Schäuble, arrête tes clowneries !

Cela faisait longtemps qu'on n'avait pas entendu parler de la Grèce ! Pourtant, la chape de plomb austéritaire qui s'est abattue sur le peuple grec est toujours aussi pesante. En témoigne la réaction des potentats bruxellois, téléguidés par un gouvernement allemand motivé par le souci de gagner les élections de 2017, contre la dernière mesure sociale d'Alexis Tsipras.

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Et pourtant, c'est peu de choses : il s'agissait seulement d'alléger le fardeau que l'Europe fait peser sur les retraités  en octroyant aux plus démunis d'entre eux une prime de Noël.  Dans le même temps, Alexis Tsipras annonce un report de la hausse prévue de la TVA dans les iles de la mer Egée, présenté comme une aide à ces iles où s'accumulent les réfugiés, sans que l'Europe envoie le moindre signal de solidarité. L'effort budgétaire en faveur des retraités représente 617 millions d'euro, largement financé par un excédent primaire supérieur de 3 milliards d'euro aux objectifs fixés par la Troïka. Ce qu'il faut savoir, c'est que selon le mémorandum d'Aout 2015, le surplus doit aller au remboursement de la dette à hauteur de 30%, plus 30% pour couvrir les impayés du Gouvernement. Il reste donc 40% dont le Gouvernement Grec doit pouvoir disposer à sa guise, soit 1,2 milliards d'euro. Avec ces mesures, Tsipras est donc largement "dans les clous" au regard du mémorandum. 
Rien n'obligeait donc le premier ministre grec à demander la permission à ses créanciers et encore moins à lui rendre des comptes. De surcroît, on aurait donc pu considérer que l'excédent budgétaire dont il est question plus haut montrait que la Grèce tient ses engagements, mais il n'en est rien :  les mesures prises par

l'eurogroupe - dont le président n'est rien d'autre qu'une marionnette entre les mains de Schäuble, ne sont pas seulement d'une invraisemblable mesquinerie : autant que le refus de cogérer avec la Grèce et l'Italie l'afflux d'immigrés, elles apportent la preuve, s'il en était encore besoin, que les mots "justice" et "solidarité" ne font pas partie du vocabulaire bruxellois. Portant atteinte à la souveraineté de la Grèce, elles laissent augurer de quelle façon les instances européennes entendent établir une emprise tentaculaire sur les politiques nationales, pour imposer des politiques d'austérité qu'aujourd'hui, même le FNI critique. Quant à Hollande, qui prêche (mollement, comme c'est dans sa nature) pour que la Grèce soit traitée dignement, sa prise de position est bien tardive : que ne s'est-il exprimé en 2015 ?
Cette affaire confirme en tout point le constat de Joseph Stiglitz : L'euro a été créé non pas comme une fin en soi, mais comme le moyen de parvenir à un but. Le but était de créer une Europe plus prospère et une plus grande solidarité politique. Par rapport à ce but là, l'Europe n'est pas une réussite. En effet, la monnaie unique est une institution qui devait apporter aux peuples la prospérité et le bien être. Mais, comme très

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souvent, l'euro est une institution qui a commencé à vivre pour elle-même, privilégiant la lutte contre  l'inflation et les équilibres budgétaires aux dépens de l'économie et du taux d'emploi et au profit des institutions bancaires. La Grèce en est le plus pitoyable exemple : ce qui montre l'ineptie des mesures imposées à la Grèce, c'est cette dette qui ne baisse malgré un excédent primaire obtenu au prix d'un appauvrissement généralisé, c'est  le taux de chômage des jeunes toujours très élevé, c'est surtout un PIB qui a chuté de 25% sous l'effet des mesures d'austérité. Le bilan, exprimé ici par les graphiques joints, est accablant, mais Schäuble et sa clique continuent à le défendre contre tout bon sens ! 
L'Allemagne, si arrogante aujourd'hui, devrait se souvenir : elle a bénéficié en 1953 d'un important allègement de sa dette, qui a largement contribué au miracle économique allemand. Thomas Piketty enfonce le clou :   l'Allemagne est vraiment le meilleur exemple d'un pays qui, au cours de l'histoire, n'a jamais remboursé sa dette extérieure, ni après la Première, ni après la Seconde Guerre mondiale. [...] L'Allemagne est LE pays qui n'a jamais remboursé ses dettes. Elle n'est pas légitime pour faire la leçon aux autres nations.» Certains esprits disent que cela n'a rien à voir avec la dette de la Grèce ? En effet : celle-ci n'a jamais mis l'Europe à feu et à sang  !

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Même si, avec Thomas Piketty, il faut considérer l'allègement de la dette allemande comme une "très bonne chose", il faut se souvenir que chaque pays, à sa manière, a profité de la dette grecque : la proposition du maire de Hambourg au cours d'un débat avec l'économiste que la Grèce "fasse payer les plus riches" témoigne d'une méconnaissance profonde de la réalité européenne : comment ce petit pays pourrait-il obliger ses ploutocrates à payer des impôts alors que, par la grâce de Jean-Claude Junker et du Luxembourg dont il a fait un paradis fiscal en plein coeur de l'Europe, les états les plus puissants eux-mêmes sont incapables d'empêcher l'évasion fiscale ? Ce que commente Thomas Piketty  :  "C’est de l’hypocrisie. On dit à Athènes de taxer les riches mais ceux-ci mettent leur argent dans des banques françaises ou allemandes qui refusent de fournir des informations aux autorités grecques sur leurs clients."
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De plus, il ya une clause de la décision d'annulation de la dette allemande que l'Allemagne "oublie" aujourd'hui. La question des réparations de guerre n'a pas été enterrée par l'accord de 1953, mais remise au moment où l'Allemagne aura été réunifiée. Or, les réserves d'or de la banque centrale grecque ayant été pillées par les nazis, cela représenterait, selon les estimations d'un rapport récent, 270 milliards qu'en toute rigueur, l'Allemagne devrait verser à la Grèce. Sur une dette totale de 350 milliards d'euro, le simple respect de cette clause arrangerait bien les affaires de la Grèce. Les "vertueux" allemands nous expliquent que si on remettait sa dette à la Grèce, il n'y a aucune raison de ne pas le faire pour le Portugal, l'Espagne ou l'Irlande. là encore, cela n'a rien a voir : il ne s'agirait plus d'une remise de dettes, mais de réparations. Et les pays cités n'ont jamais été occupés. 
Mais personne, en Europe, n'élève la voix pour inciter l'Allemagne à rembourser cette dette. "La raison du plus fort est toujours la meilleure". En temps de paix comme en temps de guerre, l'Europe se construit (se détruit ?) dans un esprit de rapport de force et non d'entraide entre les peuples qui la composent.
Pour terminer, nous évoquerons un précédent billet qui expliquait pourquoi, la dette grecque étant une faute collective de l'Europe, celle-ci devait en assumer sa part et traiter le problème dans un esprit de solidarité avec la Grèce, cette solidarité dont le manque, constaté aujourd'hui, est le poison le plus efficace pour tuer jusqu'à l'idée européenne.

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