La monnaie hélicoptère, une bonne idée ?

La monnaie hélicoptère consiste à ce que la Banque centrale verse de l’argent directement aux ménages afin de combattre la déflation. Il y a des arguments pour douter de son bien-fondé, mais celui d'Henri Sterdyniak n'est pas le bon.

Dans un point de vue paru sur Médiapart[1], Henri Sterdyniak dénonce le leurre que constituerait la monnaie hélicoptère. Rappelons que cette métaphore, évoquée par le monétariste Milton Friedman il y a des décennies, consiste à ce que la Banque centrale verse de l’argent directement aux ménages afin de combattre la déflation.

Cette idée connait un regain certain lié à l’échec des politiques de quantitative easing (QE) menée par les principales banques centrales pour sortir réellement de la stagnation économique. Si en Europe, le rachat de dettes souveraines par la BCE a permis d’éviter l’éclatement de la zone euro, les mesures prises sont revenues à distribuer de l’argent aux banques en espérant que celles-ci aient un refinancement plus aisé lorsqu’elles prêtent aux entreprises et aux ménages afin de relancer l’activité économique. Mais pourquoi les entreprises auraient-elles investi alors que la demande publique ou privée est anémiée par les politiques d’austérité et que l’activité économique stagne ? L’injection massive de liquidités a abouti à une situation que les économistes nomment « trappe à liquidité », dans laquelle la politique monétaire devient peu ou pas opérante. Faute de demande, la monnaie de la BCE a eu très peu d’effet sur la politique de crédit des banques et les liquidités ont été en partie conservées sur les comptes des banques à la BCE - et ce malgré un taux de dépôt négatif - pour faire face à des coups durs. L’inflation du prix des actifs financiers et la forte croissance de l’endettement des entreprises a montré que l’argent mis à disposition par la BCE est aussi allé nourrir une nouvelle bulle financière, les banques se mettant à prêter pour les usages financiers des institutions financières ou des grandes entreprises : rachats d’actions, fusions-acquisitions notamment.

L’échec de ces politiques a nourri l’idée d’un QE for people dont la monnaie hélicoptère est l’illustration. Au lieu de donner de l’argent aux banques, pourquoi ne pas le donner directement aux ménages ? Idée qui semble de bon sens qu’Henri Sterdyniak combat avec un argument curieux pour un économiste hétérodoxe. Un des arguments pour défendre l’idée de monnaie hélicoptère renvoie à l’idée que celle-ci éviterait le gonflement de la dette publique contrairement à une politique budgétaire active visant à augmenter les prestations sociales. Henri Sterdyniak combat cette idée car pour lui « il faut considérer l’ensemble, État plus Banque centrale, dont la dette nette totale évolue de la même façon que ce soit l’État ou la Banque centrale qui verse l’argent aux ménages ».

Pour lui donc, la Banque centrale est une banque comme une autre qui ne pourrait que s’endetter en versant de l’argent aux ménages. C’est ne pas voir qu’une Banque centrale a une caractéristique particulière qui la différencie de toutes les autres banques : elle a un pouvoir illimité de création monétaire. Elle ne s’endette donc pas, elle crée ex nihilo de la monnaie et elle peut le faire tant que les citoyen.nes continuent à accorder leur confiance à la monnaie en question et tant qu’un système productif est à même de produire les biens et services nécessaires, dans le cas de la zone euro tant que cette dernière n’est pas menacée d’un éclatement imminent ou tant que l’hyperinflation relève d’un passé révolu. Le refus d’Henri Sterdyniak de voir le phénomène de création monétaire l’amène à dénoncer la « faille des règles budgétaires » européennes qui portent uniquement sur le déficit et la dette publique et à défendre le fait que ces règles devraient « porter sur le total État + Banque centrale ». Cela signifie-t-il qu’il faille durcir les des règles budgétaires européennes ? De plus, avec une telle conception, comment comprendre que la Banque d’Angleterre puisse décider de financer directement les dépenses liées à la crise sanitaire[2] ?

Il y a pourtant une bonne raison de se montrer dubitatif devant l’idée de monnaie hélicoptère. Au-delà même du fait que donner de l’argent aux ménages qui n’en ont pas besoin est un problème, elle repose sur le fait qu’il suffirait de donner du pouvoir d’achat aux ménages pour relancer l’économie et résoudre ainsi les problèmes auxquels nous sommes confrontés, sans s’interroger sur le type de production et de consommation à promouvoir ou à réduire. Nul doute que pour une grande partie de la population, pour qui les fins de mois sont de plus en plus difficiles, la question du pouvoir d’achat est centrale et la crise actuelle va encore amplifier ce problème. Mais est-ce d’une relance de l’économie telle qu’elle est dont nous avons besoin ? La réponse est non car c’est cette économie, sous le régime du capitalisme financier globalisé, qui est le responsable de la situation actuelle tant par le productivisme qui lui est consubstantiel que par les délocalisations et l’internationalisation des chaines de valeur, que par les politiques d’austérité qui ont en particulier mis à mal les systèmes de santé. La crise sanitaire actuelle est donc un moment de vérité et il ne suffira pas de donner un peu d’argent aux ménages pour la résoudre. C’est à une bifurcation radicale de la société qu’il faut s’attacher.

 

[1] Henri Sterdyniak https://blogs.mediapart.fr/henri-sterdyniak/blog/090420/pour-en-finir-avec-la-monnaie-helicoptere

[2] https://www.mediapart.fr/journal/economie/090420/la-banque-d-angleterre-brise-le-tabou-du-non-financement-des-etats

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