péniblement de faire oublier l'image d'un parti favorable aux puissants, xénophobe et nationaliste, lProjet du FN multiplie les signaux politiques républicains, en apparence du moins : l’appel à la patrie, au civisme, le recours à une forme d’Etat protecteur, la défense du peuple (contre la mondialisation et l'Europe notamment), la priorité de l’intérêt général, semblent bien représentés dans son programme. Ces signaux sont particulièrement bienvenus en période de crises économique, sociale et politique. 

Ainsi, la stratégie du FN et son discours apparaissent à première vue obéir à une rhétorique républicaine qu’il semble de bon ton d’adopter. Cette rhétorique est relativement traditionnelle - et rassurante - en France. Elle fait face à l’idée libérale prônant moins d'Etat, d’une société ouverte et individualiste basée sur la poursuite des intérêts particuliers. Face à cela, les partis plus libéraux qui défendent par-dessus tout la liberté individuelle, la libre initiative dans tous les domaines plutôt que les injonctions morales et la référence au bien commun, se trouvent en difficulté sur ces thèmes au sujet desquels nombre de Français semblent pourtant vouloir des réponses.

 

L’OPA identitaire et nationaliste du FN sur l’idée de république

Pourquoi la république du FN serait-elle factice ? Et pourquoi, au bout du compte, faudrait-il ne pas l’accepter dans la famille ? Beaucoup de raisons à cela. En voici quelques-unes.

Les positions que le FN tient aujourd’hui en faveur des crèches dans les mairies, mais contre les repas sans porc dans les cantines et les prières de rue, remettant en cause la compatibilité de l’Islam avec la République, relèvent d’un discours intolérant construit sur une conception identitaire de la République. Mais tant qu’il reste dans certaines bornes, il n’est pas contraire au droit. Et le piège est bien là : les dirigeants du FN sont passés, depuis longtemps, maîtres dans l’art de faire passer un discours intolérant sans pour autant tomber sous les catégories juridiques de discrimination ou d’incitation à la haine raciale. Son discours, pourtant, révèle que le fond de la conception du FN n’a pas vraiment changé et que son républicanisme n’est que l’habillage de sa vieille idée d’une définition identitaire du peuple.

Le FN continue d’entretenir le mythe farfelu d’une réduction drastique de 200 000 à 10 000 de l’immigration régulière comme une des solutions clefs à tous nos maux. De ce point de vue la lecture du chapitre du projet FN sur l’immigration est quand même particulièrement édifiante. Par exemple : “les manifestations de clandestins ou de soutien aux clandestins seront interdites” ; “suppression du regroupement familial” ; “application de la priorité nationale”.

Mais, au-delà de l’exclusion des étrangers, le FN a constitué un programme de défense de l’identité et de la culture françaises. Il exige de ceux qui ne sont pas de “culture française” de s’assimiler. Or le vocabulaire de l’assimilation (plutôt que de l’intégration, l’insertion ou de l’inclusion sociales) est le comble de l'intolérance à l’égard des individus ne partageant pas certains des traits culturels soi-disant français comme le montrent les propos de plus en plus assumés de Marion Maréchal Le Pen au sujet des Musulmans qui seraient français sous condition. Aujourd'hui, c'est l'inclusion sociale qui apparaît comme le concept le mieux à même de permettre l'articulation tolérante et respectueuse des différences de l'individu au collectif. Inversement, l’assimilation, héritage passéiste des pires moment de l’époque coloniale, exige de l’individu une adhésion entière aux normes et valeurs culturelles de la société d’accueil. C’est sur ce point notamment, comme le montre très bien Nonna Mayer, que l’on s’aperçoit quele FN n’a, au fond, pas changé. Car exiger d’individus de transformer leurs manières d’être et leurs convictions pour des motifs qui n’ont rien d’une nécessité pour l’ordre public, est un diktat témoignant d'une forme d’intolérance civile.

Le FN apparaît comme le promoteur d’une approche politique chauvine, centrée sur une vision étroite et fantasmée de l’identité française. Il se constitue alors en grand défenseur de cette république franchouillarde contre la menace étrangère que représentent notamment l’immigration et la mondialisation et la menace intérieure que constituent les groupes réputés non-assimilés. Il déplace, se faisant, beaucoup de questions politiques et économiques sur le plan du combat identitaire et culturel. C’est un dérivatif aussi facile qu’illusoire.

 

Quelle autre idée de la république opposer à celle du FN ?

Si la république française a pu s’illustrer, par le passé, dans des formes de paternalisme et d’intolérance (lors de la colonisation), on sait aujourd’hui que contrairement à ce que croit le FN, on ne peut plus produire une communauté par l’imposition autoritaire d’une identité. Que peut alors l’idée de république face à cela ?

Premièrement : elle peut donner à tous les individus les moyens de l’autonomie : éviter les dominations notamment par des lois sociales et sociétales fortes plutôt que par un désengagement de l’Etat ; donner aux individus, par l’éducation, les leviers critiques leur permettant, s’ils le souhaitent, de choisir des options y compris celles qui dérogent aux valeurs de leur communauté.

Deuxièmement : elle peut favoriser les lieux de rencontre, d’échanges et de débats à tous les niveaux, dans des lieux matériels ou sur des plateformes numériques où la démocratie est capable de se déployer largement et de produire du commun (y compris un commun conflictuel, car il n’est pas certain en effet qu’un terrain commun doive se résoudre dans un accord absolu).

Troisièmement : elle peut prendre au sérieux l’idée d’un patrimoine commun dont nous héritons et dont nous bénéficions tous quotidiennement les avantages : patrimoine économique, intellectuel, matériel... Ce patrimoine commun (les richesses qui nous viennent de la nature et de la vie sociale) est ce qui nous réunit, ce qui appelle notre attention collective et qui nous requiert au débat et à la discussion politiques. On voit bien que ce patrimoine ne contient aucune valeur prédéfinie et qu’il doit faire l’objet d’une réinterprétation permanente et d’une délibération collective toujours remise en jeu : qu’est-ce qui nous est donné par la vie sociale et par la nature ? Que doit-on réellement à la société ? Quels sont nos devoirs à son égard ? Qu'exiger de ceux qui se comportent en passagers clandestins de la république (notamment les plus nantis, qui profitent des avantages de la vie sociale sans payer leur écot en retour) ? Bref comment conserver ensemble les richesses de la république collectivement produites auxquels nous sommes tous redevables, comment faire que ces richesses profitent à la plus vaste communauté d’usagers et n’en exclue aucun ? La préservation, la valorisation et la transformation de ce patrimoine commun (à quelque niveau qu’il soit : local, régional ou national), est ce qui a toujours motivé les hommes à faire de la politique à tous les niveaux.

 

Or, le FN propose une conception franchouillarde et excluante de ce patrimoine commun en le confondant avec un mode de vie et des valeurs identitaires (celle des soi-disant “Français de souche”). En ce sens,  il fait une OPA hostile sur le discours républicain, c’est l’option de la république de l’intolérance et du nationalisme. Dans ce contexte, les partis de gouvernement feraient bien de prendre au sérieux l’idée de république pour en faire autre chose qu’une étiquette floue s’ils ne veulent pas s'en voir dépossédés, admettant par le fait le triomphe idéologique de la pseudo-république du FN.

 

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