Les ravages du propriétarisme 2 l'actionariat, moteur des inégalités.

Pour l'économiste néolibéral Milton Friedman, le rôle premier de l'entreprise était de maximiser les dividendes versés aux actionnaires, au besoin en comprimant les salaires et l'emploi. Cette doctrine a été mise en application jusqu'à l'absurde, creusant les inégalités et générant les tensions sociales que l'on connaît aujourd'hui.

Le partage des bénéfices est déséquilibré au delà du raisonnable en faveur des actionnaires et un article du Monde relève que les rendements (r) sur investissement restent aussi élevés que dans les années 80, alors que la croissance (g comme le mot anglais growth) a été divisée par deux. C'est la problématique posée par Thomas Piketty dans son ouvrage "le capitalisme au 21ème siècle autour de l'inéquation r>g : lorsque les rendements du capital sont supérieurs à la croissance, les inégalités se creusent, accompagnées de l'ensemble des conflits et troubles sociaux qui sous-tendent cette situation. N'est-ce pas ce que nous vivons aujourd'hui, avec les grèves à répétition et le mouvement des Gilets Jaunes ? Cette théorie, d'abord controversée, se trouve confirmée par les analyses de l'économiste Jacob Madsen, qui, jugeant que les observations de Thomas Piketty reposaient sur des données trop parcellaires et des hypothèses trop fragiles, les a cependant évaluées de façon plus approfondie et finalement confirmées.

Dans le système économique qui a émergé depuis les débuts du capitalisme, il n'y a même plus besoin d'enclore un terrain et de dire "c'est à moi" pour s'assurer un droit de propriété. Il suffit de posséder des actions, c'est à dire un titre de propriété sur les entreprises. Mais, en fait, l'actionnariat était déjà en gestation du temps de Jean-Jacques Rousseau et s'est développé avec le capitalisme : souvenons-nous de Voltaire qui a fait fortune par ses participations dans le commerce triangulaire, dont un des fondements était la traite négrière. Certes, depuis, l'esclavage a été aboli mais pour les non-possédants des moyens de production, un autre type de dépendance et d'aliénation s'est mis en place : en est témoin l'emprise que l'actionnariat exerce sur les entreprises, d'abord par le pouvoir de nommer et de révoquer les dirigeants. Le journal le Monde nous sert sur un plateau l'exemple de Danone : les actionnaires, en juin 2020, votent massivement pour le statut "d'entreprise à mission" que le PDG préconisait, mais il suffit que la crise du COVID passe par là pour qu'ils se dédisent et que la rentabilité devienne la priorité au détriment des emplois, dont un quart doit disparaître dans les sièges sociaux. Il n'y a pas de rupture avec les pratiques néolibérales, la masse salariale reste de fait la variable d'ajustement et les 1,4 milliards de dividendes versés par le groupe (qui prouvent bien que la survie de l'entreprise n'est pas en jeu !) ne suffisent pas, il en faut toujours plus ! Nécessaire pour que l'entreprise maintienne sa compétitivité ? Peut-être, mais cela n'empêche pas l'analyste du Monde de poser la question fondamentale du juste partage des profits : "Est-il raisonnable que les rendements des entreprises restent aussi élevés que dans les années 80, alors que [...] la croissance a été divisée par 2 ?"  Et le journal mentionne un autre effet pervers de cette course à la rentabilité : pour lui, des taux de marge élevés ne sont pas compatibles "avec la préoccupation de rémunérer équitablement les producteurs de lait". La même remarque peut s'étendre aux chaînes de grande distribution qui étranglent les agriculteurs au point que cette profession est en voie de disparition alors que l'on parle d'autonomie alimentaire. Ainsi donc, on en revient à la problématique du r>g qui creuse les inégalités.

Le cas de l'aéroport de Toulouse-Blagnac est emblématique, car il illustre à la fois la cupidité d'actionnaires majoritaires et le laisser-faire du pouvoir : c'était sous Hollande et Macron était ministre des finances. Ce dernier a mené une opération de cession  de parts détenues par l’État sur l'aéroport, de façon à assurer à un investisseur chinois une majorité relative de 49,9%. L'accord passé entre l’État et le fonds de pension investisseur comprenait une clause secrète, mais révélée par Médiapart, selon laquelle le premier ne s'opposerait à aucune des exigences du second. Cela rendait l'actionnaire principal majoritaire de fait et le fonds de pension repreneur a exigé, dès son entrée dans le capital de l'aéroport, le versement d'un dividende exceptionnel pris sur les importantes réserves financières de l'aéroport et, malgré l'opposition des autres actionnaires, l’État n'a fait aucune opposition. Le racket a été réitéré les années suivantes, de sorte qu'en trois ans, la ponction opérée par le fonds d'investissement chinois s'élève à la bagatelle de deux années trois quart des bénéfices réalisés dans le même temps. Il s'agit tout simplement d'un détournement d'actifs avalisé par le Pouvoir ! Et si la logique de l'opération apparaît clairement côté chinois, c'est surtout son absurdité qui saute aux yeux côté français, surtout si l'on sait que la gestion de l'aéroport était saine et que l'opération n'était pas motivée par des difficultés financières.

La pire chose qui puisse arriver à une entreprise est le rachat par un fonds de pension ou d'investissement, car les agissements de ces actionnaires institutionnels peuvent aller jusqu'à mettre les entreprises en danger si cela peut leur rapporter : Cela peut se faire, comme dans le cas de Toulouse-Blagnac, par l'exigence de dividendes exorbitants, comme l'a aussi vécu cette grosse PME de la Sarthe, que les trois fonds qui étaient devenus majoritaires (70% du capital) ont voulu mettre en coupe réglée, en exigeant des ses dirigeants qu'elle s'endette à hauteur de 200 millions d'euro (le chiffre d'affaires d'une année) pour leur payer des dividendes. Le refus des dirigeants a entraîné leur révocation, mais une forte mobilisation des clients et des salariés a forcé les vautours à faire machine arrière et à céder leurs parts à d'autres fonds d'investissements plus soucieux de la viabilité de l'entreprise.

Mais beaucoup d'autres affaires n'ont pas une issue aussi heureuse : les affaires Mory-Ducros et Samsonite se ressemblent en bien des points : cession des parts majoritaires d'une entreprise dans des conditions plus que singulières :
la première de ces entreprises est à l'origine une branche de la société mère DHL, qui cède ses parts au fonds d'investissement Caravelle, qui déclare une faillite et trouve un repreneur qui se révèle être une de ses filiales et cette dernière procède au licenciement de tous les anciens salariés de DHL. La deuxième affaire concerne le bagagiste américain Samsonite : dans ce cas, il y a à l'origine une entreprise rachetée par un fonds de pension américain dans le but de dégraisser au maximum avant de revendre avec une importante plus-value.
Le premier point commun de ces deux affaires est une cession où c'est le vendeur qui assume les coûts de la transaction : le fonds Caravelle rachète d'abord DHL express pour un euro symbolique, mais la Deutsche Post, propriétaire de DHL, injecte 240 millions d'euros dans les comptes de la filiale dont il se sépare. Bien plus encore, DHL revend, là encore pour un euro symbolique, une créance de 10 millions d'euro qu'il détenait sur sa filiale. C'est donc 250 millions d'euros dont dispose le fonds d'investissement acquéreur pour assumer le plan social des salariés DHL dont le vendeur ne voulait pas se charger. Dans le cas de Samsonite l'actionnaire jette son dévolu sur une usine du nord de la France en cédant ses parts à une société de paille, qui va, elle aussi, procéder à la fermeture de l'usine et là aussi, c'est le repreneur qui va recevoir de l'argent, mais beaucoup moins que ce qu'aurait coûté le plan de licenciement. Il ne reste plus, pour les structures qui ont hérité de la patate chaude, qu'à organiser leur insolvabilité pour transférer la charge des licenciements au fonds de garantie des salaires. Le deuxième point commun est donc la volonté, pour l'institution vendeuse, de "sous-traiter les licenciements. Un troisième point commun est la judiciarisation des deux affaires, ce qui, dans un cas comme dans l'autre, aboutira à une décision d'irrégularité de ces licenciements, ce qui permet aux salariés d'attaquer aux prud'hommes, mais ne leur rendra pas leur emploi. L'affaire Samsonite se distingue par les poursuites judiciaires contre les dirigeants du repreneur fantôme et leur condamnation à des peines de prison pour banqueroute frauduleuse et abus de biens sociaux. Mais il faut mentionner que ce n'était pas le premier méfait des trois pieds nickelés qui dirigeaient cette entreprise bidon et on ne peut que constater la stupéfiante passivité de la justice.

La durée de détention des actions n'a cessé de chuter : selon le Monde, elle était en moyenne de six ans pendant les 30 glorieuses, de 2 ans entre 80 et 2000 et de... 22 secondes aujourd'hui (!!!). Cette chute spectaculaire est liée au fait que le Trading Haute Fréquence (HFT) concerne aujourd'hui, en volume, 60% des transactions boursières. Cette pratique est une assistance par ordinateur qui permet d'acheter et de vendre des actions selon des algorithmes prédéfinis qui travaillent en nanosecondes. Ainsi, ce sont aujourd'hui les algorithmes qui sont à la décision. selon Le  Monde ,  "Dans l’esprit de la loi, les actionnaires sont légitimes parce qu’ils s’engagent pour un projet économique qui exige du temps". Quant aux utilisateurs, ils ont trouvé le moyen de s'enrichir en dormant ! On peut donc en conclure que l'actionnariat, en oubliant cet engagement dont parle le Monde, a perdu toute légitimité. D'où la nécessité absolue de limiter le pouvoir des actionnaires en plafonnant leur influence au sein des conseils d'administration et en faisant participer, de façon significative, les salariés au pouvoir décisionnaire.

Nous conclurons par deux déclarations, la première de Patrick Artus, économiste à la banque Natixis : "Les entreprises peuvent se déclarer "à mission", chercher à améliorer leurs performances environnementales et sociales, mais rien de majeur ne changera si le rendement exigé du capital reste aussi élevé". Et Patrick d'Humières, enseignant à l'école centrale, surenchérit  : "Il n'y aura pas d'économie durable dans les entreprises cotées si celles-ci ne parviennent pas à convaincre leurs actionnaires qu'ils doivent réduire leur rémunération de 4 ou 5 points".

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