Dans un de ses décodeurs, commenté dans ce blog, le journal Le Monde faisait mention des ressources considérables en eau et en énergie nécessaires au développement de l'IA; dans son édition du 27 décembre, le quotidien traite de façon plus approfondie la mobilisation vertigineuse de ressources de natures diverses dans un article intitulé "comment l'IA dévore la planète".
On peut d'abord prendre conscience du gigantisme du phénomène IA, à la mesure des budgets qui lui sont consacrés : selon les données fournies par Le Monde, c'est un investissement de 600 milliards de dollars qui est anticipé pour 2026, soit une somme quatre fois plus élevée que celles consacrées en 2023 au secteur. A titre de comparaison, la partie "dépenses" du budget français de 2025 était de 445 milliards d'euros, soit, à la parité actuelle, environ 525 milliards de dollars.
La consommation d'électricité et d'eau est telle que des communes américaines refusent l'installation de ces data centers liés à l'intelligence artificielle sur leur territoire. Les graphiques édités par Le Monde sont éloquents à ce sujet. Tant pour la mise en place que pour le refroidissement, la consommation d'eau, qui était déjà en 2023 équivalente à la quantité totale puisée en France, va doubler à l'horizon 2030 selon les prévisions. Quant à la consommation d'électricité, la puissance électrique des deux plus grands data centers annoncés aux Etats Unis est presque dix fois supérieure à celle de la centrale de Flamanville. La part de l'IA et des cryptomonnaies dans la consommation électrique des data centers rend celle-ci exponentielle, au point que les prévisions pour 2035 font état de besoins en électricité six fois plus élevés que ceux d'aujourd'hui. Cela confirme l'impact d'un secteur qui se comporte comme si les besoins élémentaires (agriculture pour l'alimentation, chauffage et éclairage domestique, etc.) n'existaient pas.
Mais la gourmandise de l'intelligence artificielle ne s'arrête pas là : les cartes graphiques qui sont au cœur de la puissance de calcul de l'intelligence artificielle vont quintupler en nombre d'ici à 2035, ce qui va solliciter les ressources minières de la planète de façon inédite et peut-être au-delà de ce qu'elles peuvent fournir. Le nombre des cartes graphiques incluses dans les serveurs destinés à l'IA va lui aussi quintupler entre 2025 et 2035. Cela va solliciter de façon considérable des ressources minières déjà en voie d'épuisement (en particulier le cuivre qui représente 48% du contenu d'une carte), mais aussi les composants inclus dans les terres rares. On comprend mieux ici pourquoi Donald Trump cherche à s'approprier celles de l'Ukraine ! Il faut, enfin, penser la question en termes d'artificialisation des sols, car les besoins d'investissement dans la construction des data center sont, dès 2025, équivalent à ceux des bureaux. En raison des investissements en data centers, ces besoins auront doublé en onze ans.
Il n'y a pas, dans l'article du Monde, de graphiques concernant les émissions de CO2 en rapport avec les data centers, mais un des paragraphes de l'article a pour titre des data centers qui émettent déjà plus de CO2 que la France. Ce paragraphe fait référence au Shift Project, qui pose la question de la viabilité du modèle de l'Intelligence Artificielle (la croissance de l IA sera insoutenable sans planification) comme le fait aussi Thibault Prévost dans son livre les prophètes de l'IA.
Il est étonnant que cette question, pourtant essentielle, n'entre pas dans les discours des Jeff Bezos, Sam Altman et autres Elon Musk. Peut-être faut il chercher l'explication de cet aveuglement d'apprentis sorciers dans le dernier livre de Yanis Varoufakis (1) : celui-ci proclame que, sous l'effet conjugué de la volonté de puissance d'une soi-disant élite ignorante des conséquences néfastes de ses projets, et de la cupidité sans limites héritée du capitalisme, celui-ci est en train de muter en "technoféodalisme", qui fera de nous tous les serfs de la nouvelle économie. A moins que l'absence de viabilité du modèle n'entraîne son collapsus. Mais ce cataclysme attendu ne se fera pas sans drames humains, qui pourraient aller jusqu'à l'effondrement des civilisations humaines, toutes sans exception.
(1) Yanis Varoufakis : Les nouveaux serfs de l'économie (lecture en cours)