Macron, anti-héros de l’accueil des exilés (1/2) : Pas de quartier en Méditerranée

D'un côté Emmanuel Macron a annoncé le 22 juillet un « mécanisme de solidarité » pour que les personnes sauvées en Méditerranée centrales par des ONG soient transférées dans des pays européens. Pour l'heure sans effet. D'un autre il se tait face à la surenchère du ministre de l'intérieur italien d’extrême droite Matteo Salvini et porte des responsabilités dans le chaos libyen.

Illustration : Paolo Gentiloni (parti démocrate, président du conseil italien en 2017) et Emmanuel Macron. © CC, organisation du G7 en Italie 2017 Illustration : Paolo Gentiloni (parti démocrate, président du conseil italien en 2017) et Emmanuel Macron. © CC, organisation du G7 en Italie 2017
A Marseille lundi 22 juillet, je dînais chez mon père. Nous discutions des conséquences politiques de la personnification des deux capitaines du Sea Watch 3, Carola Rackete et Pia Klemp. « Tu vas voir que les sois-disant progressistes européens, les Macron et Merkel, vont proposer une solution pour les bateaux des ONG. Ils ne les laisseraient plus bloqués des jours devant les ports italiens ou maltais », me disait le paternel, arguant d'un gain en terme de communication à peu de frais qu'ils en retireraient face aux extrêmes droites sauces Salvini et groupe de Visegrád.

Le lendemain, je lisais la nouvelle : Emmanuel Macron, avait annoncé un « mécanisme de solidarité ». A ses côtés se tenaient Filippo Grandi, Haut-Commissaire de l'ONU pour les réfugiés, et António Manuel de Carvalho Ferreira Vitorini, directeur général de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), mais aussi un aréopage de ministres des affaires étrangères et ministres de l'intérieur. Ce que mon père croyait tenir comme une prévision, était déjà une info diffusée dans la presse.

Puis, lundi soir, le ton grave, Emmanuel Macron twittait :

© emmanuelmacron

Le Président de la République et ses invités sont-ils désormais à la hauteur des enjeux ? Assurément non ! Macron est-il le visage de l'accueil des personnes exilées qui atteignent l'Europe ? Assurément encore moins ! Son initiative s'apparente plutôt à une manœuvre pour associer son image à celle des ONG plutôt qu'à une véritable solution humaine et politique. « En même temps », la politique de l'exécutif a particulièrement durci les conditions d'existence des personnes en exil en France. (voir aussi le deuxième texte que je consacre à ce sujet : La France pays de rejet. Publié prochainement sur mon blog...)

Les exilés auront encore le temps de se noyer

Les mesures annoncées ce 22 juillet ne sont pas suivies d'effets immédiats. Elles sont en cours de discussion pour être éventuellement validées en septembre. Le « club des volontaires » pour « un mécanisme de répartition, systématique, rapide et digne », des exilés secourus par les navires d'ONG comprendrait : France, Allemagne, Finlande, Luxembourg, Portugal, Lituanie, Croatie et Irlande. Six autres pays « intéressés », seraient en passe de participer, sans que pour l'heure l’Élysée n'en ai donné la liste. L'absence de précipitation tranche avec la grandiloquence du discours.

Rien n'a changé. A l'heure où je termine ces lignes, le navire Open Arms est interdit d'accoster en Italie et à Malte avec 121 personnes secourues à son bord depuis 8 jours. Après avoir été bloqué tout l'hiver dans le port de Barcelone, il risque 900 000 euros d'amende s'il retourne en Espagne dont il bat pavillon. Celles et ceux qui risquent leur vie en Méditerranée centrale pour fuir les sévices libyens continueront de se noyer. Pour combien de temps encore ?

Jour 7 bloqué en mer pour l'Open Arms après le sauvetage de 121 personnes. © openarms_fund

Les ONG ne retrouveront pas plus de liberté d'action. Triomphant, Matteo Salvini, le ministre de l'intérieur italien et chef du parti d'extrême droite de la Lega vient de faire adopter un nouveau décret permettant de les punir jusqu'à un million d'euros d'amende et dix ans de prison. Chez les dirigeants européens, des voix se sont elles élevées pour dénoncer ce décret indigne ? Aucune...

Chez les dirigeants européens, des voix s'élèvent elles pour dénoncer la fermeture des ports italiens au débarquement des personnes sauvées ? Ce qui est contraire au droit maritime international, puisque celles-ci doivent pouvoir être mises en sûreté le plus rapidement possible dans un port sûr. Sous la ferveur médiatique autour de Carola Rackete, les diplomaties françaises et allemandes y sont allés de leurs petites phrases. Mais leur action s'en est limitée là.

D'une corde vocale, la voix officielle de la France participait au concert d'émotion autour de la capitaine du Sea Watch 3. D'une autre, elle était resté préalablement silencieuse à la demande de débarquement à Marseille, lorsque le navire faisait des ronds dans l'eau pendant plus de 15 jours au large de Lampedusa.

 © Marian Kamensky © Marian Kamensky
Et que dire de certains autres navires, militaires, commerciaux, ou encore des propres gardes-côtes italiens, qui en connaissance des difficultés a débarquer des indésirables, détournent le regard des situations de détresse ? Ces comportements foulent aussi aux pieds le droit maritime international qui exhorte que le sauvetage en mer doit être « gratuit et obligatoire ». Que dire aussi du sort de celles et ceux qui s'engagent sur des canots de fortune vers la Grèce ou vers l'Espagne ? Depuis juillet, la Grèce est redevenue le premier pays d'arrivée en Europe, devant l'Espagne et l'Italie.

D'une main le sauveur, de l'autre le complice des libyens

Si monsieur Macron avait voulu se montrer digne, il aurait pu le faire dès le début de son mandat en proposant un solution politique durable. Il n'était pas obligé d'attendre que le coup d'éclat de Carola Rackete ne bouscule la visibilité médiatique de la Méditerranée centrale pour se faire mousser.

Les noyades ne sont pas neuves. De fin 2013 à fin 2014, l'Italie mettait en place l'opération Mare Nostrum qui a sauvé 150 000 personnes. Faute de soutien des autres États européens, elle s’est arrêtée au bout d’un an. C'est à ce moment que les ONG ont débuté leurs missions. L'Union Européenne, via l'intermédiaire de l'agence de contrôle des frontières extérieures Frontex, a mis en place tour à tour des opérations de contrôle pour éviter l'entrée des « migrants ». Si leurs bateaux ont aussi sauvé des vies, le but initial n'était pas celui-là.

 © Lasserpe © Lasserpe
Depuis l'été 2018, les européens ont délégué aux libyens la surveillance, le contrôle et le sauvetage sur une vaste zone allant jusqu'à 200 km au large de Tripoli. Dès lors, ils se rendent complices des gardes-côtes libyens, connus pour leur proximité avec le trafic d'être humain, leurs exactions en haute mer et leurs intimidations armées des ONG. La France de monsieur Macron a offert 6 bateaux militaires à ces « gardes-côtes ».

Le chaud et le froid de monsieur Macron

Tout et son contraire, c'est ce dont est capable de déclarer le Président de la République comme ses ministres. A peine élu, en juin 2017, il avait déclaré, lors d'une conférence de presse commune avec la chancelière Angela Merkel, « nous devons accueillir des réfugiés car c'est notre tradition et notre honneur ».

Un an plus tard, en visite au Vatican il s'en prenait à l'ONG Mission Lifeline, accusant son navire d'être « intervenue en contravention de toutes les règles et des gardes-côtes libyens ». « On ne peut pas accepter durablement cette situation, car au nom de l'humanitaire cela veut dire qu'il n'y a plus aucun contrôle », croyait bon de dire monsieur Macron, tout en officiant un renversement de valeurs : « à la fin on fait le jeu des passeurs en réduisant le coût du passage pour les passeurs ». Voilà qui insinue que la responsabilité d'encouragement des passeurs incomberait aux ONG et non à la fermeture et à la militarisation des frontières...

En avril 2019, le ministre de l'intérieur, Christophe Castaner, portait le même genre d'allégations, affirmant que « certaines ONG » avaient fait preuve « d'une réelle collusion » avec « les trafiquants de migrants ». Le « en même temps » de monsieur Castaner reconnaissant toutefois que « les ONG jouent un rôle essentiel, pour apporter une aide aux migrants, cela ne fait aucun doute ».

Ce genre de discours, opère la même confusion que ceux, au langage plus fleuri, de Matteo Salvini. Lors de leurs déclarations, Macron et Castaner n'ont d'ailleurs pas manqué de montrer un soutien à l'exécutif italien. Les différentes franges de l’extrême droite en Europe peuvent applaudir. Avec la complicité d'un Macron, en apparence respectable, leurs idées progressent.

Cacher les responsabilités de la France

A propos de la traite humaine en Libye, le Président de la République condamnait en novembre 2017 un « crime contre l’humanité ». Encore une fois, il répondait à une injonction médiatique après que la chaîne américaine CNN ait révélé un sordide marché aux esclaves. Et les paroles n'ont pas été suivies d'actes qui ont mis fin à la situation. Une nouvelle fois ce 22 juillet 2019, Emmanuel Macron a fait part de « la demande expresse et insistante de la France » aux « autorités libyennes » de « mettre fin à l'enfermement ».

 © De Willis © De Willis

De belles paroles qui cachent les propres responsabilités de la France en Libye. L'intervention militaire voulue par le Président Sarkozy en 2011 contre le régime de Mouammar Kadhafi a amené un conflit tribal qui n'en finit plus. Certaines factions se financent sur le trafic humains. La guerre au Mali décidée par le Président Hollande en 2013 (pour répondre à des groupes qui ont pu se fournir d'armes venues de Libye) a apporté un peu plus de déstabilisation dans la région.

Par milliers, des maliens descendent régulièrement dans la rue pour dénoncer la présence de l'armée française et pour rappeler que la Françafrique se décline au présent. N'oublions pas que l'engagement militaire et diplomatique de la France en Afrique défend les propres intérêts de ses industries. En Libye, la Macronie joue une duplicité déjà engagée sous Hollande. Officiellement elle reconnaît le gouvernement de Tripoli. Mais en sous-main, elle soutient activement son principal rival, le controversé « maréchal » Khalifa Haftar.

Monsieur Macron fait partie des faiseurs de désordre qui exposent la vie d'êtres humains sur les routes de l'exil. Ses discours emprunts d'humanisme n'ont donc aucune crédibilité.

(A suivre... Macron, anti-héros de l’accueil des exilés (2/2) : La France pays de rejet)

Pierre Isnard-Dupuy (collectif Presse Papiers)

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