La médecine moderne sait que l'anémie n'est pas une maladie, mais un symptome aux causes multiples : selon qu'il s'agisse d'un saignement chronique, d'une carence en vitamine B12, d'une hémolyse, d'une atteinte de la moelle osseuse, etc. le traitement ne sera pas le même.

Les Diafoirus chers à Molière, dont la pratique s'appuyait sur des dogmes remontant à Galien et Hippocrate, cachaient leur ignorance derrière de pompeuses phrases en latin "de cuisine". Ils connaissaient essentiellement deux traitements  : la saignée (tout à fait indiquée dans une anémie !!!) et le lavement. L'évolution de leur art étant le cadet de leurs soucis, l'inefficacité de leurs traitements ne les interpellait pas. Quant aux patients, comme  disait Boileau : "l'un meurt vide de sang, l'autre plein de séné". En bref, la médecine du 17eme siècle était une médecine de charlatans.

Cette métaphore médicale s'applique à d'autres charlatans, ceux de la Troïka : remplacez "anémie" par "crise de la dette" et nous pouvons, presque mot pour mot, appliquer la description de la médecine du 17eme siècle au traitement imposé aux pays qui souffrent de cette dernière maladie.

Les cas différents de cinq pays en crise :

Comme les anémies, les surendettements répondent à des causes diverses, comme le montrent les exemples de cinq pays atteints de cette "maladie" :
- La Grèce : il faut remonter loin dans le temps pour cerner les causes de la crise actuelle : d'abord, la prodigalité de ses dirigeants rendue possible par l'ampleur des subsides européens, les "conseils" de la banque Goldman-Sachs pour faire entrer le pays au forceps dans les critères de Maastricht, la mainmise de cette même banque sur certaines sources de revenus publics, puis la décompensation provoquée par la crise de 2008, qui est aussi celle de l'euro en tant qu'institution. Depuis, la Grèce va de crise en crise, sans que l'austérité imposée puisse enrayer la chute de l'économie : malgré le retour d'un excédent primaire, le PIB a chuté de 25%, entraînant de façon mécanique une explosion de la dette. Pour plus de précisions, on peut se reporter à un billet de blog récent qui expose trois graphiques concernant la situation économique et sociale de la Grèce. 
- L'Espagne : La crise espagnole n'a rien à voir avec la crise grecque : elle est due à un surinvestissement dans l'immobilier "d'export", c'est à dire destinée aux étrangers, en particulier anglo-saxons. Sur le court terme, les investissements immobiliers ont dopé la croissance du secteur, portée par des investisseurs qui espéraient une forte plus-value à la revente et favorisée par le Gouvernement qui a adopté des mesures fiscales et législatives pour encourager la tendance. Malheureusement, sur le long terme, l'offre a anticipé une demande qui n'a pas suivi, du fait d'une forte appréciation de l'euro par rapport au dollar et à la livre sterling.
La réponse aurait dû être une dévaluation compétitive, mais, comme le souligne Stiglitz dans son dernier livre (the euro, how a common currency threatens the future of Europe), l'adoption d'une monnaie commune en réalité gérée par l'Allemagne prive les pays qui en auraient besoin de ce mécanisme d'ajustement. Il a donc fallu recapitaliser les banques dont les avoirs et les garanties de prêts étaient liés à des valeurs immobilières en chute libre. Le pays a obtenu de l'Union Européenne une ligne de crédit de 100 milliards d'euro, en échange, bien entendu de réformes austéritaires qui, comme en Grèce, ont plombé l'économie et l'emploi.
- Le Portugal : en termes de PIB, le Portugal est un des pays les plus pauvres de la zone euro : en 2009, le Portugal est en récession sévère (-3,3%). Sa dette, essentiellement tenue par des avoirs étrangers, représente à cette date de 78% à 80% du PIB selon les estimations, (seulement dépassée par la Belgique, l'Italie et la Grèce) associée à un déficit public de plus de 9%. C'est dans ce contexte que survient la dégradation de la note souveraine par Standard & Poors, rendant les prêteurs plus exigeants en terme de taux d'intérêts. En 2011, le pays demande au fonds européen de stabilité financière et au FMI un prêt, qui lui est accordée en échange d'un plan de réduction des dépenses publiques.
Le cas du Portugal présente des similitudes avec la Grèce. Cependant, son endettement et son déficit sont moins élevés ; contrairement à la Grèce, le Portugal n'a pas de problème de recouvrement des impôts et son déficit n'est pas consécutif à la présentation de comptes trafiqués dans le but de faire accéder le pays à la zone euro.
L'Irlande : le succès du "tigre celtique" dans les années 2000 tient à l'attractivité du pays pour les multinationales, en raison du "dumping  fiscal" : cette politique était conçue pour faire du pays la porte d'entrée en Europe des multinationales 

pibeurope

irlande
américaines. De surcroit, le développement du pays a été renforcé une aide européenne, qui a représenté jusqu'à cinq fois le montant des contributions du pays au budget européen. Jusqu'en 2007, cette politique a assuré au pays un des taux de croissance les plus élevés de la zone euro (voir tableau, source Eurostat).
Comme en Espagne, la cause immédiate de la crise est un surinvestissement des établissements financiers dans l'immobilier. Lorsque l'état est contraint de recapitaliser
irldettepub
et de nationaliser les banques, l'endettement explose (voir tableau, source eurostat) de 25% à 125% du PIB et la consommation intérieure chute de 26%. Le pays  entre en récession (tableau, source Gouvernement Irlandais), cependant moins sévère qu'en Espagne ou au Portugal. 
irlcrois
- La Finlande
: contrairement aux pays cités précédemment, la Finlande est un pays fortement industrialisé, dont les exportations assurent 30% du PIB. Les causes immédiates de la crise en Finlande sont essentiellement conjoncturelles : ce sont les difficultés rencontrées par un poids lourd de son économie, le fabricant de téléphones portables Nokia, qui n'a pas su s'adapter aux besoins du marché et a du délocaliser ; c'est aussi le ralentissement des exportations vers la Russie - son troisième marché à l'exportation - du fait des difficultés économiques de celles-ci et des sanctions
dettefinlande
infligées à Poutine envers l'Europe, suite à la prise de position de celle-ci sur l'annexion de la Crimée. En 2009, le PIB se contracte de 8% en raison de la crise et, aujourd'hui, il est encore 5,5% inférieur à celui de 2008. Entre 2012 et 2015, le pays a connu trois années consécutives de récession. Le déficit budgétaire s'est installé dès 2009 et, même s'il reste inférieur aux critères de Maastricht, il a provoqué une explosion de la dette publique (voir graphique ci-contre). Mais, contrairement aux autres pays en crise et parce qu'elle peut emprunter, sur une période de 5 ans, à des taux négatifs, la Finlande n'a pas sollicité les instances financières européennes. Cela n'a pas empêché les autorités d'imposer à leur pays une cure austéritaire que bon nombre de finlandais jugent aujourd'hui excessive.

Comme unique traitement : la saignée pour les économies, le clystère pour les peuples

 Nous avons donc le cas de cinq pays souffrant d'"anémies" de causes diverses, mais dont le "traitement" est aussi unique que la pensée qui anime les milieux de la Commission Européenne et de la BCE. Quatre de ces pays, sans considération  des causes de l'endettement, se sont vus imposer de sévères politiques austéritaires  par la Troïka, le cinquième a recouru à une automédication faisant également appel à une austérité renforcée. Nous allons commenter les résultats sur la base de quatre indices : 
- Le PIB : comme le montre la première figure de cet article, les PIB de la péninsule ibérique ont connu une chute continue jusqu'en 2012, suivie d'une remontée timide pour le Portugal, un peu plus marquée pour l'Espagne. Le PIB de la Grèce a continué de fléchir, tandis que celui de l'Irlande a augmenté de 4.5% en 2014.

portugal-dette-brute-publique-selon-pib-1
- La dette : c'est l'indice le plus important pour évaluer la réussite des politiques d'austérité, car la baisse de l'endettement en est la "cible". Mais, ici, le constat est celui d'un  échec général : les dettes publiques ne sont maitrisées dans aucun de ces cinq pays : en Irlande - au moins jusqu'en 2013 (tableau ci-dessus), en Finlande (graphique ci-dessus), au Portugal (graphique ci-contre), en Espagne, sans parler du cas grec, que nous avons commenté depuis des mois. La Tribune souligne l'échec en écrivant: "ce sont désormais quatre des cinq pays ayant connu la visite de la Troïka qui sont au dessus du seuil symbolique de 100%". Car il semble, en 2016, que l'Irlande s'en tire mieux que les autres grâce à sa forte croissance. Nous commenterons plus loin à quel prix est obtenu cet apparent succès. 

taux-chomage-jeunes-ue-680
- Les taux de chômage : les taux de chômage les plus élevés sont constatés en Grèce (23.5%) et en Espagne (19.6%). L'Irlande (8.3%), la Finlande (9.1%) et le Portugal (11,1%) s'en tirent "mieux" (statistiques Eurostat, arrêtées en 2017. Dans tous ces pays, on constate, depuis 2012, une baisse du chômage;
Mais ce qui interpelle le plus, c'est la carte du chômage des jeunes (voir image ci-dessus) : dans tous les pays cités plus haut, il s'établit à un taux au moins deux fois plus élevé que le taux de chômage général. Dans sa lutte obsessionnelle contre le surendettement, l'Europe sacrifie sa jeunesse !

pauvrete-europe-1
- Le taux de pauvreté :En Grèce, le tiers de la population vit aujourd'hui sous le seuil de pauvreté. L'Espagne et le Portugal accusent un taux de pauvreté avoisinant les 20%. En Irlande, les personnes en risque de pauvreté avoisine les 17%. En ce qui concerne l'évolution dans le temps, nous constatons sur les courbes ci-jointes l'évolution dans le temps de plusieurs pays, dont la Grèce (en bleu clair) et l'Espagne (en violet). Pour ces deux pays, on constate une augmentation globale entre 2009 et 2013.

L'austérité, pour quels résultats ?

Ainsi, dans tous les pays, cités, on combat le surendettement par un seul remède, que les causes de celui-ci soient structurelles ou conjoncturels. Pour quel résultat ?
Si l'on se base sur les quatre critères énoncés plus haut, il n'y a pas de quoi hisser le grand pavois : autant les critères économiques et financiers (dette, croissance) que les critères sociaux (chômage, taux de pauvreté) ne montrent les signes d'une amélioration.
aucun des pays concernés n'a réussi à juguler sa dette, et le problème resurgira plus aigu encore à l'occasion de la prochaine crise.
Quant aux effets sur la croissance, le bien fondé de la politique d'austérité n'apparaît pas clairement : il faut attendre le dernier trimestre de 2012 pour voir amorcer une remontée en Espagne et au Portugal. En Finlande, la croissance reste inférieure à 1% en 2015 et 2016. Partout, on se contente, même en Allemagne, de taux de croissance inférieurs à 2%, alors qu'aux Etats Unis, où la reprise a été effective dès 2009, elle s'établit à 2,4%. Ce taux est pourtant considéré comme "assez modeste" par la Maison Blanche.
L'Irlande offre un cas particulier : en effet, c'est le seul pays dans lequel on constate une forte croissance, en dépit de la cure d'austérité imposée par la Troïka. Celle-ci se pare des plumes du paon, en attribuant le succès de l'Irlande à sa politique d'austérité, mais les causes sont plutôt à rechercher dans les particularismes de l'économie irlandaise : c'est celle qui dépend le moins de la zone euro, car ses exportations sont en grande partie dirigées vers les Etats-Unis et la Grande Bretagne. Il ya aussi la structure particulière de l'économie irlandaise, qui a du sa croissance aux politiques de dumping fiscal faites pour attirer les multinationales. Et cela continue à fonctionner, mais il faut bien réaliser que ce ne peut être une situation durable, car c'est aux dépens des autres pays d'Europe. Les Etats-Unis ont aussi connu une situation où les différents états pratiquaient le dumping fiscal. Roosevelt y a mis fin en instituant un taux unique d'imposition fédéral qui a mis fin à cette concurrence déloyale. Et pourtant, les Diafoirus de Bruxelles et de Francfort, du haut de leur docte et vaste incompétence, attribuent à l'austérité le mérite du succès irlandais. Et, plus grave encore, pour eux, si ce traitement était bon pour l'Irlande, il l'était aussi pour les autres pays. S'il n'a pas fonctionné, c'est à cause de la mauvaise volonté des gouvernements ou des peuples. On traite donc bien toutes les "anémies" de la même façon : Il faudraleur resservir la potion jusqu'à ce qu'ils se rétablissent... ou qu'ils crèvent, peu importe, pourvu que ce soit dans les règles imposées par la Faculté !
L'évolution des critères sociaux montre clairement les effets délétères qu'ont eus les politiques d'austérité : partout, le chômage reste élevé et dans les deux pays (Grèce et Espagne) pour lesquels nous avons pu collecter des données montrant l'évolution dans le temps, le taux de pauvreté a augmenté. L'opinion irlandaise manifeste son mécontentement devant une politique d'austérité qui a laissé des séquelles et une reprise dont elle ne voir pas la couleur. La Finlande s'inquiète des effets des coupes budgétaires sur les services publics, en particulier l'éducation.

Le contre-exemple du Canada

Dans le cadre du débat sur le bien-fondé des politiques d'austérité, l'exemple du Canada renforcerait l'argumentation de nos "austéritaires" européens, car c'est le bon élève qui a réussi. Dans son dernier ouvrage sur l'Euro, Stiglitz conteste le bien fondé de cet argument.
L'exemple canadien est celui d'une politique d'austérité associée à une croissance économique, avec également un effet positif sur la dette. Mais pour qu'une telle conjoncture survienne, il faut plusieurs conditions qui ne sont pas remplies en Europe : d'abord, la période d'austérité doit être limitée dans le temps. Ensuite, une politique de taux d'échanges flexibles doit assurer la compétitivité des exportations. Enfin, les partenaires commerciaux doivent connaître une expansion rapide. Mais là encore, pour des raisons internes au pays, la politique d'austérité n'a pas été sans laisser de traces dans les secteurs de la santé, de l'éducation, des transports. Il y a, selon Stiglitz, une morale à cette histoire : si vous êtes en récession et que vous voulez en sortir, choisissez soigneusement vos voisins.
Ces conditions ne sont pas remplies en Europe : dans beaucoup de pays, même en dehors des cinq que nous avons cités, l'austérité dure depuis des années. L'existence même de l'euro et des règles qui lient les pays de l'eurozone empêche toute dévaluation compétitive. Enfin, la plupart des pays n'ont pas de partenaires commerciaux solides. Si l'Allemagne s'en tire mieux que les autres malgré le carcan de l'euro, c'est grâce à sa puissance à l'exportation.

Que faire ?

Stiglitz identifie clairement l'euro comme la principale cause de la turbulence économique et financière subie par l'Europe depuis la crise de 2008 : tant que le temps était au beau fixe, les vices de construction de la monnaie commune n'apparaissaient pas et il est même possible qu'elle nous ait protégés de certaines crises, comme celle des bourses asiatiques dans les années 1990.
Mais ses effets néfastes sont apparus à partir de 2008 : l'institution d'une monnaie commune aurait dû s'associer à une union bancaire, qui n'a pas été réalisée et qu'il faut créer de toute urgence. Les effets de la crise de 2008 ont été aggravés par le dumping fiscal institutionnalisé en Europe et il faut, de toute urgence, y mettre fin en créant un impôt européen sur les sociétés qui soit le même partout. La lutte contre l'évasion fiscale demeure inexistante et est le plus souvent entravée par les institutions de l'Europe et des états, comme, par exemple, le Conseil Constitutionnel français lorsqu'il retoque l'article 137 de la loi Sapin, qui obligeait les entreprises à plus de transparence financière et fiscale.

C'est donc bien l'euro lui-même et les institutions qui le gèrent qui sont en question : Car c'est à cause de l'euro qu'il n'y a pas de solution au problème de la dette qu'une austérité renforcée, qui s"applique sans aucun discernement, quelles que soient les causes de l'endettement et les caractéristiques propres du pays. Nous concluerons donc en laissant la parole à Thomas Picketty :
"Ce qui est certain, et ce que ces quelques graphiques illustrent assez clairement, c’est que cela n’a aucun sens de demander à des pays dont le niveau d’activité est 10% ou 20% plus bas qu’il y a 10 ans de dégager des excédents primaires de 3% ou 4% du PIB. C’est pourtant ce que les institutions de la zone euro, portées par l’Allemagne et la France, continuent de demander à la Grèce, au Portugal, et à l’ensemble de l’Europe du Sud (comme cela a malheureusement été confirmé lors du catastrophique sommet européen du 4 juillet dernier, qui n’a fait que repousser plus loin la question de la restructuration des dettes, et qui a maintenu des objectifs irréalistes d’excédents budgétaires, tout cela en décrétant une braderie massive d’actifs publics grecs, à prix nécessairement cassés dans le contexte actuel).
La priorité absolue aujourd’hui devrait au contraire être de décréter un moratoire sur la dette tant que le niveau d’activité et d’emploi n’a pas retrouvé un niveau correct. Si l’on ajoute à cela que l’on aurait bien besoin de la mobilisation de tous, et notamment de l’Europe du Sud, pour se montrer unis et coopératifs face à la crise des réfugiés, alors la stratégie européenne actuelle relève véritablement du suicide et de l’irrationalité collective."

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.