Taxis : "VTC über alles", ou les raisons de la colère...

Une voiture exploitée par une société de VTC stationnée irrégulièrement sur une station de taxis à Paris. Une voiture exploitée par une société de VTC stationnée irrégulièrement sur une station de taxis à Paris.
Une récente mésaventure vécue par l’entourage d’une décoratrice médiatique a été divulguée à ses 116 000 « followers » sur twitter. Ce buzz a récemment enflammé le réseau social et une certaine presse friande des scandales concernant les "pipoles" (et même au-delà) a largement repris l'incident en mentionnant un "clash avec une société de taxis"

 

Une course au prix du caviar ! 

Pourtant, c'est une société de VTC (véhicule de tourisme avec chauffeur) souhaitant garantir la disponibilité de ses véhicules malgré le pic de demandes ponctuel lors de la nuit de la St Sylvestre, qui a maintenu le concept du « yield management » pour calculer ses tarifs. Cette technique tarifaire est entre autres utilisée par les compagnies aériennes, les centrales de réservation hôtelière, et notre "chère" compagnie nationale de transport ferroviaire.

En clair, un coefficient majorateur calculé par un savant algorithme adossé à l’évolution de la demande en temps réel s’applique aux tarifs horaires et kilométriques, afin de garantir un véhicule disponible à tout moment à parc constant, quelque soit le niveau d'intensité de la demande.

Résultat : Des prix exorbitants ont été proposés ce soir là, motif du courroux de la célèbre icône du petit écran championne du marouflage à domicile. Un autre client blogger influent relatant l’affaire détaillait comment il s’êtait vu proposé  de régler 92 euros pour parcourir 7 kms. 

Cette distance équivaut à peu de choses près à parcourir un trajet entre la place de la Nation et l’Etoile, et à ce tarif là, notre blogger aurait pu se payer 7 carnets de 10 tickets de métro pour rien (les transports en commun étaient gratuits cette nuit là)… ou 40 grammes de caviar.

Quelques malheureux clients habitués ou pas de ce service chic ont donc opté pour le caviar. La cuillère en argent dans la bouche en prime. Car convenez qu'il faut être bien né(e) ou parvenu(e) pour utiliser un tel service. Et les voila qui crachent dans la soupe devant tout le monde en pratiquant l'amalgame ? Car l'opinion publique prise à témoin bien malgré elle aura retenu que "la compagnie de taxis" avait été traitée de "voleurs", ternissant un peu plus l'image des 17 000 chauffeurs de taxi parisien... qui en l'occurrence n'y étaient pour rien !

Merci pour eux.


"Yield management pour tous !"

Et si l’avenir du taxi passait par le « yield management » ? Osons un peu pour voir... car si nous suivons les commentaires de notre blogger éclairé "les services de limousine (comme on les appelle aux US) sont l'avenir du taxi" (sic).

Faisons un peu de prospective : Si les compteurs horokilométriques des taxis géolocalisés étaient connectés à des centres serveurs contrôlés par la Préfecture de Police de Paris afin d’assurer le contrôle des tarifs pratiqués en plus de la sécurité publique, on pourrait également centraliser sur les mêmes serveurs les demandes anonymes géolocalisées des clients en temps réel. 

On réaliserait à n’en pas douter des gains de productivité substanciels en rapprochant dans le temps et l’espace l’offre de la demande… Mais probablement pas suffisament, au point d'éviter une majoration importante du prix des taxis aux heures de pointe pour garantir leur disponibilité. Car si on ne trouve pas de taxis aux heures de pointe, ce n'est pas parce qu'il n'y a pas assez de taxis.  Mais pour bien d'autres raisons dont notamment la congestion urbaine qui empire chaque année ! 

C'est un choix de conception du service public de transport à la demande qui nous est proposé :

Disponibilité à tout prix ou encadrement tarifaire fixé à l'année ? D'ailleurs, pourrait-on encore parler de "service public" de transport à la demande si l'on optait pour le premier choix ?

Nous n’en sommes pas (encore ?) là.

Mais pendant que certaines sociétés de VTC n'hésitent pas déjà à pratiquer le « yield management » en optimisant leur rentabilité et leur chiffre d’affaires, les chauffeurs de taxi sont assujettis à des tarifs réglementés ajustés chaque année par la tutelle. Liberté des prix d'un côté, encadrement de l'autre. Pourtant, en dehors du transport médicalisé, le transport public à la demande n'est pas subventionné, alors que les charges d'exploitation augmentent (carburant, RSI)... Cette différence de conception tarifaire n'est manifestement pas équitable.


VTC über alles* !

Et qu'en est-il à présent des conditions d'exploitation des deux modes de transport concurrents ?

Assurément, les nouvelles technologies de communication vont plus vite que les évolutions réglementaires.

Déjà la géolocalisation permet aux VTC de capter la clientèle de rue qui tente de hèler parfois désespérément un taxi aux heures de pointe. En effet, en géolocalisant les véhicules autour de soi, puis en permettant de se signaler électroniquement dans les véhicules sur les smartphones ou autres boitiers GPS communicants embarqués, les clients peuvent alerter des VTC.

Les VTC captent donc la même clientèle que les taxis sur des trajets analogues alors qu’il leur est pourtant interdit de prendre en charge la clientèle à la volée (racolage interdit, interdiction de stationner aux endroits réservés aux seuls taxis, nécessité de disposer d'une réservation à l’avance écrite avec un prix forfaitaire convenu). Cet essor des nouvelles technologies a provoqué donc de fait une distorsion de concurrence évidente :

Rappelons qu’un chauffeur artisan doit s’endetter sur plusieurs années pour payer son autorisation de stationnement (ADS) qui s’élève aujourd’hui à Paris à 240 000 euros ! Rappelons également que les chauffeurs payent une taxe de stationnement à la ville de Paris de 18 euros par trimestre pour pouvoir stationner en attente de clientèle. Une entreprise exploitant des véhicules de tourisme avec chauffeurs ne paye pas de taxe de stationnement et 100 euros suffisent pour acquitter les droits de la licence d’exploitation.

Dans de telles conditions chacun comprendra le mécontentement des chauffeurs de taxis, surtout lorsqu’en prime, des chauffeurs de VTC indélicats « squattent » les stations de taxis en recherche de clientèle alors que dans le même temps leur patron explique à la télévision aux heures de grande écoute que sa société n'est pas en concurrence avec les taxis ! (cf. photo jointe à l'article).

Cette situation se généralise partout en France, bien au delà du périphérique parisien, seuls les prix des licences et autres taxes de stationnement changent, mais partout la distorsion de concurrence est la même...

Embouteillages à prévoir...

Si vous ajoutez à ce contexte la mise en concurrence des taxis conventionnés  dans le cadre de l’article 44 du PLFSS (Projet de Loi de Financement de la Sécurité Sociale) vous obtiendrez les conditions d'une forte mobilisation pour la journée du 10 janvier de la part d’un secteur d’activité qui pèse 55 000 emplois pour 3 milliards d’euros de chiffres d'affaires : Plus d’une entreprise de taxi sur deux en région vit du transport médicalisé... Ce que craignent les artisans taxis, notamment en région, c'est l'exclusion pure et simple des appels d'offres au profit de grands groupes, compromettant la pérenité de leur activité.

Et si à la faveur d'appels d'offre remportés, des entreprises gérées selon les mêmes techniques que celles qui appliquent le "yield management" à Paris aujourd'hui remportaient des marchés publics demain ? Attention à ne pas confier l'organisation du marché du transport médicalisé à quelques trop rares fournisseurs pratiquant cette méthode de gestion... Car si on pousse la logique à l'extrème pour optimiser les comptes de la Sécu, les patients seraient tenus de se déplacer pendant les heures creuses... Certes des gains de productivité doivent être dégagés au service de l'intérêt général en matière de transport assis professionnalisé, mais l'accès aux soins pour tous, idéal républicain confronté à la réalité d'une carte de Santé redessinée sera compliqué à maintenir sans le concours des taxis.

Pourquoi alors ne pas faire confiance aux artisans taxis organisés en région parisienne et partout ailleurs en France ? Sans nul doute, le progrès apporté par les nouvelles technologies leur permettrait de réduire les heures d'attente et autres kilomètres improductifs et d'en faire bénéficier ainsi la collectivité...

* Des VTC partout ! 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.