La ville du quart d'heure à Paris, dépasser l'effet de mode

La ville du quart d'heure figure aujourd'hui dans le palmarès des adjectifs à la mode pour parler d'urbanisme. Pas si nouveau que ça, le concept développé par Carlos Moreno est pourtant un bel outil pour transformer la ville, et tenter de la rendre plus sociale, plus écologique et plus démocratique.

 © Pierre Pontecaille © Pierre Pontecaille
Inclusive, circulaire, résiliente… les adjectifs visant à décrire la ville de demain ne cessent de se multiplier, au risque de ne parfois plus vouloir dire grand-chose. Développé par l’universitaire Carlos Moreno et repris par le groupe Paris en Commun lors des élections municipales, le concept de ville du quart d’heure connaît aujourd’hui son heure de gloire. Aussi en vogue soit-il, que renferme cet énième qualificatif de la ville ? Le modèle urbain sous-tendu est-il réellement nouveau ? Un rapide examen du concept invite à prendre un pas de recul, afin de questionner ses valeurs intrinsèques. La ville du quart d’heure serait-elle un outil pour construire une ville plus sociale ? Plus écologique ? Plus démocratique ?

La ville du quart d’heure, un concept déjà ancien ?

L’ouverture d’une dizaine de cours d’école le weekend, en janvier dernier, a permis de traduire concrètement le concept de ville du quart d’heure. Dans les mois à venir, la municipalité parisienne prévoit la création de kiosques citoyens, appelés à fonctionner comme des espaces de rencontre de proximité, ou encore des « sports social clubs », associant garde d’enfants et pratique sportive pour les parents. Le concept de Carlos Moreno entend généraliser ce type de démarches pour promouvoir un modèle urbain fondé sur 4 « invariants », à savoir la proximité, la mixité, la densité et l’ubiquité. L’universitaire met en avant le logement, le travail, l’accès aux soins, l’approvisionnement, l’apprentissage et l’épanouissement comme fonctions sociales principales, devant devenir accessibles à 15 minutes à pied ou à vélo. Des villes comme Portland, Melbourne ou Nantes travaillent déjà sur le concept depuis plusieurs années. 

Ouverture de l'école Charles Baudelaire dans le 12ème arrondissement le 23/01/2021 © Pierre Pontecaille Ouverture de l'école Charles Baudelaire dans le 12ème arrondissement le 23/01/2021 © Pierre Pontecaille

Ce nouveau modèle urbain n’est pourtant pas si nouveau que ça. Depuis la loi Solidarité et Renouvellement Urbain (SRU) de 2000, la densité et la mixité fonctionnelle apparaissent comme les maîtres mots de l’aménagement du territoire, si bien qu’il est aujourd’hui impossible de trouver un document d’urbanisme n’y faisant pas référence. En rappelant combien « nos villes sont devenues très ségrégatives, très fragmentées », Carlos Moreno rejoint les constats ayant poussé une génération d’urbanistes à promouvoir une plus grande mixité fonctionnelle, que ce soit par le règlement des PLU ou la programmation des projets. A l’image des réflexes NIMBY, les appétences individuelles, souvent antagonistes, rappellent combien les principes fondateurs de la ville du quart d’heure sont non seulement anciens, mais profondément complexes. L’apport principal du concept de Carlos Moreno est à trouver dans la notion d’ubiquité, invitant à une meilleure gestion de l’espace, en termes horaires notamment, à l’aide de nouveaux outils numériques et de modèles de gouvernance renouvelés. Historiquement tournées vers la mutualisation du stationnement, les démarches d’optimisation comme l’ouverture des cours d’école ou des gymnases en soirée serait à même de renforcer la « topophilie » des habitants envers leur quartier, soit leur attachement à celui-ci, du fait d’une plus grande richesse d’usages.

Promouvoir la ville du quart d’heure reviendrait donc à perpétuer le modèle de ville contemporaine prévalant depuis une vingtaine d’années, en tendant vers une intensification des usages au sein des espaces existants. Pour aller plus loin, quelles pourraient être les vertus de la ville du quart d’heure, et comment s’en emparer différemment ?

La ville du quart d’heure, une ville sociale ?

Face à la richesse de l’offre parisienne en termes de commerces et d’équipements publics, le concept de ville du quart d’heure peut surprendre. Certains y voient même le nouvel apanage d’un mode de vie « bobo », au service d’une gentrification prédatrice. Sans surprise, les quartiers parisiens où la ville du quart d’heure n’est pas une réalité aujourd’hui sont les quartiers populaires, souffrant de difficultés socio-économiques, d’un manque de commerces, et inscrits en géographie prioritaire de la politique de la ville. D’autres quartiers manquent de diversité commerciale, notamment dans le sud et l’ouest parisiens, mais ceux-ci restent minoritaires. Dès lors, afin d’impacter durablement la vie des habitants, la ville du quart d’heure ne devrait-elle pas devenir fille de la politique de la ville ?

Quelle réalité pour la ville du quart d'heure ? © Pierre Pontecaille Quelle réalité pour la ville du quart d'heure ? © Pierre Pontecaille

Pour Clara Fayard, directrice de cabinet de Caroline Rolland, adjointe à la ville du quart d’heure, « les quartiers inscrit en géographie prioritaire ont souvent été mentionnés par les mairies d’arrondissement, mais pas exclusivement ». Collaboratrice auprès d’Emmanuelle Pierre-Marie dans le 12ème arrondissement, Laura Richard revient quant à elle sur les critères d’identification des quartiers pilotes: « ils ne font pas partie de la géographie prioritaire, mais ils nous interpellent sur plusieurs critères et connaissent parfois un manque d’attractivité ». Adjointe dans le 20ème arrondissement et travaillant sur le quartier des Amandiers, Geneviève Garrigos revendique s’être emparé du concept de ville du quart d’heure pour transformer localement la politique de la ville.

Afin d’offrir une traduction concrète au concept dans les quartiers populaires, l’ouverture des équipements publics ne peut suffire. Elle devra s’accompagner de réflexions globales sur l’usage des rez-de-chaussée, de la requalification de l’habitat dégradé ainsi que de l’implantation d’activités économiques dans les quartiers. Conseillère de Paris au sein du groupe Générations, Nathalie Maquoi résume son ambition autour de la ville du quart d’heure : « il ne faut pas que la ville du ¼ d’heure devienne le nouveau concept dédié aux modes de vie des bobos. Il faut aussi que la cantinière qui nourrit nos enfants puisse rentrer chez elle à pied. D’une certaine manière, la ville du quart d’heure est une façon de redonner sens à la notion de droit à la ville au XXIème siècle ».

Travailler dans la ville du quart d'heure © Pierre Pontecaille Travailler dans la ville du quart d'heure © Pierre Pontecaille

Se loger dans la ville du quart d'heure © Pierre Pontecaille Se loger dans la ville du quart d'heure © Pierre Pontecaille
La ville du quart d’heure, une ville écologique ?

Dense par nature, la ville du quart d’heure est susceptible de se heurter au sujet très polémique des espaces ouverts à Paris. Le projet avorté de logements sociaux dans le 16ème arrondissement a rappelé, il y a quelques semaines, les tensions historiques entre socialistes et écologistes parisiens. En prônant une ville dense, la ville du quart d’heure serait-elle à même de fragiliser l’équilibre politique au sein de la majorité parisienne ?

Pour Clara Fayard, l’objectif n’est pas de densifier davantage : « la philosophie de la ville du quart d’heure invite à réfléchir aux niveaux de densités nécessaires pour une densité heureuse ». Carlos Moreno résume ainsi la logique d’intensification prônée par la ville du quart d’heure : « il n’est pas question de construire plus, mais plutôt de mieux occuper les mètres carrés dont nous disposons ». Ainsi, comme la mobilisation des logements inoccupés ou des bureaux vacants, l’ouverture des cours d’écoles et des gymnases entend optimiser les espaces construits existants pour renforcer les espaces de respiration là où ils sont déficitaires. En ce sens, la ville du quart d’heure serait profondément écologique, et de fait, largement plus vivable pour ses habitants.

De là à imaginer qu’au sein des quartiers présentant des déficits en espaces verts, les projets de construction neuve soient systématiquement remis en cause pour la préservation d’espaces ouverts sanctuarisés, rien n’est moins sûr. Il semble en effet difficile de voir dans la ville du quart d’heure une réponse durable à la crise du logement. Le concept de Carlos Moreno se heurte malgré lui aux débats structurants de l’aménagement contemporain, hésitant toujours entre construction neuve et réinvestissement de l’existant, qualité de vie et réponse aux besoins des plus précaires.   

Respirer dans la ville du quart d'heure © Pierre Pontecaille Respirer dans la ville du quart d'heure © Pierre Pontecaille

La ville du quart d’heure, une ville démocratique ?

Parmi les vertus de la proximité, l’implication citoyenne est trop souvent oubliée par les acteurs de l’aménagement. C’est pourtant à l’échelle locale qu’ont été conçus les conseils de quartier en 2002, et ce sont souvent les projets de proximité qui rencontrent le plus d’adhésion dans le cadre du budget participatif de la Ville de Paris. Les acteurs parisiens entendent faire de la ville du quart d’heure un ferment pour la démocratie participative locale, comme le rappelle Hadrien Bortot, adjoint au maire du 19ème arrondissement, pour qui : « la démocratie participative locale a vécu et il faut la réinventer. La ville du quart d’heure y participe ». Même combat au sud de Paris, alors que la mairie du 14ème fait de l’implication citoyenne le fer de lance de ses réflexions autour de la ville du quart d’heure, comme en atteste Constantin Dutard, chargé de mission vie associative : « nous avons choisi de nous saisir de la ville du quart d’heure sous l’angle de la co-construction et de la participation citoyenne ».

Quels outils pour y parvenir ? Création de nouvelles instances représentatives, renouvellement des modalités de consultation des habitants ? Les discussions sont toujours ouvertes. Thibault Guiné, conseiller municipal nantais, vante les bienfaits de la démarche : « la ville du quart d’heure permet un dialogue citoyen amélioré, sur lequel nous allons travailler autour de la question de proximité. On doit débattre avec les citoyens, justement pour comprendre ce qu’ils attendent de cette proximité ». Alors que le dépôt des projets pour le budget participatif de Paris se joue en ce moment, la valeur démocratique de la ville du quart d’heure semble encore à inventer.

La ville du quart d’heure, une ville inclusive ?

La formule a tant été usitée qu’il est aujourd’hui difficile de définir la ville inclusive, mais le plus souvent, elle associe accessibilité physique, aménagement des espaces publics et programmation, afin de proposer un modèle de ville ouverte à tous. N’est-ce pas à l’échelle de la ville du quart d’heure qu’il est possible de développer une ville plus inclusive ? Afin de ne pas tomber dans le piège d’une sémantique floue et sujette aux effets de mode, la réponse attendra.

Il semble plus crucial de rappeler les bienfaits concrets de la ville du quart d’heure pour les habitants et les collectivités. Comme le rappelle Constantin Dutard : « l’avantage de la ville du quart d’heure, c’est que les mairies d’arrondissement peuvent s’en emparer de différentes manières ». Plus qu’une finalité absolue, la ville du quart d’heure doit davantage fonctionner comme un outil pour intervenir sur les tissus urbains existants. Vis-à-vis de l’expérience nantaise, Thibault Guiné s’exprimait ainsi : « pour rendre concrète la ville du quart d’heure, on ne peut pas claquer des doigts et mettre un terme à des logiques urbaines qui durent depuis plus de 60 ans » Et si la révision du PLU de Paris était l’occasion d’engager le travail ?

Promouvoir la ville du quart d'heure à travers les outils du PLU © Pierre Pontecaille Promouvoir la ville du quart d'heure à travers les outils du PLU © Pierre Pontecaille

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