Marathon judiciaire sur l'extradition du présumé tortionnaire argentin Mario Sandoval

Pour la sixième fois, la justice française tiendra le 11 Avril 2018 une audience A 9H00 A LA CHAMBRE CRIMINELLE DE LA COUR DE CASSATION, PALAIS DE JUSTICE-PARIS, suite au recours de Mario Sandoval. Le 19 Octobre 2017, la Chambre d’instruction de la cour d’appel de Versailles avait donné un nouvel avis favorable à l'extradition vers l'Argentine de Mario Sandoval.

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Mario Sandoval, après une formation dans l’école interne de la police de Buenos Aires, a été affecté en Janvier 1975 aux affaires politiques en tant que sous Inspecteur. Il a reçu une note de 10 sur 10 et a été qualifié comme étant d’une valeur exceptionnelle en 1975 et 1976. Sa présence a été établie à la Coordination Fédérale de la ESMA, l’un des pires centres de torture et de disparitions forcées de la dictature militaire, entre 1976 et 1979 et il a reçu le 17 novembre 1976 après la disparition de Hernan Abriata, entre autres, les félicitations officielles (une sorte de médaille ou de citation à l’ordre de la police) pour son action contre les "subversifs". 

En mai 2007, Laurence Mazure a révélé dans un article du Monde diplomatique, que « fin novembre 2006, le site de l’ambassade de France au Chili indiquait que M. Sandoval, “universitaire chargé de mission à la direction de l’intelligence économique de l’ACFCI [Assemblée des chambres françaises de commerce et d’industrie]”, faisait partie d’une “importante délégation” autour de la personne de M. Alain Juillet – neveu de M. Pierre Juillet, l’ancien conseiller de M. Jacques Chirac –, grand patron, proche des milieux de la défense, directeur de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) en 2002, et nommé plus récemment par M. Nicolas Sarkozy au poste de directeur de l’intelligence économique auprès du Premier ministre ».

En 2008, un article de Pagina 12 repris par une partie de la presse française a complété les informations sur cet agent de la dictature argentine qui a fait carrière en France. Il a obtenu un doctorat en science politique et un DEA en philosophie politique à Paris-I. Par la suite, il a pu décrocher des postes de conférencier et d’enseignant en relations internationales et en intelligence économique à l’Institut des hautes études pour l’Amérique latine, à l’École supérieure d’économie et de gestion de Paris, à l’université de Marne-la-Vallée et au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il aurait même été membre du Collège international de philosophie.

Il a obtenu la nationalité française le 21 février 1997.

Le 2 Août 2012, Mario Alfredo Sandoval a fait l’objet d’une demande d’extradition adressée à la justice française émise par la justice argentine dans le cadre de l’enquête pour « crimes contre l’humanité, privation de liberté et torture ayant entraîné la mort » commis au sein de l’École supérieure de mécanique de la marine (ESMA) et le 22 mai 2012 d’un mandat d’arrêt international. Le juge argentin Sergio Torres a retenu son implication dans plus de 600 cas de torture sur 136 victimes, dont  Hernan Abriata.

Mario Sandoval a utilisé toutes les arguties de la justice française pour freiner son extradition. Il a d’abord porté plainte pour diffamation contre des journaux et sites d’information français qui avaient repris l'article de Pagina 12 mentionnant le nom de Mario Sandoval dans le rapport officiel de la Conadep sur les disparitions pendant la dictature argentine de 1976.

- Le tribunal correctionnel d’Auxerre a débouté jeudi 16 février 2012 le Franco-argentin Mario Sandoval qui accusait de diffamation ou de complicité de diffamation plusieurs médias français à la suite de la publication en 2008 d’informations sur son rôle supposé sous la dictature argentine.

Dans une tribune parue sur Mediapart "Mario Sandoval doit être extradé vers l'Argentine " le 8 Octobre 2013 Jean-Pierre Faye, co-fondateur du Collège International de Philosophie, François Gèze, éditeur, Olivier Mongin, philosophe et Bernard Stiegler, philosophe plaidaient  « Il serait intolérable que la France puisse entraver la justice de ce pays » en y apportant une réponse négative. »

- Le 28 mai 2014, la Chambre d’Instruction de la cour d’appel de Paris a rendu un avis favorable pour l’extradition de Mario Sandoval. Mais elle a limité cet avis au seul cas du rapt le 30 octobre 1976 d’Hernan Abriata, un étudiant en architecture disparu et dont le corps n’a jamais été retrouvé.
Le Tribunal a considéré que les centaines de cas de tortures et de disparitions pour lesquels Mario Sandoval a été mis en cause en Argentine dans le mégaprocès de la ESMA (l’Ecole Mecanique de la Marine) ne pouvaient pas être retenus. La qualification de crimes contre l’humanité n’ayant été intégrée au code pénal français qu’en 1994 très tardivement (guerre d’Algérie oblige), après la date des faits reprochés à Mario Sandoval.

- Mario Sandoval a saisi le conseil constitutionnel sur la constitutionnalité de l’extradition d’un citoyen naturalisé français. Le conseil constitutionnel a rendu son avis vendredi 14 Novembre 2014. Les tribunaux peuvent rendre des avis favorables aux extraditions de ceux qui sont poursuivis par la justice de leur pays d'origine pour des crimes commis à une date à laquelle ils n'avaient pas obtenu la nationalité française.

 Le conseil constitutionnel a pris soin de préciser qu'il entendait, par sa décision, faire obstacle à l'utilisation des règles relatives à l'acquisition de la nationalité pour échapper à l'extradition. 

 - Le 18 février 2015, le Tribunal de Cassation a annulé la décision de la cour d’appel du 28 mai 2014 en suivant la position de l’avocat général. « On ne peut pas admettre que la disparition d’Hernan Abriata se soit prolongée après 1983, quand l’Argentine est retournée à la démocratie avec l’élection du Président Raoul Alfonsin. » C’est comme s’il affirmait : La démocratie fait réapparaître les morts par disparition forcée des dictatures du seul fait de son exercice du pouvoir et annule le crime commis par le régime précédent. De la magie et de la sublimation de la démocratie !

Mais la procédure n’a pas été éteinte. Le Tribunal de Paris a décidé que la demande d’extradition de Mario Sandoval serait renvoyée devant la cour d’appel de Versailles.

Plusieurs juristes se sont émus de cette interprétation du Tribunal de cassation de Paris

- La loi impose-t-elle de laisser les morts ensevelir les morts ? A propos de la décision du tribunal de cassation du 18 février 2015, Sandoval, N°14-84193 par Olivier CAHN MCF-HDR, Faculté de Droit de Cergy-Pontoise, Responsable du LEJEP-Pôle Sciences criminelles, Chercheur au CESDIP-CNRS (UMR 8183) « Nous savons tous d’expérience que la lutte contre les disparitions forcées est d’abord un combat juridique contre le temps qui passe. » Louis Joinet

- Louis Joinet, ancien président du syndicat de la magistrature a écrit une tribune, « Faut-il extrader Sandoval vers l’Argentine » dans Libération pour rappeler que le Tribunal français ne doit pas remettre en cause le caractère continu du crime de disparition français comme l’a fait l’Avocat général de la cour de Cassation de Paris. « Ce serait aller à l’encontre de l’évolution générale du droit international et par intégrisme légaliste à priver les proches des disparus – qui sont aussi des victimes – du droit de savoir et du droit à la justice consacrés par la convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées.

 

Le 14 septembre 2017, soit plus de deux ans après le renvoi ordonné par le Tribunal de Paris, s’est tenue une audience à la cour d’appel de Versailles en présence de Mario Sandoval. La salle était pleine de membres de diverses associations, Fédération internationale des droits de l’homme, Association des ex prisonniers et disparus pendant la dictature, CALPA, comité de soutien aux luttes du peuple argentin, ACAF l'Assemblée des Citoyens Argentins en France, Familles de disparus.

Mario Sandoval, sous contrôle judiciaire depuis 2013, âgé de 64 ans, né en Août 1953, a déclaré qu’il était maintenant à la retraite à la fois en tant qu’ancien fonctionnaire de l’état français et pour ses activités dans le secteur privé.

La présidente de la chambre de la cour d’appel, Madame Carlier, a fait un excellent et complet rappel des éléments du dossier.

 Elle a fait état des nombreux éléments fournis par la justice argentine concernant les témoignages de survivants du centre de torture Esma qui ont identifié Mario Sandoval et de l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité dans le droit argentin. Elle a mis en évidence la similitude parfaite entre les informations sur l’identité du Mario Sandoval présent à l’audience et naturalisé Français en 1993 et celle du policier argentin mis en cause dans le rapport de la Conadep et poursuvi par la justice argentine. D’un côté, les données fournies par Mario Sandoval à l’administration française pour obtenir la nationalité française et de l’autre le dossier argentin de carrière du policier. Date de naissance, nom, prénom, identité des parents, date de ses fonctions dans la police argentine (16 ans avec mise à la retraite en 1983, date de la fin de la dictature).

Maître Sophie Thonon, avocate de l’état argentin a fait une longue plaidoirie mentionnant les éléments juridiques nouveaux depuis la délibération de la cour d’appel de Paris du 18 février 2015. La France et l’Argentine ont signé un traité facilitant l’extradition entre les deux pays qui a été ratifié par le décret N°0165 du 19 JUILLET 2015.

Et une Circulaire du 28 février 2017 présentant les dispositions de la loi n° 2017-242 du 27 février 2017 précise la réforme de la prescription en matière pénale. « Le législateur a consacré la jurisprudence prévoyant, pour certains délits occultes et dissimulés, le report du point de départ du délai de prescription de l’action publique au jour de leur découverte, et il l’a rendue applicable à l’ensemble des infractions. »

Elle a mentionné par ailleurs les conventions internationales et les nombreuses condamnations prononcées par les tribunaux français sur les disparitions forcées comme celle du 8 août 2014  et celle de 2010

Elle a insisté sur l’importance de reconnaître le crime continu en cas de disparition sans découverte du corps de la victime.

Elle a mentionné le blog de Mario Sandoval résidant en France qui publie régulièrement des billets négationnistes sur la dictature argentine et qui dénonce les droits de l’homme comme un impérialisme moral. 

Elle a mentionné les garanties que la justice argentine offre dans le déroulement des 180 procès des 2880 ex agents de la dictature civils ou militaires.

Enfin elle a rappelé l’importance des jugements rendus pour les crimes contre l’humanité depuis la seconde guerre mondiale, comme ceux de Paul Touvier et de Klaus Barbie et elle a fait référence au Tribunal de Nuremberg où le Maréchal Keitel a évoqué le principe nazi de la disparition des opposants qui ne laissaient aucune trace.

Elle a demandé que la justice française ne permette pas que la France devienne un refuge pour les ceux qui commettent des crimes contre l’humanité.

La famille Abriata attend depuis 40 ans que justice soit rendue pour la disparition forcée de Hernan.    

https://youtu.be/z6le43A-gvM

Mega Causa Esma III: Caso Abriata © actavideos

L’avocat général, Monsieur Hossart a fait état d’une lettre ouverte appelant à l’extradition de Mario Sandoval émanant de membres de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3) réunis en comité de direction le 8 septembre 2017 : « Nous déplorons que M. Mario Alfredo Sandoval, ayant joui d’une complète impunité après la chute de la dictature, ait été amené par le passé à enseigner à l’IHEAL en tant qu’intervenant extérieur. L’action de la justice est indispensable pour connaître la vérité et ainsi éviter qu’une personne responsable de crimes contre l’humanité puisse enseigner dans une institution publique, ce qui est incompatible avec l’éthique de l’université. Ceci est également contraire à toute l’histoire de l’IHEAL, qui a accueilli de nombreux exilés de régimes autoritaires latino-américains et continue d’être un refuge contre toutes les persécutions. C’est aussi parce que la mémoire des dictatures et la justice transitionnelle sont au cœur des enseignements dispensés à l’IHEAL qu’il nous semble nécessaire que la justice argentine puisse s’exercer. »

Il a ensuite fait une démonstration sur la révélation des faits criminels en présentant les vols ou les meurtres comme établis seulement après qu’une personne ne fait l’aveu de sa culpabilité ou que le cadavre apparaît. Pour lui, dans le cas Sandoval, il n’y a donc pas prescription puisque le corps de Hernan Abriata n’a pas été retrouvé et le crime est donc bien continu. Par ailleurs le nouveau décret de 2017 concernant l’imprescriptibilité et les infractions cachées lève les doutes juridiques et justifie le renvoi qui a été fait à la cour de Versailles.

Il a terminé en rappelant que la justice était sensible aux atteintes aux droits de l’homme et il n’identifiait pas d’obstacles juridiques à l’extradition de Mario Sandoval.

Si la décision du Tribunal est favorable à l’extradition de Mario Sandoval en Octobre 2017, il faudra pour qu’elle soit effective que le premier Ministre signe un décret autorisant cette extradition.

Il faut espérer que le gouvernement Macron, ni droite, ni gauche ne fera pas obstruction sur ce dossier ouvert sous Sarkozy et poursuivi sous Hollande.

Pétition pour l'extradition de Mario Sandoval

 

L’Histoire de la Coordination Fédérale où exerçait Mario Sandoval 

Traduction de l’article de Carlos Rodríguez paru dans PAGINA 12 Dimanche 16 mars 2008

Dans Les années soixante, mais surtout à partir du coup d’Etat de juin 1966 dirigé par le Général Juan Carlos Ongania, la Superintendencia de Coordination Federal est devenu l’axe de la répression politique dans le Grand Buenos Aires. Si pendant un rassemblement politique ou syndical – toujours tenus dans la clandestinité- on écoutait le cri d’alarme « ils arrivent de Coordina », la dispersion était immédiate. La Coordination fédérale a été contemporaine et ensuite a succédé dans la Police Fédérale à ce qui, pendant la deuxième présidence de Juan Domingo Peron, a été la « section spéciale » qui fonctionnait au Commissariat 8, devant l’Hôpital Ramos Mejia, dans la rue General Urquiza au N° 500, sous les ordres du Colonel Jorge Osinde. Depuis 1974 et surtout depuis le coup d’Etat du 26 Mars 1976, la coordination fédérale, dans le lugubre bâtiment de la Rue Moreno au N° 1417, à cent métres du Département central de la Police, a été un des plus actifs centres clandestins de détention de la Capitale fédérale.

« Cela faisait plusieurs jours que je sentais qu’on me suivait. Il était trois heures et demi du matin quand j’ai été réveillé par des bruits de vitres cassés des fenêtres et j’ai vu qu’ils défonçaient la porte de mon domicile. Le Commissaire Juan Carlos Morales m’a tenue en joue avec un revolver. Avec lui, il y avait (Alberto) Villar et (Luis) Margaride. Ils m’ont sorti sur la terrasse et la pluie de coups n’en finissait pas. Comme j’avais un atelier de réparations de radios pour me faire un peu d’argent, là même ils ont utilisé les câbles pour m’appliquer des décharges électriques. Ils m’ont emmené à la Coordination fédérale et ils ont continué à m’appliquer des décharges électriques pendant deux semaines. » Le témoignage a été fait à Pagina 12 en Août de l’année passée par l’uruguyaen Antonio Viana Acosta, détenu à Buenos Aires le 21 février 1974. Il a été trois mois emprisonné et après il a été expulsé en Uruguay, où la dictature l’a détenu huit ans de plus. A son arrestation, ont participé des groupes qui appartenaient à la Juventud Peronista de la République Argentien(JPRA) que dirigeait pendant ces années là Julio Yessi, bras droit de Jose Lopez Rega au Ministère du Bienestar Social de la Nation.

Les méthodes de la Coordination fédérale ont été créées par le Commissaire Alberto Villar dans le Corps de la Guardia de Infanteria. Un groupe dirigé par Villa avait agi en 1969 pendant la répression des ouvriers et des dirgeants syndicalistes qui avaient participé au Cordobazo en mai de cette année.

En matière de persécution politique, la Coordination fédérale a commencé à apparaître, en même temps que la Section spéciale, pendant les premiers gouvernements du général Peron. Un de ses chefs, en ce temps là, a été le Capitaine Rodriguez. Pendant la dictature militaire qui a commencé en 1976, son chef le plus connu a été le colonel de l’armée Alejandro Arias DUVAL. Depuis fin 1975, dans le bâtiment de la rue Moreno au Numero 1417, s’est installé le groupe de Tarea 2, qui dépendait du Commando du Premier Corps d’armée, dirigé par le Général Carlos Guillermo Suarez Mason. La « patota » bande armée du GT2 était installée au troisième étage et au quatrième étage qui encore aujourd’hui a gardé sa structure de l’époque.

Les étages 5, 6 et 7 ont été utilisés comme centre clandestin de détention. Les détenus étaient maintenus sous statut de « RAF » (« en l’air »), c’est-à-dire que leurs noms ne figuraient dans aucun registre de personnes détenues. Il a existé aussi beaucoup de cas de prisonniers à qui ensuite on a appliqué « le transfert final », comme s’appelait l’ordre d’exécution sans jugement. Un des cas les plus connus a été celui qui s’est passé le 2 juillet 1976 et les jours suivants. Des dizaines de personnes ont été assassinées en représailles à un attentat commis par la guérilla contre le bâtiment de la Coordination fédérale. Pour cet assassinat en masse, la preuve se trouve dans le registre de la morgue judiciaire de la Capitale fédérale, où pendant le mois de cette année là le nombre de cadavres NN (non identifiés) a beaucoup augmenté. Pendant des années, le total des entrées était de un ou deux corps NN (non identifiés) par jour. Entre le 3 et le 7 juillet de cette année, le total de corps NN est monté à 46 presque tous avec la même cause de mort : »blessés par balles dans le crane, le thorax, l’abdomen, hémorragie interne ». Dans tous les cas, il y avait une formule identique : « Trouvé avec d’autres cadavres dans un parking de stationnement rue Chacabuco N° 639, capital Buenos Aires. »

Trente autres cadavres apparurent Dans une autre occasion Dans l’arrondissement de Pilar. « Un (des détenus) m’a commenté que, la nuit antérieure à la découverte de 30 cadavres à Pilar, ils avaient sorti 30 prisonniers de la Coordination fédérale » (Dossier 6976 de la Conadep) “Les trois nous étions bâillonnées et menottées, nous avons été battues pendant tout le trajet et presque pendant tout le transfert. La même personne réapparait avec quelqu’un qui se présente comme médecin et qui veut m’ausculter et devant qui j’ai de nouveau été battue sans aucune visite médicale sérieuse. Etant endormie, je ne sais pas combien de temps après, j’ai entendu que la porte de la cellule s’ouvrait et j’ai été violée par un des gardes. » Le récit fait en son temps devant la commission nationale sur la disparition des personnes (CONADEP) est un exemple des traitements subis par les femmes dans le centre clandestin de la coordination fédérale.

Patrick Rice, prêtre catholique irlandais qui a été détenu dans le même lieu a vu que parmi les détenues, il y avait Maria del Socorro Alonso qui a été torturée alors qu’elle était enceinte, ce qui a provoqué la perte du bébé. « Ils m’ont mis dans une cellule et il y avait 6 personnes dans le même couloir et dans les autres cellules, quatre hommes dans une grande cellule et autant de femmes dans une autre grande cellule. Il y avait une croix svastika peinte sur le mur du fond (…) selon ce qu’on m’a raconté, certains gardiens violaient les femmes à cet endroit. (Dossier 6976 de la CONADEP)

Le groupe central de tortionnaires qui ont agi à la Coordination fédérale (Morales, Villar, Arias Duval) était composé de membres du péronisme d’extrême droite et de hauts fonctionnaires de la dictature militaire. En 1975, avant d’être Ministre de l’Intérieur de la dictature, le Général Albano Harguindeguy a été chef de la Police fédéral et en tant que tel, responsable de la formation du GT2 qui fonctionnait à la Coordination fédérale. Dans les dernières années de la dictature dirigée par Jorge Rafael Videla, comme pour la faire oublier, la vieille « Coordina » a reçu le nom édulcoré de Superintendencia de Seguridad federal, et pendant la démocratie, elle est devenue « Sécurité métropolitaine ».

 

Traduction del’article de Diego Martinez paru dans Pagina/12 le 30 septembre 2013

Un tortionnaire de la Esma dans la ville lumière

Cela fait un an et demi que le Juge Torres a demandé l’arrestation pour extradition du « Churrasco » « la grillade » Sandoval, pour crimes contre l’humanité sur 400 victimes. Le 9 octobre le Tribunal de Paris examinera la demande.

La France a entre ses mains le sort d’un tortionnaire de l’Esma. Il s’agit de Mario Alfredo Sandoval, ex membre de la « Superintendencia de Seguridad Fedral » apparteant au groupe 3.3 avec le surnom de « Churrasco » « la grillade ». Sandoval a fait carrière en France, où il a tissé des relations dans les milieux universitaires, patronales et politiques. Il est aussi conseiller de paramilitaires colombiens. Cela fait un an et demi que le Juge Sergio Torres a lancé un mandat d’arrêt international pour extradition. Mais « Churrasco » s’est débrouillé pour être emprisonné à peine une semaine, malgré sa mise en cause pour crimes contre l’humanité sur 400 personnes, dont les sœurs Alice Domon et Léonie Duquet, cas pour lequel la France a condamné par contumace Alfredo Astiz et a agi comme plaignant en Argentine. Le 9 octobre, le Tribunal de Paris examinera la demande du juge Torrez. Des membres d’associations humanitaires accompagnés de représentants de la famille de Hernan Abriata, détenu-disparu enlevé par un groupe armé dirigé par Sandoval (cas dénoncé dans le rapport officiel de la Conadep) se sont présentés à l’Ambassade de France avec une lettre adressée au Président François Hollande à qui ils ont demandé que tout soit fait pour garantir son extradition.

Les groupes actifs à la ESMA comprenaient aussi bien des hommes issus de la Marine que de l’Armée de terre, mais aussi de la police, de la pénitentiaire et des civils. En 1976 Sandoval avait 22 ans et était officier sous-inspecteur de la Police Fédéral et avait son bureau au septième étage de Moreno 1417, quatre étages au dessus du centre clandestin de la Superintendencia, d’où ils ont sorti les militants qu’ils ont fusillés à Fatima. Dans son dossier, il est mentionné qu’il donnait des cours de lutte « anti subversive », dans lesquels il enseignait des techniques d’interrogatoire sous la torture et qu’il a été « recommandé » en novembre 1976 pour son action dans les « opérations contre les subversifs ». En 1984, les survivants de la ESMA ont désigné dans leurs déclarations à la Conadep « Churrasco » comme agent du GT 3.3. En 2008 Pagina/12 a informé que le surnom était celui de Sandoval et que la Justice commençait l’enquête qui allait aboutir quatre ans après au mandat d’arrêt.

« C’était un type très bizarre qui faisait du renseignement, un type très instruit par rapport aux autres de l’ESMA et très dangereux. S’il pouvait te flinguer, il te flinguait, il n’y avait pas d’échappatoire avec cet homme, il savait réellement ce qu’il faisait et ce qu’il voulait », a déclaré Alfredo Buzzalino, survivant de l’ESMA. « C’était quelqu’un de différent à l’intérieur de l’ESMA, un type qui manipulait beaucoup d’information, très cultivé. Il ne venait pas très souvent, » a ajouté le témoin qui avait été interrogé une fois au café Richmond de la rue Florida. « Il était brun, peigné en arrière, toujours vêtu d’un costume ». Les témoignages sur l’enlèvement d’Abriata qui mentionnent Sandoval datent de 1984. L’opération s’est déroulée à l’aube du 30 Octobre 1976 au numéro 3235 de la rue Elcano avec un interrogatoire d’Abriata dans la chambre où il dormait. Devant des membres de la famille du militant de la Jeunesse Universitaire Péroniste JUP, un des membres du commando s’est identifié comme « Officier Inspecteur Sandoval de la Coordination Fédérale (l’appellation antérieure de la Superintendencia) et il aprécisé que la « dénonciation » d’Abriata venait de la Faculté d’Architecture où il étudiait et militait. Ils ont pu entendre les surnoms de Halcon, comme se faisait appeler le Capitaine Néstor Savio et « Serpico » qui était Ricardo Cavallo, membres du GT 3.3.

Le 7 novembre six autres étudiant de la faculté d’architecture ont été séquestrés et un seul a survécu. Dix jours après, Sandoval a obtenu la « citation » pour son action dans les opérations "anti-subversifs". Devant le Procureur général du tribunal d’Appel de Paris, le juge Torrez a expliqué que le cas Abriata est un témoignage mais qu’il va inculper Sandoval pour tous les cas de la ESMA enregistrés entre cette date et septembre 1979 quand le policier a été muté à la délégation de la Federal dans la Province du Chaco.

 

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